LE ZOO 6

Publié le par ANTONIO MANUEL

Enfant, les animaux l’auraient passionné. Il aurait eu des poissons, des tortues, des oiseaux surtout. Longtemps, il aurait assuré qu’il serait ornithologue plus tard. Canaris, perruches, bec de corail, rouge-queue, on lui aurait offerts des oiseaux de  toutes sortes à l’occasion de ses anniversaires ou simplement pour le rendre heureux. Il aurait voulu que l’aquarium ou la cage soit un morceau de la réalité livré à sa curiosité. Un bout de la vie extérieure au cœur de son intimité. Un peu du ciel, des arbres et de ses habitants ailés. Quelque chose de la mer, de la rivière, des lacs avec leurs rochers, leur végétation aquatique et les ondulations bariolées de leurs hôtes silencieux. Sans doute, aurait-il été fasciné par l’idée d’une liberté permise par un autre mode d’être : la nage ou le vol ? Il n’aurait pas été dupe non plus de l’emprisonnement représenté par les barreaux de la cage ou les parois de verre de l’aquarium mais cela aurait été  une concession nécessaire à l’extrême intérêt qu’il aurait porté à ces vivants d’un autre monde. Il aurait rêvé de pouvoir comme eux s’élever dans les airs en défiant la pesanteur ou bien plonger dans le vaste corps de la mer. Il aurait également eu des tourterelles apprivoisées. Il se souviendrait toujours de leur odeur, du bruit de leurs ailes qui se déplient quand elles prennent leur envol, du mouvement de balancier de leur tête en marchant et de la fixité curieuse de leur œil rond. Son père aurait encouragé cette passion, estimant qu’elle ne pouvait  que l’aider à mieux comprendre la vie, sa fragilité, sa fugacité, les soins multiples et réguliers indispensables à son maintien. Il aurait aimé assister à la naissance d’un oisillon brisant la coquille des œufs stériles que les oiseaux couvaient dans leur cage ou bien découvrir un banc d’alvins traversant l’aquarium mais il n’aurait pas eu cet émerveillement que donne l’apparition d’un nouvel être et tous les espoirs contenus en lui.

 

Philippe et moi nous étions attachés l’un à l’autre parce que nous souffrions tous deux d’une pathologie qui modifiait le regard que nous posions sur le monde et en particulier la manière dont nous appréhendions notre propre existence. Du fait d’une évolution négative possible de notre état de santé sans que l’on puisse la prédire avec précision mais sans pour autant que l’on soit à même d’éliminer sa forte probabilité à plus ou moins long terme, notre avenir nous apparaissait comme un paysage incertain, aux contours embrumés. Lorsque je me risquais à évoquer la vieillesse, Philippe me ramenait à l’instant présent par une réflexion qui la faisait vaciller dans la sphère de l’aléatoire le plus douteux. Il devait avoir raison de m’inciter à ne pas me projeter dans un futur que nul ne pouvait contrôler au profit d’une relation amoureuse immédiate et qui le comblait. Mais moi, étais-je pleinement satisfait de l’amour qui nous unissait ?

Il m’avait semblé, quelques semaines après notre rencontre, que l’univers dans lequel il évoluait était trop étriqué pour moi. J’avais eu peur et, à la faveur d’un désaccord vif, je m’étais enfui. Je ne me souviens plus très bien de ce qui m’avait effrayé. Peut-être était-ce la perspective d’une relation amoureuse qui m’avait poussé à prendre mes distances parce que accepter de m’engager dans une telle relation me fermer les portes d’autres relations éventuelles ? Ma réalité s’en trouvait donc restreinte aux dimensions de nos deux vies bout à bout. Et cela, cette clôture imposée à ma réalité, me déprimait. En fait, il s’agissait pour moi d’accepter de vivre pleinement une seule vie quand toutes étaient encore envisageables. Au fond, je savais bien que ce comportement était puéril et qu’à vouloir tout avoir on finit par ne rien obtenir du tout. C’est pourquoi, je finis par renouer avec lui.

