Le Visage du désir 3

Publié le par ANTONIO MANUEL

Souvent, je jalousais la mort de ceux qui n’étaient plus. Ils existaient en paix. La mort c’était leur vie. Je les enviais doucement, j’enviais leur plénitude. J’avalais un à un des comprimés secrets. Ils étaient mon seul lien possible avec la mort. Ils avaient le pouvoir d’y conduire sans effort. Je n’en prenais pas trop, juste de quoi dormir. Ils parlaient au sommeil avec délicatesse. Ils l’appelaient sans doute à l’aide de mots très doux car il venait très vite anesthésier mon corps et violer mon cerveau. Il m’imposait des terres et des hommes inconnus. Parfois certains visages affectaient ma mémoire mais les noms différaient. Aussi, je composais avec l’invraisemblance.

Jamais je n’eus cette force que confère le complet désespoir qui fait de soi le scénariste de sa propre mort. Je jouais le funambule sur une corde tendue entre vie et néant. La vie m’attirait comme un vide à peupler de désirs. La mort restant occulte, je vacillais dans l’existence.

David me surprit une fois quelques comprimés dans le creux de la main, prêt à sombrer dans l’inconscience. La violence de sa réaction m’étonna. M’ayant empêché de les prendre, il s’empara du tube oublié sur la tablette du lavabo qu’il dissimula je ne sus où, puis s’abandonna à une fureur inattendue. Après quoi, il se mit à pleurer, m’expliquant entre deux sanglots qu’il ne comprenait pas, que certainement je ne devais pas l’aimer pour avoir voulu faire cela et d’autres choses que ses pleurs rendirent inaudibles.

David m’aimait. S’il m’en fallait des preuves, son comportement à mon égard m’en fournissait. De même ses oppositions systématiques à mes envies de cocktails. Il se préoccupait de ma santé comme seules ma mère te ma sœur l’avaient fait jusqu’alors et détestait me voir boire.

Si auparavant, j’avais eu à regretter le rôle tutélaire que m’attribuaient les autres garçons, la façon qu’avait David de s’investir progressivement de la fonction maternelle n’était pas sans satisfaire cette partie de moi-même qui déplorait la perte du vert paradis enfantin. 

 

Un soir que David était passé me prendre chez mes parents, il se montra très déprimé. Durant tout le trajet jusqu’au studio, je ne parvins pas à le dérider ni même à lui arracher un semblant d’explication. Le reste de la soirée se déroula dans un silence uniquement interrompu par mes supplications. Je voulais connaître la cause de ce mutisme, de ce visage renfrogné. Je voulais qu’il me disculpât à mes propres yeux. Comment ne pas se sentir incriminé quand quelqu’un vous oppose tous les signes extérieurs du mécontentement ? A force d’adjurations et de mouvements d’humeur alternés, je finis par lui extorquer l’assurance de mon innocence. Alors il éclata en sanglots, masquant de ses mains la faiblesse, la peur, la détresse qui ravageaient ses traits. Recroquevillé sur sa chaise, les genoux au menton, la tête dans les mains, il convoquait l’amour qui, de toutes les fibres de mon corps, affluait vers lui. En proie à un sentiment aussi proche de l’omnipotence que de l’impuissance, je le serrai fort contre moi et lui murmurai les mots les plus tendres de mon vocabulaire, ces mots réservés qui explicitent la protection amoureuse.

 

Etais-je un homme ? Jamais je ne m’étais posé la question. Ma mère fut l’instigatrice de cette interrogation. Ma mère, ma terre originelle, la grotte tapissée de mousse où j’aimerais ma tapir encore, la force de mon enfance, le seul point immobile de mon existence. « Eux, au moins, sont des hommes ! » me lança-t-elle, désignant par le pronom personnel les quatre heureux pères de famille que sont mes frères. Ma mère m’insultait pour la première fois de sa vie. Pour la première fois de ma vie, elle égratignait mon image. C’était comme si elle annulait tout mon passé, comme si elle reniait les « je t’aime », « mon chéri », « mon bébé » dont elle m’avait gratifié. Elle refusait ma mise au monde : je n’étais pas un homme. Non, elle ne posait pas l’enfant sur son ventre. Non, elle ne le prenait pas dans ses bras. J’étais asexué.

Je n’adressais plus désormais la parole à ma mère. Et d’ailleurs qu’aurais-je bien pu lui dire ? J’avais tué toute sa fierté, avorté ses espoirs. Je n’étais plus le petit dernier que l’on cajole, celui que l’on souhaite garder à la maison le plus longtemps possible, l’ultime création de la vie et pour cela la plus belle œuvre. J’étais celui qui tourne mal : l’opprobre, le débauché.

 

Ô David, les mots qui sauvent, dis-les moi encore ! Les mots qui aiment David, dis-les moi fort !

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
J
<br /> Bonjour Antonio<br /> Je pense qu c'est avec le passé que nous nous sommes construit on ne peut pas le renier.<br /> égalemenr avec les bons et mauvais souvenir que nous continuons a vivre et à avancer.<br /> Je te souhaite une bonne journée Antonio et te fais un gros bisous.<br /> Jeannette<br /> <br /> <br />
Répondre