MON DERNIER RECIT 2

Publié le par ANTONIO MANUEL

Le jour, le contrôle alimentaire, la correction toute la matinée d’un manuscrit à envoyer aux éditeurs, les symptômes de la maladie et le retour vers ce nouveau texte dans l’écriture duquel j’investis mes derniers espoirs.

Sept mai 2008. J’ai rendez-vous, cet après-midi à quinze heures trente, avec ma gastro-entérologue, afin d’évaluer les effets du nouveau traitement destiné à se substituer à la cortisone, dès sa pleine efficacité. Il s’agit d’un immunosuppresseur dont l’emploi, pour le soin des maladies auto-immunes comme la mienne, s’est révélé bénéfique. Bien sûr, la kyrielle des effets non désirés peut épouvanter. Et d’ailleurs mon généraliste s’est montré totalement hostile à sa prescription. Mais ma spécialiste m’a assuré qu’aucun de ses patients, soumis à ce même traitement, n’avait développé un seul des effets secondaires, mentionnés sur la notice à lire avant de prendre tout médicament. Elle m’en a vivement déconseillé la lecture et m’a promis un rétablissement spectaculaire, en cas de parfaite tolérance du médicament par mon organisme.

Au fond, peu m’importe. L’écriture a envahi ma vie et du moment que rien ne s’interpose entre elle et moi, tout m’est égal.

Le soleil printanier éclaire haut dans le ciel, d’un bleu pastel sans nuage, le paysage qui s’offre à ma vue, depuis la fenêtre de mon bureau : ce qu’il reste des pinèdes dévastées pour y édifier ces logements H.L.M. Quelques arbres odorants, parmi les mauvaises herbes et les déjections canines, dont les aiguilles en bouquets fournis difractent la lumière solaire. La clémence de ce temps, quasi permanent, est une bénédiction pour moi qui suis né dans une toute petite ville, noyée sous les pluies incessantes, du nord de la France, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de quatorze ans. Je me réjouis de ce sourire bonhomme, qui vient aux lèvres, dès que l’on contemple la clarté ruisselante de mai. Un accord spontané du cœur avec les éléments et un acquiescement instinctif à l’ordre de ce qui est inscrit dans le moindre atome de vie. La nature s’acharne à célébrer le battement vivant des cœurs, qu’elle console par son offrande d’une beauté qui nous survivra.

Qui me survivra sans nul doute, puisque ma gastro-entérologue a remarqué que, depuis le mois dernier, j’avais encore maigri, alors que j’ai besoin, selon elle, d’un corps fort pour supporter le nouveau traitement, qu’il tolère très bien jusqu’à présent, comme l’indique le dernier bilan sanguin. Mais un amaigrissement continu mettrait ma santé en péril et imposerait l’arrêt forcé de la prise de l’immunosuppresseur. Une nouvelle poussée, consécutive, de recto-colite hémorragique nécessiterait la reprise de la cortisone destructrice.

Mon frère prétend que cette anorexie est un chantage. Un chantage que j’exercerais au dépend de sa conscience, car il ne voudrait pas qu’on lui mît sur le dos ma mort éventuelle, sous prétexte qu’il a refusé de solliciter son fils avocat, afin de m’éclairer sur la riposte légale appropriée à la cabale homophobe dont j’ai été l’objet des mois durant. Ce sentiment de  culpabilité, duquel je ne me sens pas responsable, me rappelle sa crainte à l’idée que l’on ait pu apprendre, lors de ma dernière tentative de suicide alors que je me trouvais chez lui, mon homosexualité, susceptible, à ses yeux, d’entacher sa réputation de notable de la ville où il exerce sa profession.

Mourir pour moi n’a aucun sens. Une vacance, une obturation de la conscience, les râles de mon père agonisant sur son lit d’hôpital, la respiration chuintante et gargouillant comme une tuyauterie dont l’eau ne s’écoulerait que par saccades amples et heurtées. Ma grand-mère, figée dans son corps de morte, roide et froid, sur le grand lit où nous dormions ensemble. Le cadavre de mon père, dans son cercueil ouvert, pétrifié dans une concentration intense et la senteur forte des fleurs amassées là, dans la chambre ardente où nous lui rendions un ultime hommage. Odeur puissante et dense des fleurs qui exhalent un parfum lourd et capiteux de plantes au seuil de leur pourrissement.

Rien à voir avec cette évanescence vers quoi je me dirige irrésistiblement. Un effacement discret du monde des apparences, une excuse d’être encore là. J’obtempère, je m’exécute. Je parfais la tâche, entreprise par mon père et mes frères, de me rayer de la topographie du réel. Leur refus de m’assister dans ma démarche pénible, mais jouissive car libératrice, de m’imposer pour ce que je suis : un écrivain homosexuel, a fait résonner les paroles de mon père comme s’ils lui faisaient chorus. Ma nièce réclame une plus grande compréhension de ma part, mais il me semble avoir, sans erreur d’interprétation, bien saisi la signification de leur impossibilité de m’apporter le soutien que j’étais en droit d’attendre de ma fratrie. Un désaveu de celui que je m’applique à être le plus justement, fidèle à mon identité première et fondatrice de l’homme que je suis devenu, malgré les revers et l’adversité. Malgré la maladie et l’attirance du néant. Dernier espoir d’être moi, soufflé comme les bougies d’un anniversaire dont on me renvoie poliment les cartons d’invitation. Alors maigrir encore, c’est réduire l’espace que j’occupe indûment à leurs yeux. Résister à leur volonté de me savoir évoluant sous le masque social rassurant du mensonge de la normalité. C‘est la tentative pathétique avortée de Frankenstein, d’être accepté dans son humanité monstrueuse, avant que le rejet du corps social ne soulève en lui une haine abyssale face à l’injustice patente de sa destinée. Montrer la laideur des hommes n’est pas tolérable. Vouloir les contraindre à admettre la faillite humaine et la variété de ses épanouissements est une incongruité, une inconvenance blâmable et condamnable par un indifférent mépris. Une solitude où je prends violemment conscience du néant de mon existence. Et de ce qu’il m’incombe de faire pour y remédier. L’écriture décrit mon cheminement souterrain de taupe blessée et fouissant dans les profondeurs de la terre sa trajectoire sanglante fatale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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R
Un soutien et un geste pour que tu vives et que tu remanges ! je sais que "l'écriture ne t'as jamais fait défaut" mais si tu le laisses mourrir tu feras défaut à l'écriture et tu laisserais tes imbélices écrire à ta place...un ami qui t as toujours voulu du bien !
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Z
quelle cabale homophobe? encore du délire !
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