Philippe me trouvait intelligent et dans le même temps il me disait que je lui donnais l’impression d’être parfois naïf comme un enfant. Certaines de mes considérations le faisaient rire aux éclats. Il en pleurait. Je mimais la vexation. Alors il protestait qu’il aimait être surpris par mon ingénuité. Je ne sais si cette attitude était calculée chez moi. Je ne percevais pas ce qu’il y avait d’enfantin dans ma façon d’être et de penser. Pour moi l’enfance était synonyme d’angoisse, de détresse et de désolation. Aussi ne pouvais-je pas la reconnaître dans la fantaisie qu’il découvrait en moi. Ce devait être une réaction à l’absurdité de l’existence, un refus d’accepter son caractère tragique.

A cette époque, j’avais été victime d’un accident de voiture qui avait réveillé une peur remontant à mes premières leçons en vue d’apprendre à conduire. Une femme, d’une cinquantaine d’années, avait violemment heurté ma légère voiture citadine avec un vieux break monumental, dans un virage, sans que je n’aie pu rien faire pour l’éviter. J’étais incapable de juguler, après ça, l’anxiété que j’éprouvais dès que je devais prendre le volant pour un trajet autre que ceux qui m’étaient familiers. En m’installant à la place du conducteur, il me semblait, une fois la portière refermée, que je m’isolais du reste du monde, que je pouvais apercevoir à travers les vitres et le pare-brise, qui n’était plus alors, à mes yeux, que la cause d’une agression imprévisible, soudaine, imparable. Je me cramponnais au volant, à l’affut du plus petit indice d’un danger surgissant sur ma voie, une voiture qui me refuserait la priorité, le freinage brutal et inattendu du véhicule me précédant, un piéton traversant inopinément. J’étais terrorisé. Je me sentais, à l’intérieur de ma voiture, emprisonné  et vulnérable. Mon psychanalyste, à qui je rapportais les faits, reliait mon angoisse au volant à la séparation d’avec les personnes qui m’étaient chères qu’entraînaient ces trajets inhabituels, plus longs que d’ordinaire. Soit je quittais ma mère pour me rendre chez Philippe, m’écartant ainsi de sa sphère symbolique de protection. Soit  je le quittais, lui, pour des raisons professionnelles ou pour la retrouver elle. La voiture était alors, dans mon imaginaire, comme une bulle de solitude où j’affrontais, seul, l’adversité. En l’occurrence, l’accident redouté. Peut-être la mort.

 

Quand il parcourrait les sentiers dessinés entre les enclos du zoo, au petit matin, il retrouverait la curiosité de son enfance et le sentiment que les animaux étaient à même de lui délivrer une sorte de sagesse instinctive que les Hommes avaient perdue. Il s’arrêterait plus longuement devant la cage des primates. Il lui serait plus facile de se projeter dans le regard d’une tristesse infinie des singes si proches de nous par leur posture verticale, leur morphologie, leur intelligence supérieure. Il s’attacherait à l’un d’entre eux qui prendrait l’habitude de s’approcher des barreaux de la cage à son arrivée et de poser sur lui un long regard où il pourrait lire une mélancolie, une nostalgie à laquelle il ne pourrait pas rester indifférent. Ils communiqueraient ainsi silencieusement, partageant une déchirure, un passé traumatique, une mémoire tronquée. L’éléphante également se serait familiarisée à la masse compacte de son corps, à sa démarche mesurée, paradoxalement souple et furtive. Elle avancerait vers lui, remuant ses oreilles placidement comme les ouïes d’un poisson, soulevant sa trompe à l’extrémité préhensile à la hauteur de son visage hirsute. Elle la laisserait se balancer, reculant parfois puis osant de nouveau marcher jusqu’à lui. Une commune impossibilité d’accéder au contenu blessé d’une vie antérieure les appellerait l’un vers l’autre. Même silence entre l’homme et l’éléphante et même contemplation attentive et paisible qu’entre l’homme et le singe. Un respect immédiat, une reconnaissance, une harmonie.

 

Les pseudonymes choisis par ceux qui avaient décidé de s’inscrire sur les sites de rencontres homosexuels me choquaient souvent. Ils m’agressaient. Je ne comprenais pas que l’on se présentât comme une bête soumise, avide d’être possédé dans un rapport d’emblée décrit comme une mascarade immonde dominée par des fantasmes sexuels écœurants. Ils révélaient une totale absence d’amour propre, une estime de soi qui passait par le plaisir que l’on s’accordait et que l’on était capable de donner aux autres sans aucune tendresse, sans la moindre préoccupation affective, l’être réduit à un amas de chairs offertes à la saillie d’un mâle uniquement soucieux des sensations éprouvées, déconnecté de ce qui lui tenait lieu de cerveau.

