MON DERNIER RECIT 4

Publié le par ANTONIO MANUEL

Hier, tandis que je regagnais mon studio en voiture, un orage qui se préparait depuis mon départ a violemment éclaté. Le ciel s’est obscurci. Un épais rideau de pluie a contraint les automobilistes à ralentir et à allumer leurs feux de croisement. Nous roulions à distance respectable les uns des autres. Par instant je ne voyais plus la chaussée tant les gouttes abondantes, s’écrasaient sur le pare-brise et la route en une multiplication d’éclaboussements translucides aveuglants. Il était à peine seize heures trente et il semblait que le jour Fût tombé. J’essayais de me concentrer à la fois sur ma conduite, prudent, et sur les échanges d’un débat que je ne parvenais pas à suivre sur France Culture. Je finis par glisser un CD dans le lecteur.

Peu avant mon arrivée au rond-point que je prenais sur la droite, les voitures freinèrent soudainement. Nous roulâmes au pas. Chacun put voir en travers de la route un beau coupé sport qui avait dérapé sur plusieurs mètres en arrachant la rambarde. J’eus le temps d’apercevoir un corps comprimé entre le siège du conducteur et l’airbag qui s’était gonflé sous le choc. Un sentiment de gaspillage m’envahit, le gâchis d’une vie, là, en quelques secondes…La réalité flotta un moment dans cette vision tremblotante d’un monde absurde, imprévisible, aux accélérations irréversibles et définitives. Quand je dépassai le panneau indiquant qu’on pénétrait dans la ville, il était question du tremblement de terre survenu dans le sud-ouest de la Chine et de ses 8530 morts officiels sur France Infos.

Ma tante a été mise dans une maison de retraite du fait d’un épuisement physique et moral de ses enfants, eux-mêmes malades et âgés. La première fois que j’ai amené ma mère dans cette maison de repos comme il avait été dit à ma tante, qui pensait n’y séjourner que très provisoirement, j’éprouvai un rejet instinctif de ces lieux où résistait une odeur stagnante d’urine et d’excréments mêlés associée à un relent diffus de négligence corporelle et d’haleines fortes. Il y régnait une chaleur suffocante. Dans la grande salle de séjour où trônait un téléviseur, plusieurs personnes âgées dormaient dans leur fauteuil roulant, tournant  le dos à l’écran du poste de télévision, la tête pendante sur l’épaule, le corps avachi. Une dame très maigre et voûtée allait et venait d’une extrémité de la pièce à l’autre dans une compulsion perpétuelle irrépressible. Le spectacle était affligeant et affolant.

Ma tante partageait sa chambre étroite avec une dame quasi aveugle et sourde que personne ne visitait et que les soignantes levaient pour la sangler dans son fauteuil roulant qu’elles déposaient avec son contenu dans la salle commune le matin et récupéraient le soir pour la remettre au lit. De la chambre opposée séparée par le couloir, montaient les gémissements continus d’une personne grabataire qui réclamait à boire toute la journée. Il était interdit de fermer la porte de sa chambre car elle modulait alors sa plainte en suppliant qu’on la lui ouvrît. Ma mère ne put garder les yeux secs devant sa sœur aînée qui lui demandait tous les quarts d’heure ce qu’elle faisait là et quand elle pourrait en sortir. Elle pleura longuement le soir et le lendemain. J’imaginais assez bien les pensées et les images qui devaient hanter son esprit. Puis nous finîmes par nous faire à ce bâtiment sur trois étages, composé de chambres doubles ou individuelles, chacune agrémentée d’un balcon assez large, dont le  parc miniature, avec son kiosque tout en bois, qui l’entourait n’était pas désagréable aux beaux jours. Ma tante aussi paraissait s’être résignée à croire qu’elle se trouvait bien dans une maison de repos. Elle ne demandait même plus le temps restant avant le retour chez elle. Elle avait l’air apaisée, un peu absente comme si la défaillance de sa mémoire avait très rapidement progressée depuis son entrée dans la maison de retraite afin de lui éviter la conscience de ce qu’elle n’avait cessé de refuser irrévocablement : son placement dans un hospice pour les vieux. Une heure ou deux après le déjeuner, elle disait qu’elle avait trop mangé mais si on l’interrogeait sur le menu, elle avouait qu’elle ne se le rappelait plus. Heureusement pour tout le monde, elle perdait doucement la tête et plus rien ou presque ne l’inquiétait plus.

