LE ZOO 7

Publié le par ANTONIO MANUEL

Ma mère, elle, ne m’abandonnait pas parce que j’étais différent de ses autres enfants, ni ma sœur, ni mon frère aîné. Ils m’aimaient tel que j’étais. Philippe me répétait souvent que je devais garder présent à l’esprit cet amour que l’on me portait. Il incluait le sien bien sûr. Et c’est vrai qu’il m’aimait comme j’avais pu en avoir le témoignage par sa réaction lorsque je lui avais appris, un matin, que j’étais souffrant depuis quelques jours que nous ne nous étions pas vus et que cela m’inquiétait, me reportant un an en arrière quand j’avais été hospitalisé dans un état de santé alarmant. Il avait insisté pour que j’appelle ma spécialiste et m’avait proposé de venir me voir l’après-midi même. Il m’avait rappelé un peu plus tard pour savoir si j’avais pu la joindre et quel avait été son diagnostic, me renouvelant sa proposition de venir si je le souhaitais.

 

Je n'avais plus de nouvelles de Patrick depuis mon anniversaire, le jour de mon après-midi de signature à la librairie de S. Il m'avait envoyé un texto le matin pour me le souhaiter et j'avais trouvé cela déplacé. En effet, nous avions convenu de nous rencontrer quelque temps auparavant à Marseille parce qu'il m'avait dit que des amis à lui désiraient recevoir un exemplaire de mon roman « Par amour » dédicacé et il avait fait en sorte que nous ne puissions pas nous voir alors que j'étais resté plusieurs jours dans la ville, chez Philippe, afin qu'il puisse m'appeler, pour que nous décidions d'un rendez-vous. Sans explication, voilà qu'il se manifestait deux ou trois semaines plus tard comme si de rien n'était! D'autant plus qu'il n'avait pas lui-même acheté un seul exemplaire de mon livre malgré ses feintes promesses et une relation amoureuse d'une année. Je pensais qu'il serait heureux de mon succès. Ce n'était pas le cas: il était jaloux et n'admettait pas que la chance me favorisât après l'avoir quitté. Il avait l'impression qu'il n'avait eu le droit qu'au pire, ma maladie, mes diverses hospitalisations, ma convalescence et que son départ avait été l'impulsion pour que le meilleur advienne. En un certain sens c'était vrai. Cela s'était passé ainsi. Mais je ne maîtrisais pas les caprices du destin.

Il m'en gardait rancune. Je l'ignorais puisque nous avions conservé une relation amicale durant de longs mois qui avait fini par me peser d'ailleurs tant il s'imposait dans ma vie, m'appelant dix fois par jours, me harcelant, protestant, me faisant des scènes injustifiées si je restais une demi-journée sans me manifester. Il se plaignait d'être seul. Il rencontrait des hommes mais ça ne se passait jamais comme il l'aurait voulu et ils disparaissaient de sa vie. Il me racontait en détails ses longues heures de débauche dans des saunas où il pouvait, selon lui, être sodomisé plusieurs fois de suites par différents hommes sans honte, sans dégoût, sans pudeur. Une douleur au ventre, le soir, après qu'il eût regagné son appartement l'inquiétait un peu mais pas assez pour l'empêcher de recommencer de plus en plus souvent car il était devenu dépendant de ses sensations physiques élémentaires qui lui permettaient de ne pas penser à sa misère affective. Un sentiment de paix, de plénitude, d'épuisement le prenait en sortant du sauna et c'était cette lassitude bienheureuse après l'impatience et la violence du plaisir qu'il recherchait.

J'avais beau lui dire que ce n'était pas une solution, que ça n'avait aucun sens, qu'il se perdait, il recommençait.

Nous avions passé un an ensemble et s'il lui était arrivé de faire allusion aux saunas c'était pour évoquer son ex petit ami qui lui en payait l'entrée avant qu'il ne perdît les trente kilos qui faisaient de lui un homme obèse qui ne se respectait pas. Mais il en parlait comme d'une époque révolue où il s'était montré indigne de celui qu'il était devenu alors. J'ignorais pourquoi notre relation avait duré aussi longtemps car je ne l'avais jamais vraiment désiré. Sans doute parce qu'il m'inspirait de la compassion et que j'appréciais qu'il fût enseignant. En outre, nous ne nous voyions que le week-end et durant ses congés. J'étais malade, je me sentais seul, vulnérable. Il était là...

