LE ZOO 3

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

J’ai tout dit à Patrick. Il m’a remercié, heureux que j’use de franchise à son égard. Je lui ai précisé que si Jean-Claude m’appelait, je ne comptais pas décrocher. Il s’est étonné. Non. Il fallait que je décroche, que je lui parle. Mener une investigation sur ses véritables motivations, connaître ses intentions, obtenir des confidences sur les récentes rencontres qu’il avait faites par l’intermédiaire du site. Patrick voulait savoir en fait s’il tenait un peu à lui, si ses déclarations d’un amour si précoce avaient quelque chose de fondé, de réel au-delà des propos qu’il lui adressait. Autrement dit, il espérait qu’il s’en ouvrirait à moi.

Il n’en fut rien. Quelques heures après avoir répété à Patrick. qu’il lui manquait, qu’il était le soleil de sa vie, il m’appelait pour me fixer rendez-vous deux jours plus tard.

Pour moi, la situation était claire. Son comportement m’écœurait. Patrick détenait toutes les cartes. Il m’apparaissait logique qu’il mît un terme à tout cela. Et puis mon malaise grandissait. Etait-ce parce que la voix de Jean-Claude au téléphone m’avait charmé, posée, basse, assurée.

Patrick décida, dès que je lui eus rendu compte de ma conversation avec Jean-Claude., de lui envoyer un texto que j’interprétai comme une antiphrase, une rupture élégante, la révélation ironique qu’il n’était pas dupe de la duplicité de celui qui prétendait l’aimer.

J’éprouvai un véritable soulagement et passai une nuit paisible.

Le lendemain matin, Patrick. me rapporta que Jean-Claude s’était senti flatté par le message reçu et lui avait retourné une de ces déclarations enflammées, que je n’avais jamais eu l’occasion de lire personnellement, mais dont  Patrick. était fier de me restituer la teneur, minutieusement. Je ne compris pas immédiatement que ce que j’avais interprété comme de l’ironie, la veille, dans les propos de Patrick, adressés à Jean-Claude, était en fait littéralement un acte de mendicité affective. Il avait fait l’aumône, Jean-Claude avait versé quelques pièces dans sa sébile, il lui en était reconnaissant.

 

Comme me l’a fait comprendre un garçon qui m’avait entretenu deux heures au téléphone un soir, distillant, tout au long de la conversation, éloges et flatteries. Ponctuant son dithyrambe par deux sms où il regrettait notre éloignement qui lui interdisait de passer la nuit dans mes bras, me promettant de m’appeler le lendemain en fin de journée, car il avait hâte que nous puissions nous rencontrer, je n’étais rien en fin de compte, pour lui. Personne. J’avais osé deux jours de silence plus tard, alors qu’il me contactait sur msn par une salutation des plus innocente, comme si de rien n’était, ne pas répondre dans un premier temps. Puis, agacé par son insistance, cette volonté répétée de savoir si j’étais fâché, j’avais eu l’insolence de lui rappeler tous ses faits et gestes, depuis sa flagornerie téléphonique jusqu’à son indifférence successive, démentant sa promesse de me rappeler et niant l’aveu de sa hâte de me rencontrer.

Il s’était rendu à un mariage la veille. Le soir, il était fatigué et n’avait donc pas pu m’appeler. Naturellement, son portable dans sa poche, il n’avait pas songé un seul instant, de cette journée de fête, à l’utiliser pour me prévenir, me rassurer, me confirmer notre rendez-vous pour le lendemain, ou m’expliquer pourquoi il était contraint de le reporter. Mais qui étais-je donc pour exiger de lui un tel comportement respectueux envers ma personne ? Pour qui me prenais-je donc ?

Pour rien. Pour personne. Il ne pouvait qu’avoir raison en ce qui le concernait. Il n’avait jamais dû me considérer autrement que comme un partenaire de baise potentiel, l’objet de son assouvissement sexuel, l’élément d’un paradigme indéfini. Un homme, un cul, une bite, un corps masculin substituable à un autre.

Il avait juste commis l’erreur de ne pas prendre la peine de me connaître mieux. Il aurait très rapidement compris qu’il y a longtemps que je ne transige plus avec certains principes.

 

Ces règles élémentaires de conduite, Patrick les balayait par son comportement de servilité affective et sexuelle. Il avoua ne désirer que se sentir le jouet du plaisir de Jean-Claude. Un trou entre ses mains destiné à ce qu’il y introduisit son sexe érigé. Il me décevait à un point en deçà duquel je ne pourrais plus faire marche arrière. Il m’avait utilisé pour satisfaire je ne sais quel masochisme. Il se mêlait dans son attitude les relents incestueux de sa gémellité. J’étais persuadé, en effet, que de sa relation avortait avec son frère-jumeau, de cette complicité d’enfants qu’ils ne partageaient plus, une sourde nostalgie avait dicté ses agissements.

