MA NUIT D'ECRITURE

Publié le par ANTONIO MANUEL

La violence du silence que l’on veut m’imposer résonne en moi telle  les cris d’un enfant maltraité,  la honte tue d’un adolescent racketté, les gémissements d’une femme battue.

Elle partage, cette violence, avec les scènes évoquées, leur impunité trop fréquente, leur haine gratuite, le recours à la force physique ou à celle des mots qui, comme on le sait, tuent aussi bien qu’un mauvais coup, une arme ou une longue désespérance solitaire.

J’ai compris cette nuit qu’elle m’atteignait d’autant plus profondément qu’elle donnait chair aux paroles homophobes de mon père, entendues trente ans durant. Elles demeurent en moi introjectées pour l’éternité de ma trop courte vie. La violence du silence qu’on m’impose, auquel les paroles de mon père m’ont assujetti pendant tant d’années, irradie mon corps  de la moelle des os à la surface de ma peau. Elles sont incessamment réactivées depuis que j’ai choisi de ne plus vivre bâillonné.

Son père, enfant, on l’aime. Il est tout puissant, protecteur, justicier, et adulé. Il a toujours raison. On rêve de lui ressembler. Si cela s’avère une impossibilité, on a la solution de le haïr pour s’en protéger ou de continuer de le chérir dans la souffrance et l’humiliation de ne pouvoir être son double, sa pérennité. C’est un long processus de dépréciation de soi, de rognage continu du narcissisme nécessaire à son propre développement affirmé et serein.

 Le poison coule, alors, dans les veines avec l’effet contraire d’un vaccin. Régulièrement et à doses infimes, il opère la destruction insensible des cellules. Une maladie grave surgit-elle ? Nul n’en cherche la raison et la science se hâte de la réduire à néant. L’enfant est de nouveau sur pieds et le lent et sournois travail de sape se poursuit dans la nuit de l’inconscient.

Mais l’inconscient n’est pas passif. Il veut bien accepter tous les refoulements du monde mais la pression se renforce, à chaque nouvelle pensée ou nouvel acte refoulés, derrière les portes de la censure. Alors il lui faut travestir et dévider dans les songes son charroi d’immondices. Mais si les rêves ne suffisent pas à évacuer la pression excédentaire alors le corps se met à parler la langue des symptômes incompréhensibles. On a beau les supprimer à grands renforts de médicaments, il s’en crée sans arrêt de nouveaux. Jusqu’au syndrome, cet ensemble de symptômes révélateur d’une pathologie plus ou moins sérieuse. En fait, à la mesure du préjudice subi tout au long des années, de l’enfance à l’âge adulte.

La mort du père n’en fait pas disparaître la représentation symbolique. Ses paroles mortifères continuent donc d’agir malgré la meilleure volonté, à son corps défendant. Notre corps qui se défend si mal qu’il résiste aux médicaments, s’y accoutumant et les rendant inefficaces. La maladie accède alors à un stade supérieur et les symptômes s’aggravent. L’esprit est excédé de la cécité de la conscience qui se refuse à déchiffrer les messages du corps souffrant.

L’écriture m’a provisoirement sauvé la mise. Mais la censure du dehors potentialisant celle du dedans relance le processus de désintégration programmé dès l’enfance. Les injonctions du fond des temps ont une puissance inégalée. La pathologie évolue donc. L’aggravation des symptômes réclame des traitements nouveaux aux effets secondaires punitifs qui provoquent, afin de pouvoir les supporter, la prescription d’autres médicaments. C’est un cercle infernal. Ce sont les mots soufflés aux oreilles innocentes du nourrisson par les fées malignes des contes pour enfants.

Un jour, un événement déclenche la réalisation des souhaits maudits. Et la belle s’endort indéfiniment, le loup avale la grand-mère et le petit chaperon rouge, la bête est condamnée à sa monstruosité. Mais ce ne sont que des contes que le merveilleux soustrait à la tragédie. La réalité est une prose d’une autre eau. Le drame et le tragique y sont admis et sont légion.

Ma vie est un conte dont la fin merveilleuse n’est jamais advenue. Les êtres maléfiques y récitent encore leurs sortilèges infâmes. Et moi je n’ai pas la magie qui change les hideux crapauds en princes charmants. Juste le pouvoir des mots que l’insomnie me dicte en plein cœur de la nuit.