Les hommes qui se déclaraient mariés m’irritaient aussi quand ils n’entraient pas dans la catégorie précédente des proies se revendiquant comme telles et prêtes à se donner en pâture au premier prédateur venu, ce qui ne m’inspirait que dégoût. J’avais beau savoir qu’ils s’étaient laissé prendre au piège d’une normalité sociale garante d’une vie plus facile, qu’ils étaient d’une certaine façon victime de leur faiblesse, englués dans les gestes de la comédie humaine ordinaire, leur lâcheté m’indisposait et leur hypocrisie. Car non seulement ils trompaient leur femme, leurs enfants, leurs amis et toute leur famille mais ils pensaient également nous mystifier par leurs allégations d’une bisexualité dont ils tiraient une grande fierté : le mythe d’une sexualité débridée qui s’adressait aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Mais dans ce cas, comment se faisait-il qu’ils n’avaient que des amants et jamais une seule maîtresse ?

Certains garçons s’intéressaient à moi, appréciant mon profil sans prendre en compte ni ma profession de professeur de lettres ni mon activité d’écrivain. Ceux-là m’agaçaient. Je ne concevais pas que l’on fût soi-disant attiré par moi en excluant de mon identité des données aussi fondamentales que mes qualités d’enseignant et d’écrivain. En fait, tout ce qu’ils voyaient en moi c’était le visage en gros plan de la photographie de mon profil. Une mutilation de mon être dont je percevais la violence. Alors que je leur parlais de mon roman, ils l’excluaient volontairement de leur réponse, centrés uniquement sur ma dimension physique.

Il y avait encore les bien gentils, les bien polis qui me félicitaient et me souhaitaient une longue carrière littéraire sans penser une seconde que si tous mes lecteurs potentiels se comportaient comme eux, autrement dit n’achetaient pas mon livre, je ne risquais pas d’éditer un second roman.

Enfin, les profils des hommes où était précisée leur répugnance pour l’art, le théâtre, la lecture soulevaient en moi une vague de colère instantanée. Qu’il fût possible de passer toute une vie dans l’ignorance volontaire de ce qui constituait l’essentiel de la mienne et qui était, pour moi, le seul espoir d’une transcendance autre que spirituelle me consternait. Comme l’avait écrit XXXX,  leur existence dépourvue de toute activité intellectuelle me semblait être le tombeau d’un vivant.

Mais je ne dois pas occulter mes lecteurs, ceux qui avaient acheté mon roman et m’exprimaient leur satisfaction dans des mails reconnaissants. Je l’avais écrit pour eux et leur remerciements, leur joie, leur heureuse surprise en me découvrant si semblable à eux-mêmes, rachetaient l’indifférence des autres et le mépris de mes frères. J’avais réfléchis à ce rejet brutal dont j’avais été l’objet de leur part et je n’étais pas loin de penser qu’il s’expliquait par ce que les éthologues nommaient la sélection parentale, cette disposition innée qui permet de développer l’altruisme et la coopération entre les membres proches d’une même famille, dans le but de transmettre ses propres gênes et espérer ainsi survivre. Moi, je n’aurais jamais d’enfant donc je n’avais aucune chance de léguer mon patrimoine génétique à une quelconque descendance. Un patrimoine génétique qui recoupait partiellement le leur et assurait en ca s d’enfants la perpétuation de ce qui faisait de nous, sur le plan biologique, des frères. Peut-être, était-ce cette défaillance qui justifiait leur reniement, l’absence de leur soutien, de leur aide dans ce qui n’était ni plus ni moins qu’une épreuve : vivre.

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J
<br /> Bonjour Antonio<br /> <br /> Le monde dans lequel nous évoluons n'est pas toujours facile,mais je trouve que ta relation avec Philippe est pleine de tendresse et de respect l'un pour l'autre.<br /> Malgré la vision différente de la vie en générale vous vous complété.<br /> Quantàl'écriture c'est ta passion et ta raison d'être pense à tout ceux qui t'apprécie et reconaisse en toi un écrivain de talent.<br /> <br /> Je t'embrasse tendrement<br /> <br /> Jeannette<br /> <br /> <br />
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