DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 29

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Le sang. Le sang encore comme lorsque le bonheur d’enseigner ce qui vous tient debout a brutalement prit fin. En saigner…
Les mots m’échappent malgré la censure de la mémoire. Les mots ouvrent la brèche d’un temps indéfini, à jamais irrésolu.
Souffrir. A se mordre les doigts jusqu’au sang pour que ce flux du plus cher de moi-même charrie la douleur qui sillonne le ventre. Pour que la douleur alarmante de l’écoulement du sang s’évacue avec son excrétion spasmodique.
Fermer les yeux sur la tumeur du monde. Obstruer ses oreilles à deux mains, les doigts fouillant dans les cheveux la vérité du fond du crâne. Ramasser tout son corps contre soi dans un coin de la pièce comme un chien blessé, comme un enfant battu, les genoux dans les bras croisés, tout son corps entre les bras serrés.
Au dehors, la vie prospère ou se délite. L’univers poursuit sa course de planètes. C’est la veille du nouveau jour de la semaine. Les autres ont encore plusieurs heures pour voter. Municipales, cantonales, j’ai laissé tomber dans l’urne mes deux enveloppes : une urne par enveloppe. J’ai marché comme j’ai pu, sous la pluie, et la jambe droite empêchée par l’inflammation de ma hanche, jusqu’à l’hôtel de ville pour hurler ma colère silencieuse. Ma colère de mots criés derrière la vitre de mon silence.
Je me tiens blottis contre moi-même, ne risquant aucun geste susceptible de réveiller la bête enfouie dans les viscères, dans le sang de la muqueuse abrasée de l’intestin, la bête au mugissement d’une douleur immonde.
Les autres s’angoissent en attendant l’annonce, la voix des urnes, du peuple beuglant sa déception. Le beuglement de l’animal à traire, les mamelles vidées par la faim et la soif de pouvoir et d’argent, de prestige et de reconnaissance.
Demain de nouveaux salariés parvenus au bout de leur résistance de bête de somme, au-delà de l’épuisement de tirer leur charrue de travail harassant, exsangues, choisiront de mourir plutôt que de subir encore l’acharnement qui les a tués.
Moi, dans une encoignure de ma chambre, le corps soutenu entre deux pans de murs, je cherche au fond de moi la quiescence et l’oubli ou bien la douleur fauve d’un enfantement sans fin. J’attends que les langues se délient, que le christ m’ordonne d’ôter toutes mes bandelettes de momie pour faire basculer la pierre lourde de granit qui interdit qu’on entre en moi. Je guette le fer de la lance qui me transpercera d’une lumière de crépuscule, d’une aube d’été ou s’émouvoir, folâtrer avant  que le jour n’efface la rosée d’une naissance.
Je guette les pas de l’amant, du plus qu’aimé de mes enfances passés à espérer la main du père glissé dans la mienne pour me montrer la voie. Dans le souvenir de mon père, j’écris les mots de mon enfance d’espoirs immaculés trahis. Les mots parfaits de ma traduction inexacte. Les mots de mon père privé de cahiers et de livres, goûtant dans l’alcool trop bu l’ivresse d’une poésie vertueuse.  
Depuis mon encoignure, je guette, les yeux clos, le flux des maux de son absence, notés sur la page des billets d’excuse à présenter à l’enseignant. Je remets dans mon cartable le cahier qu’il me jette à la figure comme le certificat médical de ma gastro-entérologue, refusé par l’expert mandaté par l’inspection académique parce qu’il n’est pas assez explicatif. Immobile j’entends tous mes remuements internes et le silence de mon âme. J’attends le jour de cette semaine neuve et s’il n’était encore trop tôt, j’avalerais un à un tous les somnifères de la boîte pour sombrer dans le rêve soyeux d’un amour majuscule. Sombrer dans la soie du rêve d’un autre où donner un sens aux symboles de ma mythologie intime. Un rêve de verres de cristal et de diamants resplendissants, aux éclats brisés d’un alcool brun versé sans discontinuer, répandant le vernis tantôt roux, tantôt noir, mêlés, de son euphorique laitance sur les bijoux précieux, souillés, et les verres en morceaux, éclaboussés.
