MON DERNIER RECIT 10

Publié le par ANTONIO MANUEL

Je regarde et j'écoute les différentes prestations scéniques ou les clips vidéo sur lesquels Freddie Mercury manifeste son talent d'artiste trop tôt disparu.

Sa beauté, sa jeunesse, la puissance de sa voix, la maîtrise de son art, le dynamisme d'une vitalité exubérante de son corps offert sur scène aux spectateurs, sa fantaisie et son ironie, sa lucidité impertinente en composant « Show must go on » se sachant porteur du V.I.H., en sursis, provisoire. De tout ce qu'il fut que reste-t-il ?

Je le regarde évoluer dans son corps de caméléon, homme ou femme, animal. Je l'écoute cacher sa peur de la mort et vivre chaque instant que sa voix imprègne de son humanité souveraine avec une turbulence et une aisance, une arrogance puérile, bouleversantes.

La même éternelle question du lien qui me retient en vie. Quête interminable d'un désir d'exister si puissant que la mort ne peut m'approcher. Quelle farouche volonté de durer traverse mes cellules et contraint mon esprit à accepter qu'en moi crépite une étincelle ? Je l'ignore bien que mon écriture explore mes zones d'ombre et mes blessures pour débusquer cette ancestrale envie de perdurer encore et encore.

Je n'ai plus la force de rêver à l'avenir tel que je souhaiterais qu'il advînt. Je sais le rêve à portée de mes mains dont ne me séparent que quelques secondes à l'échelle des quatorze milliards d'années depuis la création de l'univers.

Je doute du pouvoir des mots et puis la lecture d'un écrivain qui parvient à se glisser dans une faille de ma mémoire où il restera désormais comme le souvenir d'une expérience de vie que j'aurais conservé, la réalité palpitante prenant forme à la faveur d'une écriture qui s'empare de l'omnipotence de faire exister, me réconcilie avec la magie latente des formules trouvées pour partager la distance irréductible de notre altérité. Le récit dont il déroule les saillances, confronté aux creux d'un sens qu'il tente de combler en interrogeant ses silences et ses moments de connivence avec la vérité, se vit en moi dans une jouissance dérobée sans cesse, reprise et puis donnée, sur le point d'être consommée et à jamais réitérée entre les phrases élaborées à l'extrémité de son impuissance de dire le réel tel qu'il est. Tel qu'il se dresse devant lui, comme une cathédrale immense dans laquelle il hésite avant de pénétrer sa quiétude et la repentance qu'il ressent soudain de l'avoir négligée. Ce monument recomposé de courants fluctuants et contraires qu'il s'est efforcé de suivre un peu au hasard du destin et dont il importe aujourd'hui de retrouver l'architecture délicate qui le soutient.

S'asseoir dans sa pénombre fraîche en fermant les yeux pour prier. Implorer le pardon du Dieu qui nous a enfantés. Rester sans un regard sur sa montre, assis ainsi dans l'émotion d'être vivant mais pour encore combien de temps ? Regretter tout ce que l'on n'a pas fait. Se consoler en prétendant qu'on a bien encore le loisir de vivre une dernière romance, un amour comme autrefois notre cœur fracturé délivrait toute ses richesses au cambrioleur de sentiments enfiévrés jamais plus retrouvés. Se laisser gagner par la nostalgie, pincement d'une souffrance qui déclenche des larmes d'une abstraite mélancolie. A quel jeu jouer sur ce banc de pénitence à vouloir ressusciter la mortalité d'une enfance et d'une adolescence, d'une vie qui amorce son déclin, que quelques pelletées de terre recouvriront d'un oubli cruel à nos yeux ? Inhumation définitive que feront mentir quelques livres qu'on ouvrira pour tout recommencer.