Mais il avait été ignoble les derniers temps de notre relation. C 'était en été, peu avant mon hospitalisation. Je souffrais beaucoup et mon état de grande faiblesse m'interdisait de trop marcher. Je l'en avais averti et il avait eu une réflexion contrariée, se demandant comment nous allions bien pouvoir occuper les trois jours de fin de semaine que nous avions l'habitude de passer ensemble. J'en avais été profondément blessé. Je devais avoir décidé, à ce moment là, que tout était fini entre nous car nous ne nous vîmes pas le week-end suivant et je pris le prétexte de mon mauvais état de santé, sans qu'il insistât, pour ne pas le voir les week-end d'après. Mais il m'avait rendu plusieurs fois visite à l'hôpital et nous étions restés amis jusqu'à la publication de mon roman et ma rencontre avec Philippe.

 

Enfant, il aurait eu de nombreux amis, les fils et les filles des voisins. Ils auraient grandi ensemble et seraient restés longtemps très attachés les uns aux autres. Il n'oublierait jamais Nathalie qui aurait habitée la maison d'en face. Il serait allé la chercher tous les matins pendant de nombreuses années pour aller à l'école. Il l'aurait connue dès son plus jeune âge et il l'aurait vue se transformer pour devenir une jeune fille ravissante avec ce sourire prompt à éclairer son visage constellé de tâches de rousseur. Unique enfant d'une mère secrétaire et d'un père cadre dans une entreprise de transports, elle aurait très tôt appris à faire son lit, ranger sa chambre, faire la vaisselle, mettre la table et préparer le repas. Il garderait en mémoire son sexe comme une blessure ouverte entre ses cuisses, un matin qu'elle aurait pris du retard et que sa mère l'aurait déculottée sous ses yeux pour la fesser. Sur le seuil de la porte, il aurait assisté à la scène et aurait nourri dès lors le secret désir de panser cette blessure, de combler cette béance comme un non-sens, une souffrance à laquelle il lui faudrait mettre un terme. Il aurait compris, bien qu'ayant seulement six ans, qu'un jour il saurait comment l'aider.

Et puis il y aurait eu Bruno, Philippe, Sylvain et Pierre. Avec eux ça aurait été des courses en vélo, des expéditions dans les chemins et les bois alentours pour observer les insectes, les oiseaux, tous les habitants des lieux dissimulés dans leurs nids et leurs terriers, des parties de football interminables, des défis en rollers, en skate board, des curiosités anatomiques satisfaites dans le coin d'un garage ou derrière un buisson, à l'abri des regards, par des démonstrations collectives, des comparaisons, des dévoilements avides et fiers.

A l'adolescence, il serait devenu encore plus proche de Nathalie, fasciné par le surgissement de la femme en elle. Une mutation lente à travers laquelle il aurait vu s'estomper son corps de petite fille cédant la place aux mystères de la femme qui lui auraient rappelé la blessure de son sexe et la promesse qu'il se serait faite de la guérir. La soie des cheveux sur ses épaules, l'ovale du visage, la clarté des yeux rieurs soudain mélancoliques, inexplicablement, les lèvres boudeuses, mutines, rose comme la glace à la fraise qu'elle aurait aimée autrefois, blanches puis rouges et ourlées sous la morsure des dents, laqueés par le passage de la langue humide comme quand, enfant, elle se serait passé du baume hydratant parfumé. Il verrait les hanches se dessinant, les seins dans l'ouverture de la chemise, la densité opaque de son corps dont il respirerait l'odeur subtile de terre mouillées, d'herbe coupée, de musc, de jasmin ou de lilas. Et il se prendrait pour elle d'un amour bête, un attachement qu'il ne saurait nommer, seulement soucieux d'être dans son sillage, dans l'air déplacé par ses gestes, à portée de sa voix, de ses rires, la couvant du regard, prêt à la protéger du monde entier.

