LE ZOO 1

Publié le par ANTONIO MANUEL

Sur le site de rencontres auquel j’ai fait allusion, un jeune homme exhibe une beauté juvénile et déprimante par son éclat, son évidence, la fascination inévitable qu’elle exerce sur chacun. Blond, un sourire ravageur, une bouche aux dents blanches impeccables, les lèvres épaisses et rouges, le teint clair. Même son corps est semblable à celui d’une star de cinéma : fuselé, musclé, épilé. Il me renvoie à l’idée d’une perfection formelle inaccessible car idéelle. Il me crache au visage les rides naissantes du coin de mes yeux, mes quarante ans bien conservés, ma pratique quotidienne du yoga, mes crèmes, mes gommages, mes masques et l’attention excessive portée à mon poids. Insultante, indécente, sa beauté s’insinue dans les failles de mes incertitudes. Elle traque le manque de substance en moi. Ce manque d’être que je voudrais combler par le corps de Javier. Mais comment maintenir l’autre en permanence en soi ? Comment oser s’ouvrir à la présence de l’autre qui ne peut que se perdre dans le vide infini où s’engouffre mon âme ?

Toujours le scénario identique du désir. La carte du tendre en accéléré. Le parcours du sentiment à grande vitesse. Plaire. Séduire. Devenir sans faiblir, sans ployer sous le poids des années. Résister. Désirer encore. Encore plaire et séduire toujours. Peur de ce sentiment accablant d’une solitude incommensurable. D’une solitude opaque, muette, opiniâtre, laide et sale. Ce sentiment d’une danse obligée au long des ans avec le mystère d’exister, l’ombre portée de la mort. L’horreur de mourir seul.

Je ne cherche pas l’absolution. Je n’ai pas l’impression d’avoir péché. J’écris juste que l’équité est un fantasme rassurant. Qu’il est bon de se croire par avance pardonné de n’avoir pas su habiter l’existence avec une ardeur suffisante pour rendre acceptable qu’il y ait une fin.

Dieu ne m’entend pas. Dieu n’a rien à voir avec cela. Je parle du monde des vivants et non de l’éternité de la mémoire. Quelle place lui accorder dans cette sensation d’avoir perdu le sens de vivre, simplement vivre, exister ?

 

Je redoute parfois de l’effrayer par mes grands emportements, mes enthousiasmes lyriques dont je ne suis pas tout à fait certain de la traduction en espagnole. Il me dit que ce que je lui écris est joli et je ne sais pas si ça l’est par essence même ou du fait de la maladresse éventuelle de mon interprétation en espagnole de ce que je pense en français. Maladresse qui pourrait créer un décalage poétique, des analogies, une métaphore, un déplacement du sens du concret vers l’abstrait ou inversement. Une impertinence sémantique qu’il percevrait comme une licence poétique.

Je m’efforce toujours de le rassurer après quelques propos exaltés qui provoquent invariablement en lui un mouvement de retrait. Je m’éloigne aussitôt du domaine du sentiment et j’approuve la distance qu’il a soudain instaurée. Je lui fais comprendre que je peux aussi bien le frôler de mes mots, m’offrir à lui dans l’intimité de ma pensée, ménager un espace en moi où loger sa présence inattendue dans ma vie, ou dresser une frontière de glace entre nous, infranchissable et respectueuse de notre altérité. Il s’attendrit alors et cherche à me retenir. Il me tend la main, s’avance vers moi dans un aveu humble et pudique de la peur qu’il éprouve que je ne le croie plus beau qu’il n’est. « Je suis laid », déclare-t-il. Et je revois son corps fragile, gracile, cette expression puérile sur son visage souriant, sa candeur, cette innocence de son regard et de son corps légèrement dévêtu qui m’avait inspiré le désir de le serrer fort contre moi comme pour lui éviter de trop souffrir d’aimer. Tout au fond de moi, dans mon cœur, dans mes yeux, il m’émeut. C’est cela qui compte et rien d’autre.

Alors je lui pardonne son désarroi. Je redonne sa chance au bonheur et, à mon tour, par écrit, je lui tends la main.

Peut-on fonder une relation réelle sur un contact virtuel ? c’est la question qu’il me pose et à laquelle je ne peux répondre que par ce moyen à notre disposition de nous connaître et nous apprendre qu’est le monde énigmatique d’Internet où si je ne peux caresser, ni serrer dans la mienne la main qu’il a tendue vers moi, je suis en mesure néanmoins d’activer la fonction symbolique du langage, sa force d’ériger dans l’absence le corps du christ, dans les mots ressuscité. Puissance illocutoire qui accorde au langage le pouvoir de réaliser l’acte même qu’il décrit. Que j’écrive : « Javier, je t’aime » grâce aux caractères gravés sur les touches du clavier  de mon ordinateur, ou que je le lui avoue en tête à tête, aucun geste n’est à même de se substituer à la parole écrite ou prononcée par laquelle l’amour se dit. Je peux lui signifier et lui démontrer mon désir de lui, mais le désir n’est pas nécessairement le signe invariable de l’amour. Il peut très bien n’avoir aucun lien avec un quelconque autre sentiment que celui de sa dimension impérative, sa dérive animale, la montée de l’instinct de la bête en soi qui flaire en l’autre la satisfaction imminente qui lui est promise.

Ainsi en est-il de ceux-là qui m’abordent avec la crudité et la verdeur d’un langage dans le désir puisé, englué déjà du liquide séminale qui dégoutte des mots qu’ils m’envoient comme une invitation lubrique, une question qui ressemble bien plus à une injonction qu’à une sollicitation à les rejoindre dans l’orgasme qu’ils espèrent atteindre. « Juste pour un coup », « vouloir seulement baiser », « sucer », « se faire prendre », « défonce-moi »…etc.

De cela, je ne parle pas à Javier. Ça ne m’intéresse pas d’exprimer avec cette vulgarité ce que je ne conçois jamais autrement que comme lorsque j’étais adolescent et que j’imaginais qu’il finirait bien par venir, celui qui allait m’arracher à tout cela, à cette attente insupportable, cette médiocrité du réel, m’arracher à la trivialité monotone du quotidien qui ignorait l’ardeur sainte de mon désir pour le prince charmant, « el  principe azul », « le prince bleu » des espagnols. Alors j’étais ignorant, confiant, candide. Le désir me taraudait du soir au matin et j’étais épuisé par ses assauts en salves. Vagues d’une énergie dévastatrice. Silence autour quand à l’intérieur de soi le corps est en émoi.

Il me semble que chacun conserve en soi ce brouillon de l’amour inventé à quinze ans comme l’ébauche d’un plan dont l’agencement, l’organisation des idées élabore, une fois adulte, notre définition intime de ce qu’est aimer. S’y mêlent nos élans primitifs en direction des Dieux de notre enfance : l’amour reçu, donné, la sensation de l’abandon et celle de la possession exclusive. L’indétermination des frontières du corps de la mère et du sien comme un fantasme de l’osmose amoureuse, la fusion de nos deux corps imbriqués, la nostalgie du corps de l’autre comme une extension de mon propre corps.

 

« Petit à petit », tempère-t-il mon impatience. Découvrons-nous ainsi dans les bornes étroites de cette correspondance virtuelle qui exhibe sa présence plus que son corps nu sous mes yeux , à distance d’un bras de moi. Je ne le connais pas. Il a tellement raison et moi j’ai si peu tort, que je me rends à ses arguments.

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