MON DERNIER RECIT 9

Publié le par ANTONIO MANUEL

Je viens de lire les trois premières pages du récit autobiographique d'Abdellah Taïa, L'Armée du salut, et une violente envie de poursuivre l'écriture de ces pages que j'ai intitulées « Mon dernier récit » parce que je les appréhende comme telles, s'est emparée de ma volonté et a suspendu toute autre action, excepté le va et vient de mon bureau à ma salle de bain à cause d'une diarrhée récalcitrante.

La mère, le père, l'appartement exigu, poreux aux bruits du dehors, la proximité du corps de ses sœurs et la distance du grand frère honoré dans sa chambre solitaire, le désir du père pour la mère, le ronflement maternel berçant des nuits coulées dans ce harem et les journées ouvertes à la pensée du sexe. C'en était trop. La manière, la matière, les mots ont allumé une passion nocturne qu'il me faut épuiser momentanément en me ruant sur mon portable afin de laisser circuler de ma tête à mes doigts agiles ce qui s'écrit maintenant.

Deux jours que l'urgence d'écrire est repoussée par des activités quotidiennes non ajournables et des soirées où je me réveille surpris devant les images étrangères de mon poste de télévision que je me suis endormi sans éteindre.

Mes problèmes de statut professionnel, à définir dans son actualité nouvelle, en attente, seront bientôt favorablement résolus. Ma volonté de lutte contre l'homophobie régnante et mortifère pour les adolescents dont l'homosexualité fait de la vie un trop dur apprentissage, malsain et malheureux, semble avoir trouvé un écho dans l'espoir d'une réponse politique dont il faut déterminer la forme exacte et le rôle qui sera le mien parmi mes compagnons d'une colère qu'il est nécessaire d'investir dans un projet d'action sociale bénéfique pour tous.

Un pan de mon existence à venir s'extrait de ses limbes de silence et d'opacité. Ma vie se met d'un coup à signifier comme si mon destin se révélait dans une semi clarté d'aube incertaine.

La vacuité de ma boîte à lettres m'informe au moins de l'absence d'un rejet de l'un de mes livres renvoyés à son expéditeur avant même que d'avoir été lu. Ma matinée dans les rues animées de la grande cité bigarrée, inondée de soleil et bruissante comme si le jour allait soudain s'éteindre, a soufflé sur mon visage le hâle coloré d'un été tout proche. Mon songe de tonnerre grondant dans le lointain, de ciel plombé d'où l'éclair s'apprête à jaillir pour enflammer d'un feu de ruines les journées à vivre qu'il me reste, est semblable aux gestes arrêtés des acteurs d'un DVD par une pression du doigt sur la touche « pause ». Bouche ouverte, paupières mi-closes, l'expression des visages figée.

J'ai mis fin à la conversation absurde, de deux personnes qui ne se comprennent pas, entre ma mère et moi, un peu plus tôt, avec la brusquerie d'un « bonne soirée » exaspéré. Elle ne voit d'un bon œil ni ma démarche réparatrice d'un passé de sentiments régurgités, ni ma rupture avec des frères qui ont refusé de l'avaliser. Elle rechigne à interpréter, comme je le fais, leur non assistance comme un rejet de mon homosexualité. Ce sont ses fils et elle les aime. Je suis bien d'accord avec elle : ce ne sont pas mes enfants et je ne me sens nullement contraint d'aimer une fratrie qui s'obstine à mépriser une différence qui lui déplaît, en tout cas de laquelle elle ne veut pas se préoccuper. Ils ont d'autres chats à fouetter, je le conçois et j'ajuste mon comportement sur le leur.

Je ne souhaite pas à ma mère, plaintive, et injuste, une mauvaise nuit. La mienne ne sera pas sereine. La fatigue de mes yeux et mon épuisement, auquel le dérèglement de mon transit contribue largement et l'épreuve physique de la traversée du centre de Marseille à pieds, m'imposent l'arrêt, pour quelques heures, de cette narration grâce à laquelle j'oublie que je suis seul, célibataire et sans enfants, sans le moindre argent ni la moindre possession matérielle, d'une voiture ou d'une maison, dans un studio meublé d'une table et de quatre chaises de jardin orange achetées en promotion l'été de mon emménagement.

Ne pas empêcher la nuit d'opérer le rapt de la conscience, son épiphanie. Que le sommeil irrépressible viole le réel de son pénis gigantesque. Qu'il éjacule l'encre pure, insolente, qui nous gicle au visage la naïveté de toutes nos nuits passées à oublier le jour, à élaborer dans l'innocence des scénarios extravagants où l'un et l'autre se confondent où les lieux se superposent et les temps perdent toute chronologie. Laisse-moi m'endormir comme un ange, au milieu des flammes de l'enfer, impavide, délesté de mon apparence, illuminé de la beauté de mon ignorance de messager sans mémoire qui sera incapable au bord du jour parvenu de raconter ce grand orgasme, ce râle immense de la nuit pénétrée d'une hampe d'inconscience et de déraison. Qu'advienne la sublime défaillance de la censure de toutes nos visions levée, de nos haines, nos remords, nos angoisses immondes, nos peurs insoupçonnées et nos amours incestueuses lâchés dans un espace imaginaire comme l'est un lupanar aux dimensions universelles, une géhenne où brûle un feu qui dort des heures invisible sous les cendres et que la flammèche échappée du foyer d'une autre nuit embrase comme la pratique d'un rituel codifié dans son plus infime détail, la compulsion incoercible du névrosé qui recommence et recommence à l'infini l'insignifiance d'un comportement auquel la folie, qui s'empare de nos âmes la nuit, va restituer le foisonnement sémantique en la métaphore absconse d'une écriture automatique qui invente un oxymore  dessinant à côté du soleil un astre d'une rutilance incomparable. Farce indécente, jouissance intolérable, la monstruosité des  images couvées par notre sommeil a l'omnipotence d'une révolte de gueux en loques, affamés, que les balles traversent sans arrêter, portés par une injustice de plusieurs siècles remâchée.

Les yeux clos sur des pupilles virevoltantes, d'insectes atteignant la paroi d'une lampe incandescente, abritent les regards de cette orgie fantasmatique qui accorde à nos démons le droit de se revêtir des masques du sommeil pour se délivrer de leur infamie.

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G
mon chere antonio,<br /> encor un texte que je devor avec une grande emotion il fo que tu continue a te batre et a faire parler de toi ce conbat t amis et toi vont ke mener jusko au bout tu finira par etre quelqu un de reconnu tu le merite sincerement tu a du talent tu n es pour rien ds l intolerence des gens mais sache un truc le jour ou tu sera reconnu on te vera plus comme l antonio malade est gay mais comme antonio manuel l ecrivain persite je te soutient de tout mon coeur.<br /> tres tendrement grenouil
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R
ton destin sera glorieux ! la vie n'est pas rose et ce n'est pas évident quand on est malade et qu'on souffre ! tes récits sont toujours émouvants et poétiques ! je suis là et mon amitié t'accompagne dans ce long chemin vers ton rêve ! je t'embrasse
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J
BONJOUR ANTONIO<br /> Ta lutte continuelle porterons ses fruits j'en suis persuadée.Quant à ton avenir professionnel il se met gentiment en place.garde confiance en toi,personne ne peu prévoir son destin,on peu simplement se l'imaginer et toi pousser par ton autodestruction tu ne vois que la fin.Mais ton destin prendras peut être un tournant inespéré alors garde confiance en toi.<br /> Je t'embrasse Jeannette
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