DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II28

Publié le par ANTONIO MANUEL

Ce week-end je suis seul. Enfin, je veux dire que mon ami n’est pas venu. En réalité, je ne suis jamais seul ces derniers temps puisque je me suis installé chez ma mère : mon compte affiche un solde débiteur et j’attends que ma mutuelle veuille bien se décider à compenser, en partie, la réduction sévère des mensualités qui me sont versées par l’Education Nationale.
Il a préféré profiter de cette belle journée ensoleillée. Il a raison. Ce n’est pas parce que je suis contraint de rester cloîtré qu’il doit faire office de garde-malade. Alors il passe le week-end à Marseille. De toute façon il a des copies à corriger. Il adore se rendre à la bibliothèque pour ce faire, dans la salle studieuse des documents à consulter sur place. Il éprouvera ainsi le plaisir de traverser la grande cité animée, inondée de soleil et bercée par la mer, de ces rapides enjambées de qui est accoutumé à faire chaque jour de longues marches dans la ville.
 
Ma mère m’a raconté ce matin son cauchemar. Il y était question d’une maison au sol souillé de sucre et de graisse impossibles à faire disparaître. Elle avait essayé vainement de nettoyer ce sol qu’elle ne pouvait laisser dans un tel état, son rôle d’épouse et de mère l’ayant habituée depuis toujours à conserver la propreté irréprochable de son intérieur. Elle n’en était, d’ailleurs, pas peu fière. Ses efforts se révélaient inutiles. Son ménage devenait inefficace.
Puis une femme vendue, soumise, au visage dévasté apparut soudain dans son champ de vision. Elle se tenait dans un coin, prostrée.
Alors commençait son errance et l’inanité de sa tentative persévérante pour retrouver sa maison. Ce n’était partout que champs grillagés, une terre interdite, délimitée par une clôture de barbelés.
Enfin, une voisine lui prenait la main, prétendant la conduire chez elle. Il y avait un haut mur à franchir sur le chemin du retour à la maison. La voisine escalada l’obstacle sans la moindre difficulté et disparut derrière le mur. Ma mère se hissa péniblement jusqu’à son sommet mais là elle fut incapable de « passer de l’autre côté ». Elle restait paralysée par une peur dont l’intensité la réveilla, le cœur battant à tout rompre.
Elle s’interrogeait sur le sens à donner à toutes ces images, ces scènes, ces symboles. Je ne pouvais lui servir d’interprète d’autant moins que je ne le souhaitais pas. Elle me demanda de solliciter  ma psychanalyste pour une explication, ce que je me garderai bien de faire.
Ma mère avait consacré sa vie à entretenir sa maison, à balayer, laver, nettoyer, cirer, repasser, ranger. Elle n’avait pas arrêté de faire la cuisine pour nourrir ses six enfants et son époux. Il y avait longtemps qu’elle rêvait d’un ménage sans fin, de bassines de linge sale et de piles de vaisselles interminables.
Elle avait quitté l’Algérie où elle était née trente-six ans auparavant, un pays dont elle ne reverrait plus jamais le ciel éternellement bleu, le soleil brûlant, les maisons de chaux blanches, les cours intérieures où elle croyait régulièrement entendre tomber une brusque averse et découvrait, en riant, au beau milieu de la cour, la « tia josepha » le jupon relevé et les jambes écartées, juste au dessus de la bouche d’évacuation des eaux, déversant la cataracte de son  envie pressante d’uriner. Elle s’essuyait, une fois terminée, à l’aide de son jupon. Les ruelles animées par les jeux des enfants, les amis de toujours, le jardin public en face de la caserne de la légion étrangère, elle ne les reverrait plus.
Il lui restait sa sœur pour évoquer ce passé si présent qui ressuscitait dans la mémoire défaillante de ma tante, sous la forme de souvenirs enfouis, jaillissant soudainement, de comptines d’autrefois, de noms oubliés et d’ expressions de « là-bas ». Mais ma tante avait quatre-vingt quinze ans, elle avait déjà commencé à oublier de vastes pans du présent. Combien lui restait-il de temps avant que de son esprit tout ne s’efface ? Ma mère était âgée également. Elle ne serait pas éternelle. Je m’étais déjà livré à un exercice pour un cours de licence qui m’avait permis de sauver du silence de la mort les événements marquants dont ma mère avait gardé le souvenir. L’interview que j’avais réalisée d’elle à propos de la guerre d’Algérie avait mis en évidence une ligne de démarcation nette entre une période allant de sa naissance aux prémisses de la guerre civile et une autre bien plus brève qui couvrait le temps des événements ayant condamnés mes parents à quitter le pays de leur naissance où s’étaient déroulés leurs trente-six premières années, les plus heureuses, les plus belles de toute leur vie. Ces années qui étaient devenues le mythe des origines auquel se référaient et se raccrochaient tous les Pieds-Noirs.
L’impossibilité pour elle de « passer de l’autre côté »du mur, dans son cauchemar, m’évoquait la mort et je ne risquais pas de lui en faire part. Après tout, peut-être s’agissait-il uniquement de la projection, dans un élément du scénario du cauchemar de ma mère, de mes angoisses personnelles. Il y avait de grande chance que mon interprétation de sa difficulté à « passer de l’autre côté » comme le refus de mourir afin de ne pas m’abandonner dans le dénuement, la solitude et la maladie, fût complètement fantasmée. Tout comme le soupçon de son lien avec le décès de sa sœur, ou avec son éventuel placement dans une maison de retraite, sans laquelle c’est elle qui se sentirait abandonnée.
 
