MON DERNIER RECIT 40

Publié le par ANTONIO MANUEL

Précis le corps, comme une horloge où la douleur tiendrait le rôle de la sonnerie, l'alarme qui avertit, qu'à quatre heures du matin, le corps est assailli par les prémisses d'une effusion, de sang.

Réveillé, torturé par le mal-être d'un abdomen derrière les limites duquel une pesanteur, un déchirement, la conscience d'une brûlure, sentie comme un tiraillement simultané des viscères, persistent après l'hémorragie, refusant l'abandon du sommeil et son inconscience bienfaisante.

Absolutisme du corps imposant au mental les symptômes de la maladie qui le tourmente. Chair et conscience, où suis-je, dans la violente tyrannie du corps mendiant une clémence sans qu'aucune autre conciliation que celle du refus de mon endormissement ne parvienne à réparer un désaccord entre mon corps de souffrances tenaillé, et mon corps d'une gloire tellement incertaine et lointaine, que l'un ne saurait compenser ni même seulement justifier les brimades par l'autre subies.

Dichotomie irréductible d'une hiérarchie verticale où la tête ne pourrait condescendre à accorder un semblant d'attention au corps que gagnée à son tour par un malaise intolérable qui l'oblige à regarder en bas. Comme un voisin dont les excès sonores exigent que vous y remédiez sur le champ.

 

Les quatre-vingt milligrammes de cortisone prescrits et avalés ce matin ont agi. Midi, et depuis une heure ou deux, je peux faire comme si je n'avais pas passer la nuit dans les affres d'une atroce insomnie d'âme condamnée, sanctionnée. Je n'éprouve plus la moindre douleur et mon énergie est celle d'un boxer férocement stimulé pour son prochain combat.

Bien avant ma conversation solitaire en présence de ma psy, ce matin, sous prétexte de la présence dans mon studio d'un document nécessaire, j'ai décidé de revenir chez moi. Et je m'y sens libre d'appliquer ma nouvelle décision de ne plus ou presque plus m'alimenter que d'un quart voire un demi litre de la boisson substitutive médicale recommandée par ma gastro-entérologue, absente jusqu'à la semaine prochaine, en cas de crise inflammatoire de la maladie. Au bout de dix jours à grimacer et à me contorsionner dans des douleurs à vomir, j'ai bien compris que l'apaisement ne me viendrait pas de mon alimentation mais bien de la cortisone, qui m'a si consciencieusement depuis quinze ans corrodé les os.

J'ignore si elle a entendu que je lui expliquais que ma prise de conscience d'un talent d'écriture, dont tout le monde s'accorde à m'affubler, et de son inutilité flagrante face à la demande bien particulière du marché de l'édition, m'amenait à reconsidérer mon existence et à essayer de la justifier. Le bonheur ? Sentiment purement conceptuelle comme la joie,  bientôt le rire et la désinvolture. La réussite ? Ma brillante carrière d'enseignant excellemment noté par sa hiérarchie et promus conseiller pédagogique des jeunes collègues tout juste certifiés, s'est vue pénalisée par l'aggravation de soucis de santé que j'étais parvenu à garder secret durant plus de dix années. Quatre années de congés pour longue maladie, du fait de ma recto-colite hémorragique, m'imposait un reclassement dans l'attente duquel l'écriture s'était engouffrée. Loisir très exigeant et jouissif  mais réclamant un lectorat considérable pour être publiable sans s'autofinancer, ce qui gâche tout l'intérêt et le respect acquis par la sélection de votre livre par un éditeur de qualité. Donc loisir, mais j'ai besoin pour vivre d'une rémunération substantielle. L'idée de la préparation du concours de l'agrégation,  sans évoquer le prestige que son obtention confère, est une tentation qui peut se substituer à la création littéraire, provisoirement. Depuis plusieurs semaines, j'y travaille avec succès. Au moins là, nul besoin d'être appuyé par un artiste reconnu ou une personnalité. L'anonymat est une garantie que le choix effectué par différents enseignants de vous l'octroyer ou non, est dû à votre mérite personnel, votre savoir universitaire et vos compétences didactiques. Une excellente santé est indispensable pour investir toute l'énergie dont on dispose dans cette préparation d'un concours ardu et convoité. Excellent entraînement pour approfondir ses connaissances d'histoire littéraire et les techniques d'écriture cursive, une écriture précise, sobre et élégante, que doivent refléter aussi bien les dissertations  que les explications analytiques de texte.

