LE ZOO 4

Publié le par ANTONIO MANUEL

De toute façon, Philippe était entré dans ma vie et je n’avais pas pour habitude de mener plusieurs relations sentimentales de front.

En outre j’avais un roman à écrire et son protagoniste n’en finissait pas de gravir le chemin escarpé débouchant sur la savane africaine reconstituée du zoo. Il attendait que son portrait se précisât en moi. Monolithique, archaïque, je le voulais un peu monstrueux entre l’homme et l’animal. L’endroit d’où il arrivait m’était égal. Il naissait en ce lieu d’une errance, une pérégrination qui aboutissait là et cela seul importait. Il avait un passé, une enfance. Il me faudrait les révéler mais le moment venu, opportunément au lecteur il serait délivré des bribes de son histoire afin qu’il pénétrât dans l’intimité du héros frappé de mutité. Il avait été accueilli par le directeur du zoo qui n’avait rien exigé en échange de l’abri et de la nourriture qu’il lui offrait. Il ne gênait personne dans cette ancienne remise à outils, une cabane en bois où il s’était installé très sommairement. Elle était située à l’extrémité du parc entre la terre à l’herbe rase et l’orée d’une vaste pinède. Le jour, il se levait à l’aube et saluait chacun des pensionnaires du zoo. Il avait rapidement contracté cette habitude de sortir à l’aurore et de disparaître une fois que le soleil avait point. Il demeurait tout le jour invisible, évitant ainsi les trop nombreux visiteurs quotidiens. Il réapparaissait au crépuscule, à cette heure hésitante, entre le moment où les animaux domestiques s’apprêtent à rejoindre les hommes repliés derrière leur quatre murs et celui où les prédateurs sauvages se mettent à l’affût, tapis dans les souches et les drageons des taillis. Il devenait alors le maître des lieux, le roi de la savane, silencieux parmi les cris et les rugissements, dans le clapotis des sources tombées des rochers surplombant les enclos, arpentant méticuleusement ce territoire reconquis, tranquille comme un animal repu.

J’avais commencé mes savantes lectures. J’étais entré dans un univers le disputant entre l’apprentissage et l’instinct, l’inné et l’acquis, le regard des éthologues et celui des psychologues. Je ne prenais pas parti : j’apprenais. J’étais fasciné par le simple fait que se nourrir pouvait devenir une préoccupation de chaque instant, une question de vie ou de mort : manger ou être dévoré. Pour exister la flore utilisait de subtils subterfuges, des travestissements odorants aux couleurs éclatantes : les fleurs se paraient afin d’être fécondées par des insectes et des oiseaux plus légers que le baiser d’une princesse de contes de fées. Les fines plumes de leurs ailes les maintenant dans l’air suspendus tandis qu’ils puisaient le nectar au cœur de la fleur qui s’empressait de les envelopper d’une nuée de pollen qu’ils disperseraient dans l’ombre des pétales d’une fleur plus lointaine. L’amour usait d’artifices. L’urgence de la faim secourait la nécessité de se perpétuer. Les espèces sans le savoir s’entraidaient comme le buffle dans son marécage accepte sur son dos la présence d’oiseaux  qui le débarrassent des insectes qu’il ne peut atteindre dans le temps même où des hérons chassent entre ses pattes ceux qu’il dérange.

