MON DERNIER RECIT 11

Publié le par ANTONIO MANUEL

Hier en fin de journée je suis rentré chez ma mère. Je ne pouvais pas être absent le jour de la fête des mères. J'ai eu la surprise de découvrir que le récit d Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe, que j'avais commandé depuis un certain temps déjà, m'avait été livré.

Tandis que ma mère regardait l'Eurovision, je me suis isolé dans ma chambre pour en commencer la lecture. J'ai tout retrouvé de lui : la proximité de la narration à la première personne, l'alternance du passé et du présent, l'un jetant sa lumière indécise sur l'autre, la simplicité du langage, la brièveté de la phrase et ces lacunes de silence qui sont comme l'expression de ce qui ne peut se dire parce que l'expérience de vivre nous dépasse et que le lecteur doit participer activement à l'acte créateur de l'écriture, en comblant cet indicible par sa propre expérience de l'ineffable.

J'ai mis un terme provisoire à ma lecture parce que seules trente pages me séparaient de la fin du roman et que je ne voulais pas quitter Abdellah et rester seul dans ma nuit.

Les textes d'Abdellah Taïa, comme ceux d'Annie Ernaux ou de Duras, comme ceux de tous les écrivains qui se sont attachés à découvrir la vérité de leur histoire, confirment la prégnance du passé sur notre actualité. La psychanalyse l'affirme depuis Freud mais l'écrivain, dans son obsession d'une forme où la cruauté de certaines des expériences traumatisantes de son apprentissage va pouvoir s'écrire avec toute la tendresse et la compassion de l'adulte qui se penche avec indulgence sur son enfance, transforme cette quête d'identité en une célébration stylistique qui fait de son anamnèse une  œuvre d'art.

Me voilà de nouveau tout là-haut, dans mon appartement sous les combles. Aucun impératif, aucune exigence sinon ceux que j'attends de moi : maigrir, lire, écrire, marcher au moins une demi-heure par jour et pratiquer ma séance de yoga quotidienne. La liberté absolue de vivre tel que je l'ai choisi, provisoirement. Tant d'années de réveils tonitruants à l'aube, de précipitation, de kilomètres à parcourir pour parvenir au collège, d'angoisse, d'énervements, de contentions, de larmes de désespoir, d'épuisement sur le chemin du retour après toute une journée de cours dans la noirceur de l'hiver de l'Aisne éclairée par les néons des salles de classe. Des larmes irrépressibles de colère retenue et d'une haine intense contre un système qui laisse les enseignants désarmés face à des adolescents irrespectueux, insolents, hostiles et violents.

Mais tout est terminé désormais. La sonnerie du réveil m'ouvre les yeux sur une journée de découverte passionnante de moi-même dans la révélation des écrivains de tous les siècles divulguant chacun la quintessence de lui-même au terme d'une interrogation de la sagesse rétive du langage grâce au seul outil susceptible de fournir un élément de réponse : la langue que le poète s'est approprié pour élaborer et délivrer sa part de vérité.

Les tentatives  infructueuses de continuation des histoires lues de mes dix ans et toutes mes années d'étude, depuis l'apprentissage de l'écriture jusqu'aux travaux austères, minutieux et solitaires de l'université, se voient soudain récompensées. Il aura fallu tant de souffrance et de désillusions, de résignations et de révoltes pour que la maladie incontournable marque le temps venu d'une renaissance.

La perte de poids inéluctable, je la vis comme la mise en demeure à mon corps signifiée de se délester des fardeaux encombrants d'un passé démystifié. Je viens à moi dans l'emballement d'une écriture qui ne cesse de me remettre au monde et m'invente chaque jour une nouvelle identité. Mourir pour renaître est un axiome, l'énoncé d'une abstraction qui s'incarne dans l'enfantement d'un monde que le texte est seul capable d'accoucher.

J'ai finalement quitté les berges de mon adolescence pour devenir l'homme dont je n'avais jusqu'à présent qu'une représentation vague. Je dessine, comme on sculpte un visage dans le marbre, ses traits qui s'affermissent, l'arc de ses sourcils, l'étirement de ses yeux, son nez, sa bouche, ses pommettes saillantes et ses joues haves, le squelette de sa lucidité précoce. Cette connaissance immédiate et désenchantée d'un avenir incompatible avec les lignes de force de sa destinée. Incohérence source d'une incongruité métaphysique et immanente.