Hier, après avoir examiné les résultats de mes différentes analyses et après lecture du mot que j’y avais joint, concernant la réapparition de certains symptômes révélateurs d’une nouvelle poussée de la maladie, ma gastro-entérologue a décidé d’augmenter ma dose de cortisone de dix milligrammes. Elle n’a fait aucune allusion au commencement du nouveau traitement par immunosuppresseurs.
 
Un soir de cette semaine, en entendant un acteur dans un feuilleton télévisé, que nous regardions ma mère et moi, expliquer que son père n’avait pas voulu qu’il soit maçon comme lui l’avait été, parce qu’il trouvait ce métier trop dur pour son fils, j’ai pensé que mon père ne m’avait jamais dit quelle profession il aurait aimé me voir exercer. J’en fis la réflexion à ma mère. Elle s’étonna : je ne me souvenais plus que mon père avait  souhaité que je devienne journaliste comme la fille de son ami qui travaillait à la télévision ? Elle s’était même proposée de m’appuyer au besoin lorsque j’aurais obtenu mon diplôme de journaliste. J’avais complètement occulté cet espoir déçu de passer le concours d’entrée à l’école de journalisme de Marseille, après ma maîtrise de lettres. En fait, ce projet s’était révélé financièrement irréalisable pour mes parents. Comme mon désir de poursuivre mes études universitaires quelques années de plus, en vue de l’obtention d’un D.E.A. puis d’un doctorat.
Mais je n’ai pas le droit de me plaindre : la moitié des étudiants inscrits en première année de D.E.U.G. quittaient l’université sans aucun diplôme. De plus un pourcentage infime d’enfants issus de familles d’ouvriers choisissait de s’engager dans de longues études et peu étaient reçus à leurs examens.
Mon père m’avait obtenu, grâce à l’intervention de cet ami, toujours, un poste de surveillant dans un collège pour me permettre de continuer mes études et mes parents s’étaient sacrifiés pour que ma sœur et moi accédions à un rang social supérieur au leur. Je leur en suis, aujourd’hui encore, reconnaissant. Il serait malvenu que je critique une mère qui me garde à ses côtés aussi parce que mon traitement en longue maladie ne me permet plus d’assumer les dépenses d’une existence indépendante décente et pas seulement pour que je l’aide par ma présence et mon amour à supporter les vicissitudes du grand âge.
 
 
 
 
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J
MON CHER ANTONIO!JE suisvraiment triste qu'avec tous tes problème de santé tu as des amis qui te trahisse .Je ne comprend plus rien dans quel monde l'on vit Je t'embrasse.Jeannette
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C
Je viens la t'envoyer d'énorme bisous de courage...<br /> Tonétoile
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A
ANTONIO MA NUEL Posté le 09-03-2008 à 21:53:40 <br /> Bonsoir monsieur ou/et madame Pinkmallow, <br /> Je vous remercie beaucoup d'avoir eu cette flamme d'intérêt pour moi qui vous a amené à me suivre depuis le début du mois de septembre, quand je me suis mis à écrire pour des raisons de santé qui m'obligeaient à subir un arrêt de longue maladie, jusqu'à aujourd'hui où vous venez en direct sur France 2 m'annoncer notre rupture... <br /> Je vous félicite pour la connaissance du moindre de mes faits et gestes qui ne peut être celle que du KGB ou de la CIA ou alors de quelqu'un qui se passionne pour ma personne et mes écrits au point de me persécuter comme le sont les stars partout où je me manifeste, même en me dénonçant des pires vilénies qui ne peuvent être connues, si elles se révélaient exactes, que de mes amis ou ex amis proches du WEB. <br /> Alors une nouvelle fois merci, chers amis ou plutôt ex-amis: ça fait tellement plaisir de cracher dans la main qu'on a serré si chaleureusement...Bien évidemment je parle de ma main, rassurez-vous.
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P
coucou...mes douleurs sont encore là et bien presente...le week end long et fatiguant..mais mes douelrs ne sont rien apr rapport aux tiennee...<br /> <br /> vivement les doigts de fée de mon kiné demain après midi...<br /> bisousssssssss
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J
Bernie vous n'étiez pas seul j'étais là aussi à me faire insultée crititée celà malgré l'intervention Antonio.Malgré mes lacunes en littérature j'ai fais ce que j'ai pu par affection pour Antonio.Jeannette
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