 
C’est ainsi qu’après de longs mois de rémission, la maladie se manifesta brutalement avec son cortège de symptômes alarmants. Un matin, le sang m’interdit d’aller travailler. Je téléphonai au lycée afin que l’administration pût prendre les mesures nécessaires rapidement. Je me rendis au cabinet de mon généraliste qui voulut m’arrêter dix jours le temps de voir si un peu de repos associé à un régime alimentaire et à une légère augmentation de la dose de cortisone, dont l’effet ne serait pas perceptible avant au minimum dix jours, suffiraient à éteindre l’inflammation. Nous étions pratiquement à la fin du mois de mai, il me restait trois textes à étudier pour boucler la liste de l’épreuve anticipée de français au baccalauréat de ma classe de première scientifique et je ne voulais pas que mon absence risquât de les pénaliser. J’expliquai à mon généraliste ma position. Il ne pouvait pas m’arrêter moins longtemps : il lui fallait laisser le temps d’agir au traitement et d’aviser en fonction du résultat. Je n’étais pas en état d’assurer mes cours. La seule solution que nous trouvâmes afin qu’un professeur titulaire de zone de remplacement terminât l’étude des trois textes à ma place fut de prolonger l’arrêt de cinq jours. L’annonce d’un arrêt de maladie de quinze jours ou plus déclenchait, dans ma matière, aussitôt au niveau du rectorat l’envoi d’un professeur de remplacement.
J’étais soulagé. Je prévins mon lycée que mon médecin m’avait prescrit quinze jours d’arrêt et que je me tiendrais donc à la disposition téléphonique de ma remplaçante si elle éprouvait le besoin de mon assistance. Mon grand tort fut d’apporter moi-même au lycée, après avoir pris des anti-diarrhéiques et des antidouleurs, l’étude rédigée des trois textes destinés à la liste du baccalauréat de ma classe de première s, accompagnée des questions à soumettre aux élèves et de la réponse attendue ainsi que la correction du devoir, dont je rapportai les soixante-dix copies corrigée, d’explication d’un texte de LE CLEZIO de mes deux classes de seconde. J’avais peaufiné ce travail les semaines précédentes et je tenais à ce qu’ils profitent du soin que j’avais pris de l’adapter à leurs difficultés et à leurs besoins spécifiques.
 Ce fut un tort dans la mesure où, me voyant debout mais non alité et agonisant, la proviseur adjointe me trouva dans une forme suffisante pour me harceler chaque jour qui suivit d’autant plus volontiers que ma remplaçante habitait au-dessus de Montpellier, s’en plaignait à qui voulait l’entendre, et se montra incapable d’assurer les cours de la classe de BTS qui m’avait été confiée cette année là sans que j’eus,  moi-même, une expérience particulière de ce niveau supérieur au baccalauréat qui réclamait des compétences en français plus techniques que littéraires. Raison pour laquelle la grande majorité de mes collègues de lettres rechignait à préparer ces étudiants titulaires pour les trois-quarts d’un baccalauréat technologique, de sciences et technologies tertiaires, spécialité informatique de gestion et pour le quart restant d’un baccalauréat professionnelle obtenu en L.E.P (Lycée d’enseignement professionnelle) après une préparation de deux ans accessibles aux titulaires du C.A.P. (certificat d’aptitude professionnelle) ou du B.E.P. (brevet d’études professionnelles).
Ainsi, chaque jour, je recevais un coup de fil du lycée, pour une raison ou pour une autre, destiné en fait à exercer sur moi une pression telle que je reprenne le travail : j’avais pu tenir debout dans le hall d’accès aux différents bureaux de l’administration du lycée, pour y déposer mes textes étudiés et mes corrections afin de soulager ma remplaçante, je pouvais bien faire de même sept heures par jours face aux élèves. La proviseur adjointe alla même jusqu’à me demander de corriger les copies d’examen de ma classe de B.T.S, alors que j’étais en arrêt-maladie et n’avais légalement pas le droit de le faire, prétextant que ma remplaçante était incompétente. D’ailleurs un collègue, qui partageait avec moi les deux seules classes de B.T.S. du lycée, me téléphona un soir pour savoir si je ne m’opposais pas à ce qu’il assurât lui-même, en heures supplémentaires rémunérées, la correction de ces mêmes copies que ma remplaçante avait refusé de corriger. Il avait été mon professeur de latin lorsque j’étais en terminale. Je lui dis qu’il n’avait qu’à faire comme bon lui semblait.
