LE ZOO 10

Publié le par ANTONIO MANUEL

Mais mon personnage, lui, ne parle pas. Il est muré dans la tombe d’une mémoire qui l’enchaîne à une culpabilité insurmontable. Il est la victime d’une fatalité qui l’a conduit en ce lieu où ne pas maîtriser le dire supprime le souvenir du passé. L’animal est présent tout entier dans l’instant. La pensée est indissociable de la parole qui se souvient et qui reproche à l’homme la faute commise. Mon personnage est un amas de chair rongé par la douleur de la faute. Perdu dans le magma d’une animalité sans mémoire, il peut se persuader que le rapport immédiat qu’il entretient avec les pensionnaires du zoo l’exclut de cette temporalité qui le relie à son passé. Mais la plante que l’on a malmenée n’est-elle pas saisie d’un imperceptible frisson au passage de celui qui l’a violentée ?


La nuit dernière, j’ai rêvé que quatre jeunes garçons effectuaient, à tour de rôle, un saut de l’ange. Au moment où le troisième allait plonger dans le vide immense surplombant un plan d’eau je me suis réveillé. Je savais que, s’il avait plongé, il serait mort.

L’après-midi, j’avais été désagréablement surpris par la tombée brutale de la nuit vers 17h30 et avais éprouvé le besoin de sortir afin d’évacuer une sensation d’emprisonnement solitaire dans la subite froideur silencieuse de l’automne. J’avais marché hâtivement à cause d’un vent glacial ne croisant que quelques rares personnes dont la présence fugace et étrangère accentua mon sentiment de solitude. C’était ma première journée de travail au CDI après mes trois semaines de convalescence successives à ma péritonite et j’étais épuisé. J’avais envie de lire et je commençai le roman de Jean-pierre Gattégno, « J’ai tué Anémie Lothomb », mais je dus en interrompre la lecture assez rapidement car me concentrer me réclamait une énergie qui me faisait défaut. J’avais été touché par le récit ironique du narrateur blessé dans son orgueil d’écrivain par la difficulté de vendre ses livres quand la plupart des lecteurs se ruaient sur les écrits de quelques auteurs à succès. Sa réflexion concernant la vanité de ses efforts volontaires d’isolement destiné à la pratique de l’écriture, je me l’étais faite plus d’une fois. J’avais reçu plusieurs ouvrages théoriques sur l’animation d’ateliers d’écriture, un projet que je nourrissais pour le dossier professionnel nécessaire à l’oral du CAPES de documentation et m’étais enfin procuré le recueil de citations philosophiques expliquées du professeur agrégé qui m’intriguait. Mais j’étais las. Ma déception, du fait de l’article consacré à mon roman « Par amour » de Angélique Giorgi, journaliste aixoise à la Marseillaise, repoussé à la semaine suivante une fois encore et du malentendu entre le directeur du blog Lestoilesroses et moi, qui était responsable d’un retard de plus de deux mois dans la parution d’une recension élogieuse le concernant, ainsi que d’une interview la prolongeant, insinuait le doute quant à cette reconnaissance littéraire imminente que m’avait annoncée mon ami voyant et m’amenait à m’interroger sur le sens de ma vie, le rôle éventuel que l’art devait y tenir, la mort, le destin, Dieu… Bref, j’étais morose et passablement déprimé.

Je me couchai assez tôt, eus du mal à trouver le sommeil, essayai de me convaincre que l’éternité est une dimension de notre être à laquelle il suffit de se relier pour ressentir son appartenance à la force invisible qui fait se mouvoir tout l’univers et implorai la sagesse infinie en moi de me délivrer, par le biais du rêve, la réponse aux questions métaphysiques qui me laissaient perplexes.

Les manuels de philosophie proposent un programme scolaire qui prétend rendre compte de l’homme et du monde, de la connaissance et de la raison, de la pratique et des fins, de l’anthropologie, de la métaphysique et de la philosophie. Ils font miroiter à l’étudiant la délivrance de connaissances susceptibles de lui montrer nus la vigueur, la persévérance et les caprices du désir, à même de lui permettre d’affirmer l’antériorité ou la postériorité de la pensée sur le langage, capables de lui dévoiler l’essence de l’art, aptes à l’aider à résoudre les énigmes les plus abstraites et insolubles qui soient. Nous savons bien, nous les adultes, que cette année de terminale les laissera sceptiques et frustrés, qu’elle ne leur apprendra rien sur la passion qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, qu’elle n’éclairera pas leur avenir d’une lumière révélatrice d’un destin en marche. Nous savons que les questions se succéderont avec plus ou moins de force et de ténacité, plus ou moins d’espoir, plus ou moins d’urgence.

Ne pas écrire suscite l’angoisse. Entre le corps et l’esprit, elle se niche dans la parole absente. Substitut du besoin de dire, elle s’impose comme le signe fallacieux d’un danger imminent.