La chambre de ma tante est ouverte. Nous ne l'y trouvons pas, ma mère et moi. Je lui suggère d'aller inspecter la salle commune avec son poste de télévision toujours inutilement allumé. Je l'aperçois de dos. Elle est assise dans son fauteuil roulant, devant une grande table pleine de chiffons pliés consciencieusement. Immobile, on pourrait croire qu'elle s'est endormie. Mais quand on la contourne pour l'embrasser, ses yeux rougis nous renseignent sur son état d'esprit. A peine nous a-t-elle vus qu'elle fond en larmes, en gros sanglots inconsolables entrecoupés d'une question qu'elle répète à ma mère sur sa raison d'être là, inutile, désoeuvrée devant ce tas de morceaux d'étoffes pliées qu'on lui a donnés pour l'occuper. Pourquoi reste-t-elle dans une maison de repos où on ne lui fait strictement aucun soin particulier ? C'est une interrogation insistante à laquelle ma mère cherche à répondre par un mensonge crédible.

Je saisis les deux poignées de son fauteuil et la transporte ainsi sur la terrasse de sa chambre depuis laquelle les arbres, les bancs et le kiosque du parc sont visibles. Dès que j'entre dans ces lieux, je n'ai qu'une seule envie : fuir l'odeur infecte macérée qui doit imprégner les murs et les objets. Odeur de mort, comme la reconnaît ma mère, que le souffle léger du mistral dont la terrasse nous abrite un peu, comme elle ménage un espace d'ombre qui protège de l'ardeur du soleil, dissipe aussitôt. Parce que je me sens impuissant face à une détresse qui me dépasse, j'embrasse plusieurs fois la peau sèche de son visage amaigri mouillé de larmes. Et j'abandonne à ses explications embarrassées ma mère auprès de sa sœur aînée.

J'ai terminé la lecture du récit d'Abdellah Taïa à qui m'attache une amitié confraternelle. Je me reconnais en lui par la différence qui nous distingue. A ses élans de désirs charnels qui me renvoient de l'autre côté de ma vie, se sont substituées en moi des aspirations métaphysiques, où le sexe n'est que le symbole d'une réalité tout autre. Il vit son rapport au monde comme un jeune chien enivré des odeurs du dehors, que sa sexualité lui permet d'appréhender dans une sensualité saine, un appétit de découvertes sensibles et une dévoration du réel que l'immigration satisfait et l'exotisme d'une Europe à apprendre et à aimer. Son récit s'achève sur l'abandon du pays natal et les études universitaires qui le projettent dans l'avenir rêvé de l'intellectuel français qu'aujourd'hui il est en effet. Retenue, candeur et sobriété de ce roman d'apprentissage de l'amour et des renoncements auxquels il faut nécessairement se résigner pour accomplir sa destinée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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D
Cher Antonio,<br /> Merci d'écrire afin que nous puissions te lire. <br /> Encore beaucoup d'émotion...<br /> Bien à toi.
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J
Cher Antonio,<br /> J'ai découvert ton blog ce jour, et je dois reconnaitre que tu as de réels talents pour l'écriture!<br /> J'ai découvert aussi beaucoup de souffrance, de mélancolie qui ne peuvent pas me laisser indifférente. Bon week-end, Judie.
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R
toujours de l'émotion et cette souffrance transcendée par la poésie de ton éciture ! merci d'être la ! je t'embrasse fort
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G
je me sent impuissant facea ta douleur mais mon amitier et mon soutient son la pour toi il fo te battre ne pas baisser les bras <br /> tres tendrement grenouil
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J
Mon très cher Antonio<br /> Cette Amitié qui nous lies depuis de longs mois,et me sentir impuissante à soulager tes souffrances m'attrisre profondément.J'espère chaque jour un miracle qui pourrait te rendre cette vitalité,que tu trouves encore aujourd'hui grace à l'écriture.Et tu continues à déffendre ce qui est pour toi primordial l'homophobie et autres discriminations dont tu as été la victime.Je t'embrasse tres affectueusement Jeannette
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