DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II25

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Et puis je rencontrai G.
Il était étudiant à l’université de Lettres et Sciences humaines d’Aix-en-Provence. Il suivait les cours de première année de Sciences du langage. En fait c’était sa troisième et dernière inscription en première année de D.E.U.G. J’éprouvai une fascination immédiate pour le cursus dans lequel il était engagé. Détenir le savoir secret qui permet d’accéder à la maîtrise parfaite du langage, à l’expression la plus adéquate, la plus précise de l’indicible, était un mirage dans l’obscur fouillis de ma vie. Je rêvais de la révélation du sens caché, de l’immortalité conférée par l’apprentissage, patient et scrupuleux, des paroles sacrées du chant grâce auquel Orphée parvient, presque, à ressusciter Eurydice. Il incarnait ce fantasme poétique d’une langue inouïe. Il n’insista qu’à peine pour que nous nous rencontrions.
Il était jeune. Il était né douze ans après moi. Mais cette analepse permise dans le récit de ma vie, ce télescopage des temps, ce passé simple qui revivait soudain, balayèrent toutes mes réticences.
Moi aussi, j’avais vingt ans. L’université me délivrait de mes entraves. Le baccalauréat en poche et un désir immense de connaître, enfin, le mystère qui libére l’homme de tous les sortilèges prononcés au-dessus de son berceau d’enfant, m’insufflaient une confiance inébranlable en mon destin de lumière conquise.
Tout commença une nuit, sur un site gay. Je m’attardais paresseusement sur le Net, dans l’attente passive de je ne sais quelle euphorie. Le temps passait et je songeai qu’il était l’heure de me mettre au lit. Un message me parvint, anonyme. Quelqu’un s’adressait à moi. Quelques mots furent échangés, un début d’entente. J’eus assez rapidement conscience que cet autre, qui pianotait dans la nuit sur son portable afin de resserrer l’espace entre nous, ne m’était pas indifférent.
Le lendemain, en fin d’après-midi, j’arrivai sur le parking de l’université où nous nous étions donné rendez-vous. Il était là, debout comme un gosse capricieux auquel on a cédé, installé dans sa vingt et unième année pour l’éternité.
Sur le moment, cela ne me vint pas à l’esprit. Mais, aujourd’hui, je me dis que je devais avoir en tête le souvenir du portrait d’ARTHUR RIMBAUD, reproduit dans mon manuel scolaire de première. Mais G. n’avait rien d’un poète, je m’en aperçus progressivement, à regret.
Il habitait, le temps qu’il passait à Aix-en-Provence, un studio meublé, au dernier étage d’un immeuble ancien, au cœur de la vieille ville. Moi, j’avais connu la cité universitaire puis un quartier malfamé à la périphérie de la ville, où nous partagions, à deux, une pièce fonctionnelle de moins de trente mètres carrés. Je ne m’en plains pas, nous y étions heureux : l’essentiel pour nous était la réussite aux examens de fin d’année et la passion d’apprendre qui nous animait.
Depuis la fenêtre de son studio, on entendait l’animation permanente de la rue, le brouhaha des rires et des conversations, les cris des étudiants ivres la nuit qui rentraient de la discothèque à deux pas, que j’avais fréquentée, presque tous les mercredis, de mes dix-huit à  mes dix-neuf ans.
La fenêtre refermée et le volet de bois rabattu, nous y goûtions une intimité nonchalante. Dans la langueur de ce nid accroché à la mémoire d’un temps dédoublé, je retournais dix années en arrière et j’occupais mes après-midi à l’attendre, plongé dans ma lecture de l’histoire littéraire, bercé par la molle rumeur d’après le déjeuner.
Le matin, il n’avait jamais l’enthousiasme nécessaire pour se réveiller de bonne heure et suivre les cours à la faculté. Nous nous arrachions à notre torpeur vers midi, l’heure de notre petit-déjeuner. Je n’approuvais pas l’emploi du temps qu’il s’était ainsi aménagé, car même si des amis lui prêtaient leurs feuilles de notes, il ne prenait pas la peine d’en lire la photocopie. Mais je n’étais pas son père et je me résignais à le réprimander un peu, déçu par le gaspillage irréversible de temps, de vie et d’argent dont j’étais le témoin impuissant.
