Le Visage du désir 4

Publié le par ANTONIO MANUEL

Une phrase des Faux-Monnayeurs se mit, à un certain moment de ma relation avec David, à me harceler : « C’est le propre de l’amour (…) d’être forcé de croître sous peine de diminuer. »  Il me semblait en effet parfois que mon amour pour lui avait cessé de croître, que la fougue du sentiment amoureux avait cédé la place  à un attachement un peu trop serein. Un attachement que je redoutais de sentir se dissoudre, absorbé par la routine. Impression que l’on va perdre quelque chose d’essentiel à son existence. Refus désespéré de cette aliénation. Et puis soudain : une grande froideur, une lucidité blanche qui rassemble, synthétise. Soudain, c’est la rupture, envisagée comme seule issue. Et chaque fois le souvenir de notre première étreinte lorsque, toi endormi, je me retrouvai seul au monde, ne comprenant plus ce corps à corps auquel nous venions de nous livrer, étranger à moi-même comme tu le devins à mes yeux en quelques secondes. Le sommeil décupla mon ardeur et me rendit l’amour. Tes caresses le remplacent quand je me sens mentir en te disant « je t’aime ». La perspective de ton départ aussi. Mais tu revenais toujours comme l’amour toujours m’était rendu. L’amour David ! Il m’a fait tout connaître de toi. La lourdeur de tes yeux, de tes larges paupières. L’infinie variété de ta physionomie. J’achèterais mon silence pour embrasser tes lèvres, pour mettre dans ton regard la douleur du plaisir. Le plaisir David, tapi au fond de soi, que tes mains font surgir, qui par ta bouche advient.

 

Il est des jours sans voix, des jours de longs silences. Les mots sont sans chaleur, sans clémence, sans peur. Il est des jours sans voix et l’on voudrait parler. On sent là, contre soi, le baiser de la pieuvre, sa lenteur spleenétique qui nous happe. Et l’on voudrait parler pour convoquer l’ivresse. L’on voudrait être saint pour convoquer les dieux. Je vais de pièces en pièces arpentant mon ennui. Je me fonds dans les murs et je me heurte aux vitres. Je relis Supervielle, lui préfère Eluard. Je me dis que vraiment, vraiment « le temps déborde ». Il est des jours sans voix et j’ai envie de hurler. Où êtes-vous, prêtres fous, qui prêchez la souffrance ? Je me glisse dans ma chambre et souhaiterais m’enterrer.  Je repense à Thomas, je repense à Vincent. Je repense au sourire de Thomas, à sa bouche. Cette bouche inconnue, méconnue, cette énigme. Je repense à ses mains, je repense à son corps. Où est-il à présent lui qui m’a oublié ? Et moi je pense à lui comme on pense au destin. Alors je veux dormir, rabats la courtepointe, m’ensevelis dessous. Ainsi les heures s’égrènent, moi je suis à l’abri. Mon bébé est absent, je m’absente également. Ses visages en fragments envahissent mes rêves. Je crois tous les saisir mais il y en a encore. Souvent, je me réveille, vois le jour décliner. J’envisage, angoissé, le sommeil de la nuit. Puis me rendors très vite, décidé à passer une nuit à t’écrire.

 

L’aube s’amasse lentement, là-bas, au fond du jour. Je n’ai pas pu dormir et ne t’ai pas écrit. Des nuits et des nuits blanches, tellement de choses à dire. Il faudrait tout laver, un miracle, tout vomir. Mes pas sont résignés à ignorer tes pas. Mes lèvres convaincues qu’elles seront inutiles. Des nuits et des nuits grandes à ne bercer qu’un corps. Trop grandes pour un seul corps, mon corps à préserver.

