Le Visage du désir 2

Publié le par ANTONIO MANUEL

Nous n’avons rien prémédité. Si je l’ai accosté ce matin-là, ce fut simplement dans l’intention de faire se croiser nos solitudes. Deux sols aptes à produire mais deux sols en jachère. J’avais le cœur à découvert, j’avais froid, j’avais peur. Je me trompai en le jugeant. Il m’appréhenda dans l’erreur. Nous démarrâmes dans l’illusion d’un autre construit sans matière. Je le crus audacieux, hâtif. Il était grave et circonspect. J’avais dans la tête un foyer, un âtre vide et sans chaleur. Je l’installai pour m’y chauffer.

Je l’emportai dans la folie de mes désirs longtemps trahis. Sur la côte, je le tins par la taille pour qu’ils sachent bien que l’on s’aimait. Je l’embrassai sur la terrasse d’une crêperie chic un jour de pluie. Nous nous étreignîmes sur une plage de Saint-Tropez près d’un anglais. Je distillais dans mon sillage l’insouciance vraie d’un amour faux. L’amour sans fard lui succéda. Celui qui ne tend pas de pièges, que l’on dit sourd à la raison, aveugle à la réalité. J’avais grandi sans me connaître et me reconnus dans l’amour. De l’enfant affectueux et capricieux, surgit un adulte à la fois tendre et exigent. Peut-être est-ce ce trait de caractère que les années ont su reconvertir, cette propension aux caprices devenue force du vouloir que l’on a toujours le tort de prendre pour une indifférence qui garantit l’indemnité ?

La majorité des garçons que j’ai aimés à trop cherché entre mes bras l’asile inviolable, l’abri sûr. Ils ont posé sur mes épaules toute leur faiblesse, tous leurs maux. Qu’ils sachent enfin s’être trompés en me donnant le rôle du père : je ne brille que dans celui de l’amant.

David, après s’être égaré dans sa distribution des rôles, finit par me considérer comme tel. Je louai un studio dans une ville située à une centaine de kilomètres où demeuraient mes parents. Habitant chacun chez nos pères et mères, il nous manquait un lieu pour nous ébattre et nous séduire. La fermeture des boîtes ne provoquait plus cette angoisse des longs adieux inopérants. Nous étions libres, sans attaches. Nous allions nous aimer au studio. Le désir a le pouvoir de délivrer des interdits. Il est une source vive qui purifie, un torrent entraînant dans son cours les alluvions des bonnes pensées. Après l’amour, l’élan se brise. Le visage est plongé dans la vase de vos valeurs. Toujours, il m’a fallu lutter pour me restituer à moi-même. Lutter contre ma propre image renvoyée par vos regards si les frappait la clairvoyance. Je hais votre étroitesse d’esprit, votre conformisme et votre bienséance. Votre comportement rend les faibles hypocrites, des autres il fait des révoltés.

David redoutait l’opinion de ses proches. Il avait peur de sa famille. Il lui mentait effrontément. Il était lâche et vulnérable. Je ne l’en aimais que davantage, estimant qu’il m’incombait de le laver de leur morale. Il eût fallu qu’il acceptât de reconnaître la légitimité de son homosexualité. Je m’y employai corps et âme. Une phrase citée par Laure dans sa correspondance avec sa belle-sœur Suzanne résumait en partie ce que j’aurais voulu qu’il comprît : «  Il n’est jamais de péché dans l’amour ; pécheur qui laisse tomber en lui l’ardeur et la grandeur de vivre. » J’aurais voulu qu’il comprît que notre différence ne résidait pas dans le fait que nous fussions deux garçons mais qu’elle s’exprimait dans la pureté, dans l’intensité du sentiment qui nous attirait l’un vers l’autre. Quel sentiment peut-être plus pur, plus intense que celui qui continue de croître sans la stimulation que représente l’approbation sociale et familiale ? Que celui qui est accueilli, lorsqu’il est avoué ou seulement même supposé, dans le meilleur des cas, par un mépris teinté de répulsion ?

 

Lorsque je ne voyais pas David, je laissais le temps s’écouler. Je le laissais s’étirer, englué dans l’apathie d’une morne paresse. J’allumais cigarette sur cigarette en contemplant le poisson rouge qui s’asphyxiait dans son bocal. Les heures s’abattaient languissantes et je relisais les œuvres complètes de Baudelaire, incapable de fournir l’effort nécessitait par le genre romanesque. De temps à autre, je regardais par l’entrebâillement de la fenêtre les pins faiblement agités par le vent, le ciel d’une beauté pastel. Je pensais à notre prochain rendez-vous et pour m’en rapprocher, je m’endormais les bras en croix. Oui, j’aimais David. Et je vivais le plaisir qu’il accordait à mon corps comme la permission d’un voyage effectué à travers le sien. Une de ces descentes en enfer qui vous sectionne les cordes vocales, inscrivant à jamais dans votre chair les stigmates de la passion.

 

 

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J
<br /> Bonjour Antonio<br /> "tu cites il n'est jamais de péché dans l'amour"je suis d'accord avec cette citation.L'amour ne peut être que plaisir et bonheur pour deux êtres qui s'aiment.<br /> Un gros bisous a toi Antonio.<br /> Je sais je suis une éternelle sentimentale...<br /> <br /> <br />
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