Depuis hier soir, je suis donc chez moi, venu pour y imprimer mon troisième récit, le plus dense, le plus long, celui qui m’a coûté dix ans d’une écriture discontinue, au gré des vacances scolaires et des poussées de ma recto-colite hémorragique m’imposant un congé de maladie. Ce matin, je l’ai déposé chez l’imprimeur à deux pas de chez moi, et ce soir je récupérerai les cinq exemplaires reliés que j’enverrai aux éditeurs. C’est un grand soulagement. Le sentiment d’un devoir longtemps différé enfin réalisé. La permission de mourir complètement désespéré comme le souhaitait Gide ?

Quoi qu’il en soit, ma perte de poids progressive ne m’angoisse plus autant et je ne me sens plus incité à m’alimenter davantage parce qu’il me faut terminer ma tâche ici-bas. J’aimerais, bien sûr, pouvoir profiter de l’édition de mes livres, de cette autorisation donnée de m’adresser au plus grand nombre et de la joie incrédule de découvrir derrière la vitre d’une librairie ou sur les rayons d’un hypermarché l’un d’eux, avoisinant les auteurs contemporains jusqu’alors révérés dans l’ombre. Le rêve de toute une vie, l’extase d’une palingénésie…Surgissement de fragments de souvenirs multiples jalonnant toute mon éducation scolaire et ma formation universitaire. Le bonheur de la voix et des yeux de ma mère me racontant, transportée par une nostalgie émerveillée, les moments, si heureux, de ses trente-six années de vie passées en Algérie. La fierté imaginée de mon père, pudique et réservée. L’ombre géante adorée de ma grand-mère, la douceur paisible de son regard et le mystère de son sabir enchanteur entre mes lignes traqué. C’est le miracle du don du Christ qui nous a transmis le pouvoir de ressusciter ceux que l’on croyait, dans leur grotte obturée, dans l’oubli enfermés à jamais. Les mots réveillent les émois, les parfums et délient les corps sous leurs bandelettes momifiés. Le passé sort vivant de son obscurité et nous permet de jouir de sa beauté solaire.

 

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R
Bonsoir mon grand ! merci pour ton commentaire qui m'a fait plaisir ! toi aussi tu es en moi et j'aimerai entendre ta voix ! aujourd'hui, j'ai un plus pensé à toi en ce jour de lutte contre l homophobie ! je t'embrasse fort et douce nuit !
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J
MON CHER ANTONIO<br /> T as intitulé tes textes MON DERNIER RECIT je me refuse à croire que ce sois le dernier.Et quant je lis lews messages de critiques sur certain Forum et également sur ton blog,je suis persuadée qu'ils ne prennent même pas la peine de les lires.Mais on critique seulement pour le plaisir de faire mal.Quel monde vis t on d'indifférence et de rejet de tout ce qui n'est pas beau fort et sain.Antonio toi qui arrive à faire face avec autant de lucidité a ton avenir tu es un exemple pour moi.La naissance et le dévelopement de notre Amitie pure grace à la lecture de tes livres font que je t'apprécie de plus en plus alors il m'est difficile de penser au mot fin.Je t'embrasse avec toute ma tendresse Jeannette
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R
merci d'être la ! je t'embrasse très fort et j'ai envie de partager des moments d'amitié avec toi ! il faut que tu vives : tu es important !!! ne l'oublies jamais et ne laisses personne te dire que tu n'es rien !
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