MON DERNIER RECIT 6

Publié le par ANTONIO MANUEL

Mais vrai, j’ai trop marché. « Les aubes sont navrantes et tout soleil amer ». Seulement même quelques pas sans tomber je ne sais pas. L’amour des mots me tue et m’arrache à l’oubli de mon propre passé, l’obsolescence de ma mémoire. Je ne veux pas finir en amorçant un inconscient travail d’oubli, du présent d’abord, d’hier, d’aujourd’hui, de ce que j’aurais fait ou dit quelques heures auparavant, quelques instants à peine. C’est pourquoi je rassemble autour de moi tout ce que j’aime et ceux qui m’aiment. Je n’oublierai jamais ni ma grand-mère, ni mon père, jamais je n’oublierai ni ma mère ni ma sœur. Quand il adviendra ce qui doit être de toute éternité la fin de mon désarroi, l’incrédulité éblouie de mes yeux sur mes photos d’enfant, mon chant de pierres drainées par un torrent de boue où se prend quelques fois un accroc de lumière comme l’eau d’une source bue dans le creux d’une main,la clarté absolue de la beauté de vivre épousant jalousement la mesure de sa paume ; quand on distribuera mes vêtements et mes livres et que tous mes écrits alimenteront la flamme d’un foyer qui s’éteint ; quand mes élèves m’auront tous oublié, que mon anonymat du monde disparaîtra, alors j’emporterai dans mon cœur cet amour qui rêva un jour d’illuminer le parcours de ma vie. Pour l’heure ma torche vacille dans ses décombres. Je tente ça et là d’ordonner un passé de regrets et d’absence. L’absence inconsolable de celui qui m’aurait aimé comme on aime dans certains romans.

Je ne pleure pas sur ma destinée, je suis comme vous j’attends la fin. Peut-être notre différence est-elle dans cette mort que je redoute et que j’appelle. Je ne me hâte pas de jouir de tout puisque j’ignore comment fonctionne l’esprit du bon vivant qui mange, boit, baise et rit. Je suis dans ma sphère de quiétude et d’impatience mêlées. J’attends une aube qu’il faudrait inventer pour qu’elle ne navre pas mon âme d’un rêve éprise. Il fait beau, le ciel est bleu, les oiseaux chantent. Enfin j’imagine que je les entendrais si je ne demeurais pas au dernier étage dans le studio aux doubles vitrages d’un immeuble du centre ville. Mais peu importe le soleil, le ciel, le printemps qui flirte avec l’été et le sourire des demoiselles qui gloussent dans la rue en se moquant de l’âge de celles et ceux auxquels elles ne  peuvent même pas penser un jour ressembler. Tout va trop vite : la jeunesse, la vieillesse, la mort, la maladie. Je voudrais que ma mère fût éternelle et d’une certaine façon elle l’est déjà. Je me rappelle la lecture, une semaine de juillet, du récit d’Annie Ernaux relatant la déchéance terminale de sa mère ravagée par la maladie. J’avais suspendu, à cause de la violence de la description de sa mère ayant sombré dans sa nuit, à la fin de ma lecture de ce livre à la fois dense et lapidaire comme tous les livres d’Annie Ernaux, trop bouleversé donc pour le poursuivre, le travail préparatoire à ma thèse de D.E.A sur deux aspects propres aux écrits de cette auteur. Je préfère mourir vivant que réduit à l’état de réceptacle de toute la solitude, toute la misère et la décrépitude imposées par notre condition humaine.

Sous ce jour nouveau, la fin de l’après-midi se diapre d’un chatoiement qu’elle n’avait pas il y a une heure. L’écriture guide mes incertitudes et me conforte dans mes décisions hésitantes.