Se laisser tenter par des gestes d’oubli, de fatigue et de résignation déjà perpétrés. Accéder à leurs sollicitations répétées de se taire à jamais. Refuser le mauvais rôle qu’ils veulent me voir endosser à tous prix, ligués contre mon insolence d’avoir osé parler pour dévoiler un silence qu’ils couvaient jalousement : gardiens du temple de la haine, de l’intolérance et de l’homophobie.

Cette nuit, la lassitude, la douleur et l’insomnie me pèsent. J’aimerais simplement pouvoir fermer les yeux et me réveiller dans le corps d’un autre pour y vivre une autre vie. L’inconnu pour moi a les traits de l’hétérosexuel dénoncé par les féministes : machiste, sûr de lui, péremptoire, insouciant, heureux de satisfaire son père et de se projeter dans l’avenir de ses enfants quand il sera grand-père.

Je suis loin du stéréotype ! Je n’ai de consolation que dans les livres et par l’écriture. Lire sous la plume de SIMONE DE BEAUVOIR qu’ « il faut parler de l’échec, du scandale, de la mort, non pas pour désespérer le lecteur, mais au contraire pour essayer de le sauver du désespoir », me réconforte et me réconcilie avec moi-même. C’est évident, tout homme sera confronté un jour ou l’autre à la souffrance et à la maladie, à l’incompréhension d’autrui et au scandale absurde de la mort, la sienne ou celle des êtres aimés qu’il avait fini par croire, tout comme lui, immortels. C’est pourquoi l’écrivain, dans son appréhension généreuse  des misères de la condition humaine et par son acte d’oblation du fruit de son humble réflexion, de sa méditation verbale, apprivoise l’échec, le scandale et la mort. Sa grandeur consiste à offrir ces offenses existentielles aux lecteurs comme s’il les avait un peu domptées avant de les lui donner à lire. Ici bas, l’artiste détient des savoirs que les sciences ignorent encore, comme le pensait FREUD.

Je l’ai dit, cette chance de ma maladie est de pouvoir me consacrer presqu’exclusivement à ma passion d’écrire. Si l’on me dénie le droit de me dévouer à l’activité qui me procure la seule joie qu’il me reste : que suis-je encore ? Quelle est ma raison d’être ?

Je suis homosexuel, je ne l’ai pas choisi. C’est un état qui m’a été échu en même temps que la vie me fut donnée. En revanche, j’ai décidé en pleine conscience et lucidité de ne plus en faire un secret à préserver pour ma survie au sein de la race humaine. J’en paye le prix au risque de tomber et d’être incapable de me relever.

Je fais appel à la clémence de mes frères éclairés, au versant lumineux de leur conscience, à la nécessité, pour nous tous, de lutter pour le maintien et l’amélioration de nos conditions de vie dans la société actuelle afin qu’ils associent leur énergie à la mienne et supportent mon effort pour que se lève une humanité plus belle.

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N
pourquoi te cacherais-tu ? Je suis fière de sortir avec mon fils et son ami qui est comme un fils, mes meilleurs amis sont gays et où est la différence quand il n'y en a pas !
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N
Je suis toujours émue de lire tes phrases qui reflètent que trop la souffrance des homos rejetés par leur famille, mère, père qui ne savent pas que ce sont eux qui élevé un enfant et que ça n'incombe à personne ce que croit " anormal " celui qui se croit " normal " !<br /> Je suis peinée de ce que tu as vécu, et de tout coeur avec toi, je t'embrasse amicalement.
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J
Bonjour Antonio Je vient te souhaiter une bonne journée plein de courage et te dire que je pense à toi gros bisous Jeannette
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D
couco antonio,<br /> <br /> laisse parler les medisants, tu es toi tout simplement et nous t'aimons pour cela<br /> <br /> plein de gros bisous<br /> <br /> didine
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D
Cher Antonio, ton texte est très beau, le rapport au père est si évident... <br /> Tu sais que mon projet de recherche est justement sur le rôle du père dans l'apparition du trouble anorexique chez le garçon, alors ton texte m'aide beaucoup. Merci.<br /> <br /> On est loin de la tolérence 100 % mais toutefois, gardons en tête que la société s'ouvre un peu plus aux autres chaque jour. <br /> Bien à toi, courage, tu n'es pas seul.
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