 La voix d'Abdellah taïa une nouvelle fois sur France culture traversant l'opacité stagnante de ma vie. Sa voix comme la première fois que je l'ai découvert : révélation évidente de l'immobilisme insupportable de mon existence. Pourtant j'ai l'impression d'un empâtement cette fois-ci, d'une trop grande simplicité de son vocabulaire, d'une syntaxe étale. Abdellah manque d'enthousiasme en évoquant le dernier livre qu'il a préfacé : « Lettres à un jeune marocain ».Quand je pense qu'il avait promis de rédiger la préface de mon roman : « Par amour » avec un acquiescement chaleureux tel que jamais je n'aurais pu mettre sa parole en doute, malgré les mises en garde répétées de ma psy de l'époque. Son mail et les mots de plaisir, d'honneur, de joie employés pour traduire son contentement à l'idée que je puisse lui demander d'écrire cette préface puis son silence inexpliqué jusqu'au refus injustifié arraché par mon insistance à savoir pourquoi je demeurais sans nouvelles de lui, la date buttoir ayant été dépassée pourtant depuis longtemps.

Et le voilà qu'il surgit dans la médiocrité de mon quotidien pour secouer mon apathie, l'inertie de mes heures égales, sans saveur, sans douceur, son accent à peine oriental et sa voix légèrement épaissie emplissent l'habitacle de ma voiture sans que je puisse faire un geste pour éteindre la radio.


Cela fait des mois que je n'ai plus rien écrit, déçu par l'accueil glacial réservé à mon roman, tel que je l'avais prédit, tel que je l'avais supplié de ne pas le laisser mourir sans son aide. Je croyais qu'il avait été sensible à mon argument de la transmission du témoin de René de Ceccatty à lui, de lui à moi. Je croyais qu'il ferait en sorte que « Par amour » ne finisse pas au pilon comme des milliers d'autres livres passés inaperçus en dépit de leur valeur littéraire intrinsèque. Il n'en fut rien : quelques mots d'excuses balbutiés, le regret de n'être pas à la hauteur de la tâche, pas assez médiatique, pas assez vieux, pas assez stupide pour se laisser contaminer par l'échec subodoré d'un roman dont il n'avait que faire.


Et mon personnage en suspens dans son zoo. Mort lui aussi comme ma vie depuis des mois s'écoulant sans une ride, sans un rire, sans un mot écrit. Seul Kévin a su jeter quelque éclat dans la pénombre où je me morfondais. « Sommes-nous entièrement responsables de nos actes? » : c'est la question qu'il est venu nous poser au CDI en prévision de son intervention prévue en mai au « café-philo ».J'y ai longuement réfléchi. J'ai mené mes recherches seul. C 'est sans doute pourquoi je ne suis pas allé l'écouter exposer les fruits de ses réflexions. Et peut-être aussi parce qu'il nous avait dit qu'il viendrait nous rappeler la date de son intervention et qu'il ne l'a pas fait. Je sais : je suis susceptible mais j'ai besoin qu'on me fasse bien comprendre que ma présence est indispensable sinon je reste chez moi ou personne ne déplorera que je sois. Dans quinze jours, il doit répondre à une question sur le bonheur. La légitimité de l'attente du bonheur, je crois. Le caractère rationnel de notre foi en lui. Enfin je ne sais plus comment il a formulé la provocation de son interrogation paradoxale. Les philosophes sont des experts en la matière. Kévin n'échappe pas à la règle. C'est sûrement cela qui m'a attiré chez lui, cette manière d'appréhender la réalité comme si rien n'allait vraiment de soi. D'ailleurs c'est l'effet qu'a toujours eu sur moi la philosophie depuis ma classe de terminale où j'étais resté bloqué sur l'expression « un manque d'être » qui me semblait m'aller comme un gant. J'étais victime de cette carence essentielle et il m'avait fallu dix-sept ans pour m'en rendre compte ou plutôt pouvoir le diagnostiquer avec cette acuité là. J'ai lu son traité de philosophie, publié aux prestigieuses éditions Ellipses, plusieurs fois. Je n'ai aucun commentaire à faire quant au style: Kévin n'est pas un écrivain mais un philosophe. Je veux dire que même s'il est évident qu'il aime l'art et la poésie qu'il semble considérer comme une valeur bien supérieure à celle de la sagesse philosophique, il est philosophe avant tout et son manuel de philosophie se veut didactique et non littéraire. Il est écrit avec toute la simplicité, la concision et la clarté qui sied à ce genre d'ouvrage et je le trouve à cet égard excellent. Je l'ai même cité dans l'interview que le journaliste du site Les Toiles Roses a réalisée sur mon roman « Par amour ».

 

 

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