Bien que préoccupé par le personnage énigmatique de mon nouveau roman et par les mœurs des pensionnaires du zoo, je ne pouvais m’empêcher de penser aux réflexions récurrentes de ma sœur au sujet de Philippe. Elle l’avait d’emblée jugé laid et vêtu sans aucune élégance. Elle me le répétait souvent et cela m’agaçait. Je reconnaissais qu’il n’avait rien d’une star hollywoodienne mais cela n’avait pas d’importance pour moi. Il était tendre, attentionné, aimant et doué d’un caractère d’une telle placidité que, malgré ma grande susceptibilité, au bout de six mois nous ne nous étions jamais querellés. J’appréciais vraiment le calme dans lequel baignait notre relation. Cependant il me fallait bien admettre que le fait qu’il n’ait toujours pas commencé la lecture de mon précédent roman m’affectait. Je n’étais pas sans ignorer qu’il avait arrêté ses études après la classe de troisième et qu’il n’avait depuis plu jamais lu un seul livre. J’avais vaguement espéré qu’il ferait une exception pour le livre écrit par l’homme qu’il aimait. Pourquoi ne fréquentais-je intimement que des personnes qui n’évoluaient pas dans le milieu de la littérature ? J’avais pourtant eu l’occasion de me lier d’affection avec des collègues de travail, professeurs de lettres comme moi, homosexuels comme moi mais je m’étais comporté de telle sorte que j’avais fait échouer tout rapprochement amoureux. Qu’est-ce que je pouvais bien redouter ? Une concurrence sur le plan littéraire ? Ils n’étaient pas écrivains. Le jugement qu’ils auraient pu porter sur mes textes ? Les deux seuls hommes qui les avaient lus m’avaient félicité pour mon talent, l’un d’eux s’exclamant que c’était la première fois de sa vie qu’il était face à un véritable écrivain. En ce qui me concernait c’était la première fois que l’on me qualifiait d’écrivain et j’en avais éprouvé une fierté mêlée d’incrédulité comme lors de la première déclaration d’amour qu’un camarade de classe m’avait faite au collège. Alors quoi ? Pourquoi m’étais-je obstiné à dynamiter toutes les relations qui auraient pu devenir amoureuses lorsqu’elles m’associaient à un homme dont j’admirais la culture ? Cela avait-il un lien avec l’illettrisme de mon père ? Quoiqu’il en soit, j’étais avec Philippe. Il ne lisait pas, ce qui le faisait ressembler à mon père et surtout il ne lisait pas ce que moi j’écrivais. Ma vie intellectuelle et ma vie sentimentale étaient clivées. Et il aurait fallu que je sois borné pour ne pas constater la similitude entre le désintérêt de Philippe pour mon travail d’écriture et celui de mon père pour mes études. Tous les deux se sentaient dépassés par mon activité intellectuelle. Je ferais preuve d’ingratitude si je ne précisais pas que mon père avait été heureux de ma réussite scolaire et de mon succès au concours du CAPES de la même façon que Philippe avait partagé ma joie lorsque la maison d’édition avait accepté de publier mon précédent roman. Mais je n’avais jamais pu discuter d’égal à égal avec mon père de ma passion pour la littérature et ne le pouvais pas davantage avec Philippe. Nous vivions dans des mondes imperméables. Je ne crois pas que les mots soient  à même de traverser les frontières d’univers tellement étanches car il m’arrivait fréquemment de lire à Philippe un article que je venais de terminer ou bien un passage d’un texte plus long et j’étais persuadé qu’il ne comprenait pas vraiment ce que j’avais écrit. Je veux dire qu’il n’en saisissait pas l’importance à mes yeux, l’importance du choix des mots, de leur place dans la phrase, du rythme, du jeu des sonorités, de la portée du sens…Il n’avait pas accès à la dimension artistique de la langue. Il affirmait que j’étais intelligent parce que j’étais professeur de français et que j’étais capable d’écrire des livres. Je ne savais pas bien ce que représentait pour lui écrire un livre. C’est pourquoi son admiration me laissait insatisfait. Mais il m’aimait et j’étais convaincu que je l’aimais aussi.

Depuis la parution de mon précédent roman, deux de mes frères ne me parlaient plus. Un article du « Courrier picard » avait signalé l‘événement pour la petite ville où j’étais né et où j’avais passé les quinze premières années de mon existence. Sans doute, parce que le plus âgé des deux habitaient encore là-bas, avait-il ressenti cette intrusion de mon roman dans l’intimité familiale comme une agression et surtout la révélation publique par le journal de mon homosexualité lui avait-elle fortement déplu. Il continuait néanmoins à donner de ses nouvelles à ma mère qui essayait, de temps à autre, d’échafauder des hypothèses pour éclairer son comportement à ses yeux. Moi je refusais de tenter d’analyser une attitude que je jugeais injustifiée, indigne, infâme. Infâme comme l’était celle de mon autre frère qui avait également cessé tout commerce avec ma mère prétextant qu’elle me soutenait dans cette démarche d'écriture qui, selon lui, n’avait pas d’autre but que salir la mémoire des miens. J’avais dédié  mon roman à ma grand-mère et à mon père, de qui il était question dans le récit, parce que je pensais leur avoir rendu hommage à travers l’écriture du livre. Manifestement nous ne percevions pas du tout l’acte d’écrire de la même manière. Pour moi il célébrait les personnes dont il éternisait le souvenir.