Il est préférable de s’isoler lorsqu’on a choisi de se retirer plutôt que  s’amenuiser sous le regard des êtres aimés. L’isolement nous confirme notre incarcération mentale dans les limites de notre identité. On a beau dire, on a beau faire, on reste celui que l’on n’a jamais cessé d’être aux yeux d’autrui, crucifié par leur jugement définitif. Une sorte de momification de son vivant. Comme un animal domestique que l’on empaille pour lui conserver l’apparence qui fut la sienne. Prisonnier d’une pensée omnipotente contre laquelle on lutte en vain. La représentation que s’est fait autrui de vous, qu’il n’échangerait pour rien au monde car il lui faudrait remettre en cause toutes ses convictions acquises au long des expériences accumulées. Vous demeurerez donc, ad vitam aeternam, le beau-frère dépressif, le collègue de travail sélectif dans ses amitiés radicales, le professeur sévère et différent sans qu’on discerne bien en quoi réside cette singularité de sa personne, le frère jalousé du fait de la relation affective fusionnelle qu’il entretient avec sa sœur, avec sa mère surtout même si cette impossible rupture du lien qui à son ombilic vous retient vous nécrose comme un cancer. C’est ainsi. L’on n’y peut rien changer. A moins d’une révolte que votre délicatesse et votre respect d’autrui retourne contre vous-même. C’est la chronique d’une mort annoncée. L’ultime récit, le testament, la préface de votre biographie. Un texte où plus rien n’est tu parce que plus rien n’est dû. Vous gravissez les dernières marches d’un échafaud dont vous êtes le bourreau qui règle son attitude en fonction d’une trajectoire qui confère à son acte tout son sens.

Heureusement l’appât du bonheur, du feu des rampes des projecteurs ne vous a pas quitté. Le vieux rêve que vous nourrissiez vous indique les derniers mots, les gestes, l’expression des traits de votre visage. Comme une star qui prend la pose finale, vous choisissez la grandeur de votre dérision. La bravoure de votre défaillance. Vous magnifiez tous les détails de votre insignifiante finitude. Sauver les meubles. Conserver au tableau, de l’instant où la lame de la guillotine détachera d’un tranchant net votre tête du reste de votre corps, une dignité classique et baroque comme le tableau peint par David de la mort de Marat. Précision et adéquation parfaites de la forme au fond, réalisme froid des couleurs et ce débordement du peintre sur sa toile qui en fait le chef-d’œuvre d’un artiste de génie. Car nul n’est grand s’il ne consent à s’humilier jusqu’à l’indécence qu’inspirent aux biens portants les signes extérieurs de la douleur. Nul ne peut prétendre à l’éternité s’il n’aborde pas la rive où l’apparat, le faste, le clinquant sont les artifices inutiles qui n’avaient d’autre fonction que celle de glorifier le paraître au détriment de l’être. « Je me souviens / Des jours anciens / Et je pleure ; » La simplicité de l’aveu du poète, dans la pudeur de son dévoilement, nous atteint dans notre humanité la plus secrète.

 

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J
MON TRES CHER ANTONIO<br /> Tu as certainement des défauts comme chacun de nous mais à mes yeux tu es un écrivain de talent.Tes mots pour nous communiquer tes tristesses et tes déceptions dans l'écriture sont digne d'un grand poête .Te savoir aussi déterminer à ne trouver d'autre issue que la fin pour ne plus souffrir,me semble impossible et je ne peux me résoudre à le croire.<br /> Je te redis mon amitié et toute la tendresse que j'ai pour toi je t'embrasse Jeannette.
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G
mon cher antonio sa me fait bcp de peine de lire sa comme sa tu n est pas seul je ss la pour toi j ai telement de tendresse a te donner d amour tu a un talent fou tu est quelqun de merveilleux qui m aide a voire la vie d un autre oeil on est peut etre gay peut etre refouler par la population par notre sexualiter mais un jour ton nom sera respecter il ne fo pas te laisser aller il fo te battre bcp de personne compte sur toi<br /> <br /> tres tendrement grenouil
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R
bonsoir antonio ! il y a des rêves qui se réalisent et on y croit pour toi ! tu connaitras les feux de la rampe et le tourbillon de l'édition alors ne baisses pas les bras et tu sais que tu es entouré et aimé ! je t'embrasse fort !
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