 

Je n’accordais, pour ma part, plus le droit à quiconque de faire preuve d’insolence à mon égard. Le temps de l’effronterie, de l’irrévérence, du viol de mon intégrité était loin derrière moi. Je m’étais laissé mépriser, maltraiter, insulter, bafouer. J’avais supporté qu’un homme portât la main sur moi. Le visage meurtri, la lèvre fendue, l’œil tuméfié, le nez ensanglanté, j’avais pris la fuite. Plus jamais, je ne permettrais à l’un d’eux d’ourdir le piège où se prendrait mon amour-propre. Nul n’a le droit de me juger. Que la maladie m’ait frappé de telle sorte qu’il me faille, pour rester debout, utiliser toutes les béquilles offertes par la pharmacopée, ne regarde que moi. Qui serait à même de lire en moi la peur, la souffrance, la solitude, la détresse, le désarroi qui  m’envahissent à certains moments et m’engloutiraient dans leur folie si je n’avais pas recours à l’usage de ces drogues prescrites par la médecine ? Celui qui m’aimera, comprendra le froid de mon âme et soufflera dans le creux de mes mains pour transmettre à mon corps tout entier la chaleur de son humanité. Il saura par la douceur, la force et la sincérité de ses baisers accélérer le rythme des battements de mon cœur et propager partout en moi la vitalité d’une sève nouvelle.

 

Voici le seuil de la nouvelle année. A désirer, avec l’ardeur déployée, rencontrer enfin celui là qui m’aimerait depuis notre naissance commune de la fusion d’une étoile, dans les cendres incandescentes du ciel tombées, ensemençant la terre, je ne sais plus lequel d’entre eux élire pour cheminer ensemble. Je finis, à force de laisser dans ma vie se succéder les hommes, se croiser, à force de ne pas pouvoir les exclure, acceptant qu’ils existent pour moi, dans le temps même où j’ignore encore pour qui vendre mon corps et piétiner mon âme, simultanément, rivaux dans cette altérité radicale qui les maintient si proches à la fois et tellement loin de moi, par me sentir étranger, indifférent, vide de tout sentiment autre que cette confusion depuis le centre de laquelle je suis pour eux comme une énigme qui les attire et les intrigue, impavide, impatient, solitaire. J’attends qu’une force m’étreigne, que l’enthousiasme me transporte, un engouement, une folie, que l’amour me transperce, soumis, avide aux pieds de l’élu. La pluie après une saison aride, le rire en cascade d’une eau dégringolant le flanc d’une montagne, le monde tournoyant dans la tête, manège délivrant l’ivresse d’une réalité redevenue celle de nos plus beaux jours d’enfance.

Sébastien a le charme puéril de son adolescence qui s’éternise dans le refus du suicide paternel d’une balle dans la tête quand il n’avait que quatorze ans. Il fume le soir pour oublier, apprivoiser la nuit, croire qu’il n’aura plus jamais besoin de personne. La fumée de la drogue l’enveloppe dans le blanc de son linceul de solitude. Il est persuadé alors d’être bien dans ce temps suspendu, l’éternité de la nuit mobile et étirée comme les volutes de fumée qui emplissent l’unique pièce de son studio, ses poumons, ses narines. Ses pupilles se dilatent et son visage frémit dans sa beauté fragile, ses yeux sombres aux sourcils épais perdus dans le ravissement d’un orgasme artificiel. Il n’avait jamais passé la nuit, toute la nuit, dans les bras et le lit d’un autre, se contentant de la pénétration violente, soudaine et éphémère d’une étreinte virile mais froide, une solitude à deux, le rapprochement d’un désir animal égoïste et d’une absence de son corps soumis à l’assaut brutal d’un sexe en érection. Il a finalement accepté de se blottir contre moi, de s’endormir dans le lit, l’appartement d’un homme presqu’inconnu et d’y rester une journée supplémentaire, stupéfait de s’y sentir à l’aise, étonné et reconnaissant que je ne me sois pas lassé, après que nous eûmes fait l’amour, de son odeur, de ses lèvres charnues, de ses pommettes hautes et de son corps gracile, dégingandé.