Il fallut que je fusse témoin auditif de la menace d’une sanction destinée à punir son fils s’il ne venait pas signer la liste de textes pour le baccalauréat des premières scientifiques, adressée à ma mère par la secrétaire de la proviseur, à ma mère affolée, effrayée par le ton sévère de réprimande de cette dernière, pour que je réagisse, en répétant pour la ixième fois que j’étais en arrêt-maladie, couvert par un certificat médical et n’avais pas à gérer les relations du lycée avec le rectorat, pour que l’on me laissât me soigner en paix. J’avais été révolté par l’audace de la secrétaire gourmandant ma mère parce son fils avait mal agi et que le rectorat n’allait pas en être content etc. etc. Je le lui dis, lui fis part de ma colère, de mon offuscation face à des agissements aussi méprisables et je n’eus plus aucune nouvelle du lycée jusqu’à la fin du mois de juin.
Car loin de s’être amélioré, mon état de santé s’était dégradé, avec tout ce stress et cette culpabilité sur mes épaules à l’idée que, par ma faute, ma remplaçante faisait je ne sais combien de kilomètres par jour, ayant choisi de vivre à l’extérieur de son académie d’affectation, était débordée, inapte à assurer les cours de B.T.S correctement. Mes élèves en pâtissaient. J’espérais qu’au moins elle avait réussi à terminer l’étude des trois textes qui manquaient pour clore la liste des premières scientifiques et avait trouvé un bon accueil auprès de mes deux classes de seconde.
Ma gastro-entérologue avait finit par me donner la quantité maximale de solupred pour venir à bout de cette poussée de recto-colite hémorragique que l’augmentation tous les quinze jours des doses de cortisone n’enrayait pas.
J’avais dû me soumettre à une coloscopie afin de vérifier qu’il n’y avait pas de polypes et que la muqueuse intestinale n’était pas trop lésée.
 
 
 
 
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G
Bonsoir Antonio, cela fait quelques jours que je lis ton blog sans oser intervenir. C'est vrai que l'atteinte du corps marque l'esprit, le captive et l'oblige d'avoir un double regard, interne et externe à la fois, une sorte de filtre à travers ce blog salvateur. Je ne parlerai pas de ton style, ni de ta manière d'écrire, car je les trouve vrais, véhiculant une émotion rare. Une sorte de vérité introspective avec ses avantages et ses inconvénients (on en a déjà parlé sur un autre site) Je voulais tout juste évoquer ce cauchemar de ta mère. Je voulais le voir se transformer en rêve. En le lisant attentivement, je n'arrivais pas à imaginer l'action des personnages. Ta mère, la voisine, la femme soumise en quête de sa maison et qu'on perd à la fin du récit. Je m'interroge en songeant sur la proximité de ces personnages avec ton corps maison souillée, la femme soumise et la voisine comme deux parties antagonistes de toi. Une mère qui capte l'indicible de son fils, y a-t-il meilleure preuve d'amour ? J'espère que tu trouveras le courage de lutter juste, tu le mérites. Bises à toi, Georges
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R
je suis envahi de frissons par cette lecture qui me permet de comprendre la maladie, qui me bouleverse et qui me fait de tendre la main pour sortir de ce sang; de ton sang ! je t'embrasse
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C
Plein de bisous et de soutien.
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N
Bonsoir je lis, je ferme les yeux pour empêcher les larmes noircir le tour des yeux maquillés, je souffre de ces écrits, je repense aux huit coloscopies faites, ma rémission, ma soi-disant auto-guérison, je prie si tu crois que tu passes à travers cet engrenage de " saloperie "de crabe bouffant l'organisme, je reste à ton écoute, si tu as besoin.<br /> Très amicalement.
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B
J'aime beaucoup tes pages d'aujourd'hui. En particulier tout ce début d'une prose poétique qui parvient à cerner avec précision et de façon métaphorique l'état d'être dans lequel tu te trouves et que tu décris si bien.
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