Fascination persistante pour ce concours, à l'époque de ma maîtrise, déconseillé au profit du capes d'un accès plus aisé pour qui avait un besoin urgent, au bout de cinq années d'études universitaires, de travailler pour subvenir, seul, enfin, à ses besoins.

La résurgence des symptômes de ma maladie, invasifs, épuisants et mobilisant toute mon attention envahie par la douleur et la peur, avait freiné le démarrage satisfaisant, au rythme soutenu et fécond, d'une progression dans la découverte et le débroussaillage des œuvres au programme du concours.

Je rabattis le peu de vigueur laissée par les tempêtes organiques sur l'écriture de mon œuvre personnelle, mon programme, par ma vie même imposé.

 

Seulement quelques heures de répit, d'oubli prompt de la maladie et puis la douleur aiguë se manifeste comme la lame d'un rasoir sur la muqueuse ulcérée de l'intestin. Le sang. L'anémie consécutive probablement. Le cercle infernal de la fatigue qui enlève au corps son pouvoir de résistance, sa force de défense et l'invasion de la pathologie rebelle, toujours plus aguerrie, puissante, nourrie de ma désillusion. Repue du désenchantement grandissant de ma vie.

Peut-être, ont-ils raison les moqueurs ludiques et creux des forums où leur temps s'écoule en réactions d'une molle hostilité et en des attitudes avantageuses où leur ego bien à l'abri s'enfle de la jouissance de médire pour le plaisir. Jouer, se moquer, faire résonner le rire mécanique et grotesque de la farce. Sur du vivant plaquer une amertume acide et vague, l'offensive d'une oisiveté pesante.

Mais quel acharnement à me lire et à citer avec une précision parfois surprenante des passages déjà oubliés de mes textes où leur rancune s'agrippe avec une honnêteté feinte.

Ils sont sans doute mes lecteurs les plus assidus. Je comprends mieux alors, après tout le mal qu'ils se donnent pour dénicher le bois duquel ils feront feu, qu'ils surgissent, hirsutes, sur les forums, épuisés mais ravis de croire détenir le bâtonnet de dynamite qui mettra fin à leur double jeu d'une haine joyeuse, d'une malignité jouissive. Mais de fin de partie, il n'est jamais question. Suspendus au souffle qui m'anime, ils se complaisent dans cette prise de risque unilatérale qui les garde à l'abri de leurs pseudonymes interchangeables et ridicules. Personnage de leur inexistence. Pantin manipulé. Théâtre où leur vie puise l'illusion d'être éminente.

Qu'ils jouent donc ! Qu'ils me jugent et me blâment si c'est là leur seule aventure.

Je ne jauge pas ma vie à l'aune de leur appréciation. Ils peuvent bien me souhaiter chaque jour une mort imminente, ils ne détiennent pas entre leurs mains ce pouvoir réservé aux Parques de couper la trame du récit de nos vies.

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G
Très digne, très humble, très bien écrit ce texte d'ANTONIO. <br /> Je comprends qu'il soit référencé sur tous les forums de FRANCE2 pour illustrer son merveilleux talent.
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F
Très bon choix d'un texte qui tout en montrant le talent de l'auteur démonte la manipulation certainement grassement rémunérée de trop nombreux pseudonymes sur les forums de France2.
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L
si tu ne décrivais pas ta terrible maladie on pourrait dire du texte et tout particulièrement de sa fin qu'il est purement récréatif et salutaire!
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L
Pourquoi citer ce texte où ta passion d'écrire et de vivre s'illumine de ces mots précis, stylés, ravis d'émouvoir en nous notre humanité oubliée?<br /> Mots durs et mots d'amour comme la mort fracasse la pierre d'un souffle agonisant.
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E
Curieux le choix de tes détracteurs de ce texte où se lit si parfaitement leur nonchalante vacuité qui de toi se nourrit depuis de si longs mois.<br /> Boursouflés, bouffis d'orgueil, ils croient trôner sur de pauvres forums désertés qu'on leur cède pour les animer.<br /> Laideur de leurs propos et de leur haine jalouse de n'être pas subie.
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