Aujourd’hui il est presque rendu à lui-même, presque jaloux de la présence des autres qu’il soupçonne, presqu’exigeant. Mais je ne parviens pas à imaginer un destin commun pour nous deux sinon comme un naufrage, le fracas de deux infortunes, un enlisement lent et perpétuel, l’échec d’une relation dont je condamne, par avance, l’amour. Son addiction à la drogue dès ses quinze ans l’a conduit dans l’isolement d’un hôpital psychiatrique pendant de longs mois au terme desquels il fut déclaré invalide. Il semble tellement se complaire dans l’impuissance à laquelle voue un tel diagnostic que je ne me sens pas la force de le hisser jusqu’à un point de vue duquel sa vie lui appartiendrait. Cadeau de sa naissance dont il pourrait jouir à sa guise en dépit du jugement d’autrui. Quand nous sommes ensemble, il accepte d’en parler comme d’un futur possible. Dès qu’il est sous l’emprise de la drogue, il retombe dans une apathie morbide, considérant l’avenir d’un œil morne et las comme une longue succession de jours de deuil.

Il m’a raconté son adolescence, l’amour passionnel, puissant, qui le rendit esclave de l’un de ses compagnons de désespoir et de turbulence, l’incitant à accepter d’être l’objet du plaisir de ce dernier et de son ami. Débauche concédée mais non consentie afin que l’autre soit en lui, mendicité du corps qui tente de confondre les gestes de l’acte sexuel avec le sentiment d’amour éprouvé pour l’autre. Folie d’une illusion  qui ôte toute saveur à ce qui n’est pas lui, au temps dans son absence, à l’espace qu’il n’emplit pas, au silence. Douleur de le voir aimer la rivale qu’il aurait tant voulu être que tous les repères fuient dans un vertigineux acte d’autodestruction qui s’il ne prend pas la vie vous l’aliène à jamais. Car s’il n’est pas mort d’avoir voulu mourir, la drogue lui rappelle incessamment comment l’amour l’a tué.

 

Mon bel espagnol avait disparu de ma vie de la même façon qu’il y était entré, inopinément. Il avait cessé de correspondre avec moi peu après m’avoir appris qu’il avait fait la connaissance d’un garçon avec qui il s’entendait bien et qu’il souhaitait apprendre à mieux connaître.

Sébastien m’avait intrigué pendant environ quatre semaines après lesquelles j’avais eu l’impression de ne rien pouvoir attendre de quelqu’un qui n’avait aucune autre ambition existentielle que celle de me voir de temps à autre, de s’endormir très tard dans la nuit abruti par le cannabis et se lever aux alentours de deux heures de l’après-midi pour prendre son petit déjeuner. Il ne travaillait pas, vivait de l’héritage de son grand-père maternel et n’avait absolument pas l’intention d’exercer un jour une quelconque activité professionnelle, de bénévolat social ni seulement même distractive. Il était dépourvu du moindre enthousiasme. Je me demandais comment il pouvait vivre ainsi sans un infime espoir de voir sa réalité se transformer. Peut-être comptait-il sur quelqu’un, au hasard d’une rencontre, pour bouleverser la médiocrité de son quotidien.

Je continuais néanmoins à prendre de ses nouvelles et le voyais parfois. Il avait des liaisons ponctuelles, des garçons qui ne se seraient jamais déplacés pour lui mais chez qui il se rendait dans sa nouvelle voiture, le dernier modèle de Suzuki, agrémenté de la boîte de vitesses automatique car il ne savait conduire qu’avec cette assistance technique. Il prétendait qu’il m’aimait. J’avais beau lui répéter qu’il n’y aurait plus rien entre nous sinon de l’amitié, chaque fois que je lui parlais au téléphone il tentait de m’arracher l’aveu d’un sentiment que je n’éprouvais pas ou pire proposait de me rendre visite à n’importe quelle heure même très tard dans la nuit. Je comprenais alors qu’il aurait accepté que notre relation soit uniquement d’ordre sexuel et j’hésitais entre la pitié et le dégoût. J’avais commis l’erreur de le recevoir chez moi un soir et il m’avait été très difficile de me retrouver seul. J’avais dû faire face à ses assauts d’affection répétés malgré mon refus d’y céder.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
J
<br /> Bonjour Antonio<br /> je lis tes textes sur ton blog depuis bientôt 4 ans.Je t'admire pour ta lucidité sur tes relations amoureuse ou simplement affective,ta gentillesse enver autrui.<br /> Alors que parfois ta maladie te laisse sans force,mais tu reprend courage pour préparer ton avenir en révisant pour passer ton agrégation.<br /> je suis heureuse de partager avec toi cette amitié depuis si longtemps.<br /> Je te souhaite une belle journée et t'embrasse très affectueusemet<br /> <br /> Jeannette<br /> <br /> <br />
Répondre