LE ZOO 9

Publié le par ANTONIO MANUEL

Je ne sais même pas si j’aurais envie de faire l’amour avec lui au cas où l’occasion se présenterait. En fait, ma relation avec Philippe m’évite de me poser les vraies questions que la solitude brandit durant les nuits d’insomnie : qui donc me tiendra la main lorsque les années passées auront usé mon corps à un point tel que je ne saurais plus marcher seul ? Qui me fermera les yeux le jour où la vie de moi s’éclipsera ? Réveillé brutalement par la douleur intolérable d’une crise d’appendicite, comme cela m’est arrivé la semaine dernière, qui m’aurait  conduit aux urgences s’il m‘avait pris l’envie de rompre avec Philippe sous prétexte que notre amour ne ressemble pas au sentiment d’intense exaltation qui m’enflammait adolescent  lorsque je pensais à l’un ou l’autre de mes camarades de classe dont je m’étais entiché pour une année entière ? Qui aurais-je donc supplié de m’épargner l’atrocité de la brûlure du contenu de mon tube digestif répandu dans mon abdomen, ce soir là aux urgences de l’hôpital nord de Marseille, lorsque la perforation s’est produite et que mon corps se contorsionnait dans l’espoir d’adopter une posture susceptible de m’apaiser, sinon Philippe qui ne m’avait pas quitté de la journée, impuissant mais présent, attentif et bouleversé, attentionné, ému, aimant ?

 

J’ai lu un récit de José Frèches, intitulé « Moi, Bouddha » durant ma semaine d’hospitalisation. Un récit initiatique que ma sœur m’avait apporté pour meubler mes heures de solitude immobile. La vie de bouddha me perturbe par son renoncement, son dénuement, son acceptation, sa foi sans failles, sa lumineuse évidence. Une telle conviction d’avoir découvert la voie qui émancipe l’homme de la maladie, de la vieillesse, de la mort, de l’éternel recommencement fascine. Elle me rappelle que je m’étais promis de reprendre ma séance quotidienne de yoga et que ma soudaine crise d’appendicite m’a détourné du chemin de ma pauvre sagesse.

 

D’ailleurs, après mon séjour à l’hôpital, je devins insomniaque : je me réveillais invariablement chaque matin, entre trois heures et cinq heures, avec la lancinante question de mon devenir qui semblait se confondre avec celui du personnage principal de mon roman. Son mutisme me paraissait faire écho à mon propre silence intérieur. Je me heurtais à un manque de mots chez lui comme chez moi. Il avait perdu l’usage de la parole et moi d’une certaine façon j’avais l’impression d’achopper au mystère du langage. Il se mouvait dans l’espace symbolique du zoo où parler ne voulait plus rien dire et me laissait en charge le devoir de rendre signifiante son aphasie. Elle me renvoyait immanquablement à mon apprentissage de la philosophie en classe de terminale et à ce sujet que nous avait alors soumis notre professeur : « le silence a-t-il un sens ? ». Curieusement tout était lié car l’un des enseignants de philosophie du lycée dans lequel je venais d’être affecté avait publié un manuel de philosophie aux éditions ellipses. Je l’avais appris dès mon affectation dans l’établissement par l’organe de presse de la mairie qui en rendait compte en célébrant sa jeunesse et le fait qu’il soit agrégé. Il s’appelait Kevin et ce prénom était, pour moi, en porte à faux avec sa fonction d’amant de la sagesse, m’évoquant les soaps opéras américains et les élèves que j’avais eu lorsque j’enseignais en collège que leurs parents avaient affublés des ridicules prénoms de leurs héros préférés des séries populaires  des Etats-Unis. En fait la philosophie n’avait jamais cessé de me hanter. J’avais hésité lors de mon inscription à l’université entre l’espagnol, la philosophie et les lettres modernes. Mes médiocres résultats à l’épreuve de philosophie,  qui m’avait rapporté un 9/20 en dissertation, parce que ce 13 juin 1985, jour de l’anniversaire de mes 18 ans, après une nuit blanche, due au fait qu’il s’agissait pour nous de l’épreuve ouvrant le rite initiatique du baccalauréat et donc d’un jour particulièrement important, source de l’angoisse de devoir se mesurer à soi-même pour la première fois dans toute notre scolarité, je n’avais pas répondu de façon satisfaisante à la question de savoir si « La vision pouvait-être le modèle de toute connaissance »; ces médiocres résultats m’avaient donc dissuadé de suivre cette ingrate voix d’une sagesse qui récompensait si mal les efforts innombrables que j’avais déployés durant l’année et la passion avec laquelle je m’étais employé à explorer chacune des notions qui avaient constitué le programme de philosophie de cette année de terminale littéraire. J’étais parvenu à briller aux yeux de mon professeur et à exhiber une moyenne annuelle de 17/20 mais mon échec au baccalauréat remettait en question la manière même dont j’allais tenter de résoudre l’énigme d’exister. Gide, Colette et Proust s’étant tout naturellement substitués à Platon, Schopenhauer ou Nietzsche dans mon devoir de philosophie sous la forme de citations spontanées issues de la confusion de mon esprit privé de la réparation du sommeil et expliquant, sans doute, l’inclémence de la notation de ma copie, la littérature l’emporta sur tout le reste car les écrivains révérés eux ne m’avaient pas fait défaut quand il s’était agi d’élucider un des mystères d’être au monde.