Parfois, j’allais le rejoindre au pied du grand escalier du hall d’entrée de l’université. J’appréciais la nostalgie qui me portait en marchant sur les traces de mon passé. Je quittais la vieille ville, traversais le cours Mirabeau et m’engageais dans le passage tout près du cinéma où nous  avions vu, ma sœur et moi, les premiers films de PEDRO ALMODOVAR, en version originale. Après quoi, je prenais l’avenue sur ma droite et traversais le jardin public duquel on apercevait l’arrière du rectorat. Une fois passée la faculté de droit, le chemin me menait directement à l’université de Lettres où je retrouvais G. Il m’accueillait toujours avec un grand sourire. Il était jeune, beau, il lui appartenait d’infléchir sa vie dans la direction qu’il souhaitait.
J’aimai son insouciance, sa liberté, la sérénité apparente avec laquelle il ne choisissait aucune route, préservant ainsi une infinité d’avenirs possibles. Il se comportait exactement comme je n’aurais jamais osé le faire à son âge. J’en arrivais à me demander si ce n’était pas lui qui avait raison et, finalement, si je n’avais pas, pendant trente années, suivi la mauvaise voie, celle que mes parents avaient rêvé de me voir emprunter…L’amour, qui leur avait toujours dicté leur conduite à mon égard, n’avait-il pas été le harnais orientant tous mes choix ? Que serais-je devenu en adoptant l’attitude de G. ? Dans quelle profession aurais-je laissé se préciser mes aptitudes, s’épanouir les virtualités desquelles je m’étais détourné ? Ce sont de telles pensées qui me préoccupaient tandis que j’attendais de connaître la décision que l’Education Nationale prendrait pour moi.
Je jouissais d’une opportunité de changer de vie. C’était une occasion qui ne se représenterait peut-être plus jamais. Y ai-je bien réfléchi alors ? Je ne crois pas. Je me suis abandonné au courant qui m’emportait vers un destin écrit depuis ma naissance. Je n’avais pas fait le choix de mon homosexualité. Il en allait de même pour ma vie. J’acceptais que l’on décidât à ma place. J’avais toujours agi de la sorte, éliminant inconsciemment tous les chemins dont l’accès nécessitait l’intervention d’une volonté déterminée. Mon obéissance, ma soumission à la volonté d’autrui, aux injonctions de cette voix qu’il me semblait entendre m’ordonner tel geste, tel refus, telle attitude, qui m’indiquait ce que je devais faire en toutes circonstances, m’avaient ainsi guidé durant toute ma vie.
C’est pourquoi je demeurai, le peu de temps qu’il me restait, avant de suivre les consignes de cette instance de substitution à la loi du père que représentait ma hiérarchie, à mes yeux, auprès de G. Je l’aimais parce qu’il incarnait la transgression des interdits émanant de cette loi.
Néanmoins, tout en subissant l’influence de la philosophie intuitive de G., je poursuivais mes studieuses lectures d’histoire littéraire. Je continuai de m’appliquer, comme je l’avais toujours fait, à être le petit garçon discipliné que j’étais encore.
 
 
 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
N
Bonjour, je suis revenue car j'aime ces écrits sincères, sensés.Dans les années 90 j'ai acheté 2 livres qui m'ont ému ainsi ! ( 2 parmi d'autres car ma passion de lire est grande.<br /> Amitiés
Répondre
R
on peut être heureux à tout moment de la vie ! la jeunesse et cette insouciance vont de pair ! tu as aussi droit au bonheur et à être heureux aujourd'hui : je te le souhaite sincérement ! affectueueses pensées !
Répondre
C
Gros bisous mon ami, toujours autant de plaisir à te lire.
Répondre
B
Conserve précieusement dans ta mémoire ces souvenirs d'un amour heureux. C'est un cadeau que t'a fait la vie.
Répondre
J
Cher Antonio¨Je suis toujours impressionnée par ta mémoire te rappeler certain détail après toutes ces années.Aujourd'hui fais se que ton coeur te dicte toi qui as toujours été à l'écoute des autres pour ne pas leurs déplaire.Jeannette
Répondre