La maladie m'a mis sur le chemin de la foi en une épiphanie de celui que je suis. D'où ce besoin d'un holocauste de la victime de la volonté d'autrui, assimilée à ma vocation propre, que j'ai toujours été. Mourir pour prendre possession des règles du jeu de ma vie. Pour exister. Pour ne plus être ni le « lâche » ni le « salaud » de l'existentialisme sartrien. Substituer à ma contingence et à l'histoire de mon passé une totale liberté du choix de ce que je veux faire de ma vie. Elire le bonheur de ne plus feindre de ressembler à quelqu'un que je ne serai jamais. Au prix d'exister même, préférer poursuivre ma démarche d'authenticité, de probité à l'égard de soi. Revêtir provisoirement la toge de candeur, des protagonistes des contes philosophiques de Voltaire, indispensable pour souligner l'absurdité de lois injustes et exiger que la réalité soit conforme à un projet politique, au sens étymologique du terme, fondé sur l'équité. Même s'il apparaît comme une utopie : changer le monde passe par des soubresauts de l'Histoire inattendus.

C'est pourquoi j'ai signé la pétition pour appuyer la volonté du parlement européen de soutenir une directive qui supprime toute hiérarchie entre les discriminations afin que la protection contre les ségrégations liées à l'orientation sexuelle, la religion et la croyance, l'âge, le handicap soit égale. Refuser de s'engager dans la vie commune en se cloîtrant dans sa tour d'ivoire est un engagement politique quoi qu'on puisse dire pour justifier cette attitude.

Je n'ai pas appelé ma mère ce matin, tôt, comme j'en ai l'habitude. Son discours accusateur à mon égard, ses propos désapprobateurs de ma conduite, de ma démarche d'émancipation, de séparation de tous ceux qui voudraient que je ne change pas, que je sois de moi aliéné à jamais, m'ont profondément blessé hier tandis que je la reconduisais chez elle. Et puis cette persistance à maintenir que mes frères ne m'ont rien fait, que ma rupture avec eux est injustifiée, me donne envie de hurler, de lui montrer, là, sous ma peau, la chair de mes viscères ulcérée. Elle entretient en moi une révolte d'incompris, de malheureux, de mal-aimé. Elle m'incite à mourir pour pouvoir lui prouver que ce sont eux, mon père, mes frères, ma mère qui m'ont tué. 

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G
ANTONIO MANUEL EST UN VRAI ÉCRIVAIN ET CE QU'IL ÉCRIT EST SIMPLEMENT TRÈS BEAU IL C EST TOUCHER SES LECTEUR antonio on te sui ds ton combat
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R
bonjour antonio, je retrouve tes textes après une absence de quelques jours ! c'est toujours avec émotiion que je lis tes écrits ! je sais que tu ne peux te manifester par des actes qui sont l'écriture, ta maladie et ton anorexie .. ce sont des hurlements de souffrance mais plein de pudeur et de beauté . prends soin de toi; je t'embrasse fort !
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J
MON TRES CHER ANTONIO<br /> Sois toi même celui que tu ressent au plus profond de ton coeur,pense à celui que tu veux être depuis toujours<br /> et qui est aujourd'hui ta raison de vivre et d'exister être écrivain .Pour exprimer tes souffrances tes colères et tes révoltes face à l'incompréhension de certain.<br /> Les amis qui te soutiennent sont là et t'aide à leur façon<br /> Et donne nous le plaisir de te lire encore très lontemps.<br /> Je t'embrasse affectueusement Jeannette
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G
mon chere antonio encor un texte tres prenant qui me touche bcp je te soutiendrai quoi qu il arrive mon amitier pour toi va au dela de la compassion ou mm de la tristesse pour moi tu est quelqu un de merveilleux qui a un talend fou je ne peux m empecher d en vouloir a toute les personne qui te fond du mal car tu ne merite pas d etre triste au contraire tu merite d etre reconnu comme un tres bonne ecrivain <br /> tres tendrement et amicalement grenouil
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