LE ZOO

Publié le par ANTONIO MANUEL

Je devais écrire un nouveau roman. Trois mois auparavant était paru le précédent « Par amour ». L’effervescence qui avait accompagné l’événement, pour moi, venait soudain de s’arrêter et je me retrouvais les mains vides avec un sentiment de solitude proche du désespoir. Et puis chaque matin en traversant la ville à pieds, je ne pouvais empêcher mon cerveau de s’essayer à la rédaction des premières phrases du livre que j’avais projeté d’écrire. Je connaissais d’ailleurs par cœur la conclusion de l’article de la Provence qui précisait le sujet de mon prochain roman : un policier ayant pour décor le zoo de la Barden…L’avais-je vraiment formulé de cette manière ? Sans doute, la journaliste n’avait pu inventer cela. Ça m’était venu durant l’interview lorsqu’elle m’avait interrogé sur  mon avenir littéraire. J’avais hésité entre l’évocation des quatre récits achevés mais non relus que je n’avais encore envoyés à aucun éditeur et ce projet de roman qui était né alors que je regardais l’émission « 30 million d’amis » un samedi, chez moi, avec Philippe.

Depuis l’idée avait germé en moi. Je savais que le protagoniste du récit serait un vagabond hirsute, au visage mangé par une barbe sale. Il serait arrivé un matin au zoo qui l’aurait recueilli en lui abandonnant une remise à outils en bois à l’extrémité du zoo. Il fallait qu’il soit muet : j’avais des comptes à régler avec le langage. Des fragments de sa mémoire dispersés dans le texte aideraient le lecteur à comprendre pourquoi l’homme, une sorte de masse animale dense et puissante, ne pouvait plus parler.

Je n’avais encore rien décidé pour les personnages secondaires appartenant probablement au personnel du zoo ni pour les figurants, des visiteurs essentiellement. Il me fallait me rendre sur place et filmer, ça je le savais depuis le début : il m’était impossible de décrire un lieu pareil sans documentation préalable. En ce qui concernait les animaux, j’avais emprunté des livres à la bibliothèque municipale qui traitaient de leur comportement, illustrés de photographies somptueuses. Depuis mes cours de psychologie à l’université, j’étais convaincu que l’éthologie avait beaucoup à nous apprendre sur l’homme. C’était ma façon à moi d’explorer le sujet cette mise en perspective de l’humain dans ce qu’il a de plus animal.

Pourtant je ne parvenais pas à m’atteler à la tâche. J’avais l’impression que cet univers inconnu que je me proposais de représenter excédait les compétences de mon imagination. Et je n’avais pas encore trouvé le temps de me rendre au zoo. Est-ce que je redoutais quelque chose à l’issue de cette visite ? Une déception ? Une rectification triviale du souvenir que ma mémoire avait conservé de ma dernière visite, des années en arrière ? J’étais bien décidé à m’y rendre le week-end suivant : j’en avais parlé à Philippe et il était d’accord pour m’y accompagner.

Parfois j’avais des doutes en ce qui concernait ma vocation : et si je n’étais pas vraiment fait pour l’écriture ? Si je me trompais de voie ? Était-ce pour cela que mon précédent roman peinait à trouver ses lecteurs ? Devais-je en déduire qu’il me fallait passer à autre chose ? Mon psychanalyste m’assurait, au contraire, que si le premier roman publié n’avait pas le succès espéré, il était nécessaire d’en écrire un autre. J’y croyais à moitié parce qu’il me semblait que c’était ce que j’avais envie d’entendre.

J’étais très angoissé ces derniers temps. J’avais beaucoup de mal à dormir. Je pouvais passer des nuits entières à lire sans même m’assoupir un instant. Je ne comprenais pas la cause de cette angoisse. Évidemment j’étais inquiet pour mon avenir : j’étais parvenu à un tournant de mon existence et j’ignorais encore ce que je ferais deux mois plus tard. Mais ce n’était pas cela, j’écrivais, je continuais à écrire donc j’avais plus ou moins consciemment fait un choix quant à ma destinée. Mon psychanalyste avançait l’idée de la mort pour expliquer mon angoisse. Je n’y pensais pas, j’avais encore le temps, j’étais jeune. En me concentrant sur son origine, je voyais une lame de couteau qui pénétrait mon corps, le mot « blessure » s’imposait à moi et je l’associais aussitôt à la mort de ma grand-mère et à la peur consécutive de la disparition de ma mère qui me laisserait définitivement seul au monde.

De ma relation incertaine à l’écriture, comme si je n’étais pas à la hauteur de mon attente, je retrouvais quelque chose sur le plan sentimental. Si quelqu’un me plaisait, j’étais persuadé que ce ne pouvait pas être réciproque. Si, néanmoins, c’était le cas, je me comportais de telle sorte que la relation échouait. J’avais peur de tomber amoureux. Peur de devenir dépendant de l’autre, à sa merci. Je préférais me sentir aimé sans pour autant que le sentiment soit partagé, du moins au début. Je savais bien que je finirais par être finalement séduit par la persévérance de l’autre, par tout cet amour qu’il me portait.