Ma mère était âgée de quatre-vingt-trois ans. Je ne lui avais jamais rien caché. Je  lui lisais des extraits de mes livres. Elle aimait mon écriture. Elle avait toujours été passionnée par la littérature. Nous partagions cette même fascination pour le pouvoir du langage d’édifier des univers et de les maintenir vivant indéfiniment. J’ignorais combien d’années il lui restait encore à vivre et je ne pensais qu’à la rendre heureuse. Qu’elle souffre du silence que lui imposait mon frère à son âge me le rendait odieux, cruellement détestable.

J’avais quitté la petite ville où je résidais afin de demeurer quelques jours à Marseille chez Philippe. Son ex-petit ami, qui l’avait quitté pour un autre après dix ans de vie commune, lui permettait de continuer d’habiter une petite maison, non loin du port de l’Estaque, depuis le jardin de laquelle on apercevait les collines sombres adossées contre le ciel laiteux dérouler leurs buissons de garrigues odorantes, piquetées des tâches blanches des mas de  Provence, jusqu’aux rivages turquoise de la méditerranée. La veille, je m’étais promené parmi les touffes de lavande, de thym et de romarin et j’avais dû m’arrêter en surplomb de la mer, sous la surface de laquelle le mistral drapait une nappe d’eau violine ondoyante, car le plateau s’achevait en un à-pic d’où la vue se déployait sur tout le nord de la ville. Après le déjeuner,  nous avions regardé un documentaire animalier qui montrait la vie précaire du chef d’une famille de grands singes des hauts plateaux d’Amérique du sud. Il était le maître de chaque membre de sa tribu mais il devait, en contrepartie assurer leur bien-être et leur protection. Sa souveraineté était constamment menacée par une horde de jeunes singes célibataires qui exigeaient de lui, interminablement, qu’il démontrât sa suprématie sous peine de le destituer et de le remplacer par le plus valeureux d’entre eux. Tant qu’il bénéficiait du soutien des femelles de sa tribu, auxquelles il devait régulièrement manifester le soin qu’il leur portait, il parvenait à rester à la tête de sa famille et paradait, après chaque tentative de renversement, à grands renforts de cris et de gesticulations. Mais dès que ces dernières étaient insatisfaites de sa gouvernance alors le rapport de forces s’inversait et il se voyait supplanté. Il parvenait, néanmoins, par un accord avec le nouveau chef de la tribu, à conserver le droit de demeurer parmi les siens et de continuer à veiller sur eux.

Ce documentaire animalier m’avait laissé perplexe. J’avais souhaité le regarder parce qu’il était susceptible d’alimenter la collecte d’informations nécessaires à l’écriture de mon nouveau roman. Pourquoi son protagoniste n’aurait-il pas été lui aussi le chef d’un clan ou bien à la tête d’une meute de jeunes loups affamés de pouvoir et de domination ? Avant sa déchéance, avant cette errance qui l’avait conduit aux portes du zoo. Il aurait joui de grands privilèges, régnant sur la destinée de nombreux individus, chef d’une entreprise prospère, époux d’une femme adorable, père de deux enfants merveilleux. Et puis, on ne sait quel événement imprévu, caprice du sort, retournement de situation, l’aurait jeté à bas, face contre sol, provisoirement anéanti.

La tribu des grands singes avait  poursuivi son chemin sur les haut-plateaux.

 

La parade amoureuse illustre la théorie de Darwin sur l’évolution des espèces. Elle met directement en concurrence les individus mâles d’une même espèce qui rivalisent entre eux afin d’être celui qui aura le plus de chances de transmettre son patrimoine génétique. Sélection sexuelle en amont qui opèrera une sélection génétique en aval. L’individu le plus puissant, le plus rusé, qui aura su exhiber ses attributs de la façon la plus convaincante, comme le paradisier bleu qui a acquis au cours de son évolution le plus somptueux des plumages, offrant au regard de sa femelle un dégradé de vert et de bleu chatoyant, mêlant le bronze, l’émeraude, la turquoise, le glauque, l’outremer, au centre duquel une longue tâche sombre bordée d’un rouge intense capte l’attention, celui-là sera à l’origine des traits physiques et comportementaux qui détermineront ses descendants.

Il en va de même pour l’être humain. La femme choisit inconsciemment l’homme qu’elle estimera le plus capable d’assurer la survie de la race humaine par sa perpétuation.


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J
<br /> Bonjour Antonio<br /> Les personnes que nous rencontrons tout au long de notre vie sont souvent très différente de notre idéal.<br /> Mais chacun peut apporter son savoir à autrui il suffit d'être à l'écoute de l'autre.<br /> Je te souhaite une belle journée Antonio et te fais un gros bisous<br /> <br /> <br />
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