MON DERNIER RECIT 1

Publié le par ANTONIO MANUEL

Est-ce l’anorexie qui me maintient si loin d’autrui ? Si loin de celui qui, je l’imagine, pourrait peut-être illuminer ma vie ? Ou bien plutôt ma difficulté à me représenter l’homme qui comblera, dans le même temps, mon désir et mon esprit ? Comment concilier l’attrait des corps des hommes que l’âge n’a pas encore meurtris et le besoin d’être pris en charge affectivement, oublieux de la peur de la mort ?

Je vis dans l’espérance, dans la fascination de l’écriture et dans l’urgence consécutive à mon alimentation insuffisante. Je sais pertinemment que deux substituts de repas quotidiens à quatre-vingts calories chacun et deux pommes ne peuvent que me faire perdre toujours plus de poids et décharner de jour en jour davantage le piège opaque où mon âme est emprise. Je subis le chagrin de la désillusion d’avoir cru que mes frères s’associeraient à mon entreprise textuelle publique de dévoilement de mon homosexualité. Il était tellement important pour moi, vital, d’essayer d’effacer les mots dits de mon enfance et mon adolescence, les mots de mon père qui condamnaient à mort les personnes amoureuses du reflet de leur propre image, attirées par le frère pareil, l’autre porteur de ce sexe là qui nous définit et nous prive de notre liberté d’être autre que celui que l’on est. Mon père aimé et détesté, tellement adulé et rejeté que sa propre mort ne me l’a pas enlevé. Il est dans mon être, dans mon sang. Il est en moi omniprésent et ses mots sont sur moi tout puissants. Je lui obéis depuis le caveau où il repose. Ses injonctions, mon inconscient les a enregistrées et elles poursuivent leur œuvre destructrice.

C’est la nuit, le sommeil se refuse à moi comme une mort solitaire pour laquelle on n’est pas encore prêt. Pourtant le deuil de celui que j’ai été est entrepris depuis longtemps, depuis mes premiers mots écrits, mes premiers textes d’adulte. J’ai laissé s’exprimer l’enfant pour qu’il dénonce enfin le suicide auquel mon père m’a condamné. Je lui ouvre grand les bras. Je lui accorde mon amour sans condition l’invitant à se réchauffer près de mon cœur qui bat encore. J’entends s’égrener les secondes et la fuite du temps m’indiffère tant que je peux écrire ce testament de ma mémoire. Je cède tout ce que je possède, ma vacuité et mon silence, la culture que les maîtres m’ont inculquée et le désir indéfini d’une chimérique réalisation d’un rêve dérobé d’enfant. Mon ami voyant me prédit à chacune de nos rencontres le meilleur pour mes livres et le succès dans mes études si je les poursuivais. Mais plus rien n’a de sens sinon cette revendication véhémente d’une homosexualité de droits égaux à ceux des hétérosexuels et d’un quotidien où elle puisse s’afficher, si tel est le souhait de celui qui embrasse sur les lèvres son ami ou le tient par la main dans la rue, même au cœur du village le plus reculé, sans moqueries, sans regards désapprobateurs, sans coups portés à l’encontre du couple d’amoureux osant manifester son amour en public comme le font tous les couples dans la bienveillance ou l’indifférence générale. Moi aussi je porte un songe qui dynamise mon existence et me permet d’envisager un avenir clément pour les miens, pour tous ceux qui partagent ma minorité de mœurs et naissent ainsi à cet instant. Devons-nous vraiment nous expatrier dans des pays où la démocratie est socialement en avant-garde ? Ou encore lutter comme je tente de le faire avec les seules armes que je connaisse : la parole sur la feuille imprimée ? Je ne peux plus, à quarante ans, continuer de jouer le rôle d’hétérosexuel célibataire que l’on m’attribue spontanément dès que l’on constate l’absence d’alliance à mon majeur. Je ne le veux plus. Ma lâcheté a fait long feu. La vie est bien trop précieuse pour la consumer en mensonges et en faux-semblant. Je quitte mes habits de misère, mes oripeaux d’avant la lutte et me revêt de la candeur de ma colère de devoir au vingt et unième siècle exiger d’une voix forte que l’homosexualité ne soit plus un fardeau, une honte, un drame, un péché. J’ai conscience de l’inanité possible de mon cri mais je n’ai rien à perdre sinon mon emploi et ma vie. Et je ne tiens ni à l’un ni à l’autre plus qu’à cette cause viscérale qui me brûle tel un pamphlet placardé au dix septième siècle sur la porte de la chambre du Roi.