 

J’avais donc obtenu une maîtrise de lettres modernes, j’étais devenu professeur de français, j’avais  écrit plusieurs récits et réussi à en faire éditer un et je me retrouvais chaque matin réveillé à l’aube parce que le protagoniste de mon nouveau roman refusait de me livrer le secret de son surgissement dans mon imagination et que je savais qu’il était lié à ce Kevin, agrégé de philosophie, jeune homme charmant et écrivain dont je n’avais encore pas eu la chance d’apprécier le talent, et à une vague insatisfaction dont ma vie était la cause, en particulier sur le plan sentimental. J’aimais Philippe mais il était évident que notre relation amoureuse générait une frustration indéniable chez moi. Cela faisait bientôt une année que nous nous étions rencontrés, six mois que mon roman avait été publié et il n’en avait pas lu une seule ligne. Je n’étais pas sans ignorer la force de l’attraction du manque en l’autre perçu et l’attachement qui en pouvait découler de la volonté de le combler selon la fameuse maxime de Lacan qui définit l’amour comme le don de ce que l’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. Mais je me demandais vraiment si Philippe et moi étions faits l’un pour l’autre, conscient de l’absurdité de cette question dans la mesure où je pensais qu’une relation amoureuse se construit dans un commun désir d’évoluer ensemble.

J’avais cru que les sociétés animales me donneraient l’exemple d’une sagesse primitive et c’est pourquoi j’avais placé mon personnage principal au cœur d’un zoo, là où il m’était loisible d’observer son comportement régressif de bêtes aux abois parmi une faune dont la pseudo domesticité ne retirait pas la puissance instinctive d’exister. Nous avons beaucoup à apprendre des animaux sauvages et la stratégie politique d’un vieux singe qu’avait si bien démontrée un des reportages animaliers dont j’étais devenu féru ne laissait pas de m’interroger sur le mélange de pulsions et d’apprentissages dont leurs comportements sont tissés. Il avait su accepter un règne éphémère au sommet de la hiérarchie des mâles dominants de la tribu afin d’exercer une gouvernance indirecte jusqu’à un âge très avancé. Il avait intégré la notion de renoncement et avait ainsi assisté à la chute brutale, violente, sanguinaire de l’un de ses congénères qui, pour avoir été dévoré par l’ambition du pouvoir de demeurer à la tête du clan plus longtemps qu’il n’aurait dû, avait été découvert un matin mis en pièces par la révolte exacerbée des jeunes mâles du groupe, prétendants au trône,, excédés de ne pouvoir lui succéder, sur lequel il exerçait une terreur indue. J’avais été fasciné par sa science des relations sociales subtiles en vigueur au sein du groupe qui lui avait assuré une longévité exemplaire et l’assurance d’une influence durable effective. C’est cette idée du renoncement que j’avais trouvée éloquente. Comme s’il était nécessaire de faire le deuil de certaines illusions, d’abandonner certains rêves d’adolescence pour inscrire son action dans une réalité plus prosaïque peut-être, moins glorieuse mais aussi moins chimérique. Une façon d’admettre que le langage ne puisse qu’être en-deçà du dire. En tout cas, ce langage-là dont la fonction ne se limite pas à la communication immédiate. Cette parole qui dans son énonciation même a pour ambition de  réconcilier action et création. Le « Faire » originaire : Dieu ordonnant au monde d’exister !

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J
<br /> bonsoir Antonio<br /> J ai ouvert ton blog en début de soirée;prise par la maggie de ton écriture, la poésie du texte,je me suis laisser emporter...<br /> Je me réjouis de lire la suite<br /> A trés bientot Antonio<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Bonjour Antonio<br /> <br /> Nous recherchons toujours la perfection dans tout se que nous vivons Que ce sois en amour au travail en famille et même dans une amitié mais nous devons êtres conscient que la perfection n'existe<br /> pas,et que chacun d'entre nous est unique avec ses défauts et ses qualités.<br /> Je te fais un gros bisous.<br /> Jeannette<br /> <br /> <br />
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