Les deux premières amours de ma vie m’avaient rendu très malheureux. Le troisième aussi mais différemment. Laurent je ne l’avais jamais aimé. J’étais resté 7 ans avec lui mais ça avait était une erreur dès le départ. J’avais vécu dans une illusion consciemment entretenue pendant tout ce temps. J’avais souffert mais dans le fond j’étais toujours resté le maître du jeu : c’était moi qui avais fini par le quitter. Avec Jacky et gilles, je m’étais senti vaincu, fragile, vulnérable. C’est eux qui avaient mis un terme à notre relation et j’avais subi leur décision. Je m’étais trop méprisé, je ne voulais plus jamais recommencer.

Philippe m’aimait profondément. Je ne courais aucun risque avec lui. Du moins, je le croyais. Il m’apaisait. Je ne doutais que très rarement de son amour pour moi et ces rares moments de doute suffisaient à me convaincre que je l’aimais moi aussi profondément. Nous étions heureux ensemble. Nous nous connaissions depuis six mois. Nous nous étions connus par internet. Je devais passer une journée à l’hôpital nord de Marseille comme je le fais tous les six mois, en raison du traitement de  ma maladie de chron. Nous avions bavardé quelques heures déjà mais nous ne nous étions encore jamais vus autrement qu’en photos. Il m’avait proposé de me rejoindre à l’hôpital entre midi et deux. J’avais refusé. Et puis le jour même j’avais constaté que cette fois-ci j’avais droit à une chambre individuelle. Alors je l’avais appelé. Il était apparu dans l’encadrement de la porte de la chambre. J’avais compris. J’avais su.

Un peu avant de le rencontrer, j avais écrit les premières pages d’un nouveau livre. Les voici :

 

Sur une des photos qui illustrent son portrait en ligne sur le site de rencontres homosexuelles, il ressemble à un enfant et l’inclination immédiate en soi est de le protéger, d’envelopper son corps en s’enroulant autour de lui, contact parfait des peaux qui s’ajustent à la perfection, la moiteur des corps cachetant dans la posture les deux hommes enlacés.

Une autre, s’approche de son visage en gros plan, éclairant son œil d’une sensualité obscure. Un regard lascif qui enflamme le désir aussitôt.

Mais il est malaisé de lui dire cela dans la langue d’autrefois. Le dialecte amoureux des origines. De lui faire comprendre que sans le connaître, le cœur vide, je l’aime déjà. Déjà son visage s’est ancré en moi. Déjà, bien trop souvent, je pense à lui.

Les mots me font défaut. La voix me manque. Exprimer cette émotion mêlée de détresse et d’enthousiasme dans sa langue à lui, la langue de mes premières années de vie que la mort a pétrifiée, est une déchirure. Dans le même temps les mots de la terre étrangère viennent emplir les lacunes où l’ineffable jouit de la toute puissance du manque qu’il nourrit de l’avoir décrété comme impossible à dire.

Mon ibérique est enseignant. Il délivre aux autres son savoir sur sa langue maternelle à lui, le portugais. Il enseigne l’italien aussi. Il vit en Espagne mais comme moi il est en exil. C’est sans doute pourquoi il fait visiter la ville de Madrid et sert d’interprète aux étrangers en villégiature.

Il m’a plu dès que j’ai découvert le message qu’il m’avait laissé pour me dire qu’il me trouvait beau. L'Espagne s’est emparée de moi dans l’instant. La fièvre, ma grand-mère, Alicante, mon grand-père paternel inconnu, Valence, Madrid, Barcelone. Lieux mythiques, exotiques, intimes. Mon histoire. Mes racines. La vie qui se retourne sur les traces de son passé. Ma vie pleine des souvenirs des miens charriés dans mon sang. Pulsation après pulsation, dans mes veines ma vie comme un écho sonore vrombissant dans la rumeur d’une mer intérieure échouant des fragments d’existences antérieures. Mer levée à l’écume furieuse d’un temps que le langage a décidé de se réapproprier.

Je me jette sur mes anciens livres de classe. Je lis les derniers corrigés du bac. J’essaie de ressusciter en moi l’espagnol appris sur les bancs du collège, du lycée. J’aurais bien le temps de parvenir aux cours dispensés par l’université. A cette langue vivante éliminatoire, subie en tant qu’épreuve écrite et orale au C.A.P.E.S. Je lui dois mes meilleures notes du concours…

 

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A
<br /> Merci beaucoup ma Jeannette.<br /> Heureusement que tu es là. je me sentirais si seul et inutile sans toi.<br /> Je t'embrasse tendrement.<br /> <br /> <br />
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J
<br /> bonjour Antonio<br /> J'ai toujours un réel plaisir à te lire,tu te fais rare,je le regrète.<br /> Ton talent pour l'écriture ne fait aucun doute.je suis impatiente de lire la suite de ton nouveau roman.<br /> Je t'embrasse très affectueusement.<br /> <br /> <br />
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