Mes jours sont habités par cette haine de la mort qui rode en moi, une haine mâtinée d’un soulagement légitime après quarante ans de souffrance. J’écris pour apaiser mes maux et croire encore que la brève traversée  de mon existence terrestre ne fut pas vaine. La maladie m’accompagne, symptôme invisible de la volonté paternelle ingérée avec le lait de la mère et l’éducation reçue. J’ai des souvenirs plein la tête et je ne veux pas conclure ma vie comme Simone de Beauvoir termine son autobiographie par l’aveu d’une tromperie dont la conscience lui apparaît enfin et son statut de victime. Je me dévoile à cet effet, afin qu’être insulté publiquement en raison de mon appartenance à la minorité homosexuelle sur un forum du net, émanation d’une des plus grandes chaines de télévision française, n’apparaisse plus aux yeux de la majorité des citoyens comme un risque prévisible et évitable en ne révélant pas la nature de mes inclinations. Accident dérisoire bien que contrevenant à la loi qui ne suscite qu’un profond désintérêt, aux yeux de la presse informée, du fait de mon parfait anonymat.

C’est pourquoi plus aucun aliment ne peut franchir mes lèvres qui ne soit accepté par la privation que mon mental m’impose. C’est pourquoi ma pathologie, du nom de recto-colite hémorragique ulcéreuse, s’est tant aggravée dernièrement, connaissant une évolution très inquiétante et cause de douleurs que seule la prise de cortisone à dose élevée peut supprimer avec tous les effets secondaires propres à ce médicament que je prends quotidiennement depuis plus de quinze ans que la maladie s’est déclarée. Mourir ne m’effraie pas plus que la perspective de retrouver mon activité professionnelle, après l’arrêt pour longue maladie accordé qui touche à sa fin, comme si de rien n’était, comme avant la nécessité d’être gravement malade pour que cesse le mensonge socialement salutaire et souhaitée. Ne plus m’alimenter ou presque, même si c’est à mon insu régurgiter le lait empoisonné de la mère comme l’a affirmé une psychanalyste à mon sujet, est donc pour moi un acte citoyen d’une urgence en sursis depuis trop longtemps déjà et que je ne peux plus reporter une minute de plus. C’est mon devoir d’enseignant et d’écrivain, de telle sorte que je ne me sente plus impuissant face aux adolescents qui me sont confiés dont certains sont immanquablement la proie du même tourment que celui que j’ai vécu à leur âge. Je réclame de l’Education Nationale un comportement responsable qui ne se manifeste pas uniquement dans les textes officiels où il reste lettre morte mais aussi au quotidien dans les collèges et les lycées. Pourquoi se sentir contraint de taire son homosexualité au point qu’elle ne soit que cette plaie béante, cet aveu parfois au bord des lèvres qui ne trouve quasiment nulle oreille compatissante sinon celle des professionnels de la santé ?  Un des rôles, primordial, de l’Education Nationale est d’enseigner, par l’exemple, la tolérance et le respect de tout individu dans son humanité.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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D
Antonio,<br /> Je ne sais que te dire après lecture de ton dernier texte... Inquiète et impuissante face à ta douleur...<br /> Je pense très fort à toi, chaque jour, merci de me donner de tes nouvelles.<br /> Drinou
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G
mon cher antonio,<br /> je ne c pas comment des etre peuvent etre aussi mechant avec kelkun comme toi je viens de livre sa et je n ai pas pu m empecher d etre tres emu sa me touche enormement sincerement j aimerai telement en faire plus pour toi que ce que je fait en ce moment j aimerai mm etre plus qu un ami mais bon on ce contente de ce con a ds la vie en tout cas je te soutiaidrai jusqu au bout du monde sincerement.<br /> amicalement guillaume
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M
je ne peux PAS RESTER INDIFFERENT A TON ETAT MEME SI UN MAIL M A LAISSE DANS L INCERTITUDE. on n'oublie PAS QUELQU UN QU ON A AIME ! je te tends la MAIN COMME AMI, peux etre aurai je la joie que tu me fasseS signe ! je t EMBRASSE FORT
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J
Mon tres cher Antonio comment veux-tu que je te lise sans que mes larmes coules alors que j'espérais tellement t'aider.Et ma tristesse face à ton desespoir et ne pouvant rien faire d'autre que te regarder et tu ne vois plus les mains qui se tende vers toi pleine de tendresse et d'amitie.Je n'ai pas besoin de te rappeler que je suis là et prete a venir te trouver malgré la distance qui nous sépares.Je te redis mon plaisir a avoir été a tes cotés et le plaisir de t'avoir lu chaque jours pendant tous ses mois .Je t'embrasse Mon Antonio avec toute mon affection Jeannette
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