J’appartiens au silence de mes quatre murs clos. J’appartiens à l’oubli. J’appartiens à mes nuits. La lumière me fait peur. Il faut ne plus penser. Me muter en objet, dans l’ombre, ne plus bouger. Demain mourir encore, chaque jour toujours plus. Et tout ce qui fut ma vie sera aussi ma mort : lente et spéculative. S’abstraire avec lenteur des cadres existentiels. Effiler, un à un, les liens qui me retiennent au sol. On ne choisit pas sa vie, on peut écrire sa mort. Je mourrai en plein vent sur une vaste hauteur. Je percevrai la vie frémir à chaque assaut, chaque rafale de la bise. Je laisserai l’univers pénétrer ma poitrine. Je me saurai cosmique, fourbu du poids du ciel. J’écarterai les mains, j’écarterai les bras, tendu vers mon soleil, les yeux exorbités, mes sens portes ouvertes. Je défierai le monde pour une dernière fois. L’étreinte sera violente de ma vie à ma mort. Si précise et si forte que je devrai hurler. Mon corps ne sera plus qu’une trame élimée entre la vie et moi, des fibres le long desquelles le plaisir se nouera, le long desquelles il s’élancera, le long desquelles il augmentera, devenant si intense que j’atteindrai l’orgasme. Alors, je ne serai plus. De ma vie à ma mort, l’orgasme m’aura conduit. Il sera ma déchirure. Il sera ma conversion. Je suis né en criant la douleur de mon corps, je mourrai en hurlant son tout dernier plaisir.

 

Mon bébé revenu, sitôt je ressuscite. Je m’agrippe à son cou pour ne plus qu’il s’en aille. Où pourrait-il aller ? Sans mes traces, il se perd. Je dessine sur le sable la forme de son corps. Il se lève et je garde sa silhouette empreinte. Chaque sillon de son corps dissimule un plaisir. J’y inscris sa nature puis je ferme les yeux afin de me rappeler l’émotion suscitée. Il ne partira plus : il me l’a affirmé. Je regarde ses yeux : je sais qu’il ne ment pas.  David est un enfant. David est mon enfant. Demain, nous marcherons dans un bois, sous les arbres. J’ai envie de nature, je voudrais respirer. Fini les discothèques, les bars, les centres-villes. Je voudrais effacer mon image dans leurs yeux. J’aimerais me reconnaître sans qu’ils me médiatisent. Je sais que tu m’attends, que tu comptes les secondes qui nous séparent encore. Je sais que tes silences sont des sources de paroles. Des paroles que tu mures, que tu tues malgré toi. Je devine leur essence, la force qui les fait naître. Je crois savoir ta rage, cette violence contre soi lorsque tu penses aux mots que tu ne m’as pas dits. Je ne suis qu’un idiot de m’en tenir aux mots quand tous tes gestes parlent et tes yeux et ta bouche sans le recours aux sons. Pardonne-moi mon amour d’exiger la parole pour rassurer mon cœur. Pardonne-moi d’être aveugle en voulant tout entendre.

 

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A
<br /> Bonjour Anna,<br /> <br /> Je te remercie de tes compliments.<br /> Si tu apprécies les extraits de ce nouveau récit alors je suis certain que tu aimeras mon roman intitulé "Par amour" publié par Atlantica et disponible sur le site qui lui est consacré:<br /> <br /> http://sites.google.com/site/leslivresdantoniomanuel/Home<br /> <br /> Je serais ravi de t'envoyer ton exemplaire personnellement dédicacé.<br /> Cordialement,<br /> Antonio MANUEL.<br /> <br /> <br />
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A
<br /> Un très beau texte, tellement vrai aussi.<br /> Mais ce que j'aime dans ton écriture, c'est ce sens de la musique des mots, du rythme des phrases qui parfois, souvent, même, partent en alexandrins et on se surprend à les psalmodier comme un<br /> poème.<br /> Effet volontaire ou musique intérieure... ?<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Bonjour Antonio<br /> En te lisant ce matin il me semblait lire du BAUDELAIRE.<br /> Ne doute pas de ton talent chaques phrases que tu écrits est un poèmes et me transporte dans la réalité de ton vécu.Je te souhaite une bonne journée Antonio et te fais un gros bisous<br /> Jeannette<br /> <br /> <br />
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