Après avoir connu le goût de ses baisers, senti le frémissement de tout son être entre ses bras, après avoir failli cent fois s'abandonner de désir contre son ventre, il la posséderait une nuit. Dans la hâte et la maladresse du premier amour, il s'enfoncerait dans l'obscurité de son corps, attiré irrésistiblement par la lumière extatique de ses yeux, ce regard de douleur et de grâce avec lequel elle le contemplerait tandis qu'il s'épandrait en elle, cherchant toujours plus loin la vérité de cette attirance immémoriale. Il réaliserait, à cet instant, qu'il ne pourrait jamais refermer sa blessure.

Il recommencerait souvent, essayant d'étancher cette soif d'elle qu'il éprouvait.

Six mois plus tard, à la faveur de quelques jours de camping sauvage entre amis, il la tromperait avec Édith.

 

Ce matin-là, nous avions décidé,  Philippe et moi, de nous rendre au zoo. J’avais besoin d’impressions vives, de détails, d’être au cœur même du lieu dont je souhaitais m’inspirer pour décrire le cadre de mon nouveau roman. J’avais visité le zoo de la Barben quelques années auparavant mais c’était comme si je n’y étais allé que pour passer le temps, m’y promener en bavardant sans prêter une attention suffisamment grande au lieu pour m’en souvenir vraiment. Ma découverte du zoo remontait à mes quinze ans et seuls  un sentiment de désolation, l’image de terres arides, la sensation suffocante d’un soleil de plomb immobile, me parvenaient de ce passé de mon adolescence, ce jour où le père d’Evelyne nous avait amenés, Evelyne, son frère, Marie-pierre et moi, visiter le zoo de la Barden pour nous divertir. En fait, je n’avais d’yeux que pour son frère assis sur le siège avant dans la voiture dont je scrutais la nuque et les cheveux bruns remarquant une tâche sombre à la base du cou, que je n’avais encore jamais remarquée, où s’était accrochée ma mémoire.

Ma mère m’avait appelé avant que nous ne partions. Elle m’avait raconté son après-midi à la maison de retraite où se trouvait ma tante depuis plusieurs mois. J’avais été choqué par son récit, son angoisse à l’idée que sa sœur avait été abandonnée au bon vouloir du personnel de soins débordé et pressé. Elle ne m’épargnait jamais rien de ce qui l’avait blessée : la sénilité grandissante de sa sœur, les mêmes questions répétées à intervalles réguliers, son impatience, ses cris solitaires dans la chambre qu’elle entendait depuis le rez-de-chaussée en arrivant, ses bleus, ses jambes tuméfiées parce qu’elle était tombée de son fauteuil roulant sur lequel  ils avaient fini par la ligoter afin qu’elle ne se tue pas en chutant dans les escaliers du premier étage. Et durant le trajet en voiture jusqu’au zoo, mon ventre et ma gorge s’étaient noués parce que j’avais imaginé ma mère à la place de ma tante et que la perspective d’une telle fin m’était insupportable.

Mon état d’esprit m’avait empêché de jouir de la beauté des paysages traversés depuis notre départ de S., de la clarté du ciel bleu pâle contre lequel les pins se balançaient, laissant la lumière, comme des pierres précieuses, allumer chacune des aiguilles d’un vert tendre.

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A
<br /> je ne pense pas que patrick est été jaloux ; il s'est fait viré, il a fait plein de choses par amour : venir un dimanche délaissant sa famille parce que son amour était seul, sans sa mére et sans<br /> sa soeur ! ... parmi tous les amis de l'auteur, c'est le seul qui l'a poussé à publier, à l'aider dans sa quête de son unique vie : l'ecriture et pendant 10 mois aucune relation sexuelle ... et<br /> l'amour de l'auteur avait fait la promo et avait des commandes mais le caractére de l'auteur a fait que il a tout arrêté ... meme pas un bouquin offert dédicacé en geste d'amour pour lui faire<br /> oublier cette sainte valentin en pretextant un mensonge a Bernie<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Bonjour Antonio<br /> <br /> Merci pour tes pages d'écriture qui me touche beaucoup.<br /> <br /> Je te souhaite de passer un excelent week end avec les personnes que tu aimes<br /> <br /> Je t'embrasse très fort<br /> <br /> Jeannette<br /> <br /> <br />
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