DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II24

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Vendredi, dans le cabinet de ma psychanalyste. Comme d’habitude, elle m’a attendu juste devant la porte de son cabinet. Elle a prononcé mon nom dans un souffle. Un mouvement du bras, comme un agent de la circulation, pour m’inviter à la précéder. La main glacée, qu’elle offre à ma main tendue. Elle s’assied en répétant mon nom dans un murmure, comme elle consulterait les astres, invoquerait les dieux, supplierait son inconscient de tout lui révéler. En fait, elle prend le temps de se rappeler mon cas.
Je commence à parler. Je suis calme. Je lui fais part du résultat de mes dernières analyses, de mon anémie confirmée par le second bilan sanguin, prescrit par la gastro-entérologue, de l’interprétation du généraliste qui m’a expliqué que j’avais les résultats de l’analyse de sang de quelqu’un qui serait atteint d’un virus ou qui serait déjà sous immurel mais, comme ce n’était pas le cas, que la cortisone devait probablement produire le déficit immunitaire constaté. Elle m’écoute. Sa main disparaît sous son bureau, parmi des dossiers en désordre, sur une tablette. Je la vois chercher celui où elle note de temps en temps ce que je lui dis, qu’elle juge indispensable de consigner. Elle doit lire que je prends du Prozac. Ca la fait réfléchir. Je sais qu’elle ne m’entend plus que de loin, qu’elle n’accorde à mes mots qu’une frange de son attention. Elle poursuit un raisonnement mental qui l’amène à me suggérer que, peut-être, il serait préférable de suspendre la prise de cet antidépresseur…
Je ne sais plus ce que je lui racontais. Elle m’a interrompu alors ça n’a plus d’importance. Je m’étonne : elle pense que le Prozac est pour quelque chose dans mes résultats d’analyse ? Elle commence à se justifier. Elle ne me l’avait prescrit que pour une courte période. Je tombe des nues. Il serait temps de l’arrêter. Et les angoisses pour lesquelles elle me l’avait recommandé ? Devrais-je augmenter le nombre d’anxiolytiques quotidiens ? Elle désapprouve. Elle se souvient, alors,  probablement du régulateur d’humeur que j’avais pris pendant plus d’un an. Et si je recommençais à le prendre ? Elle est folle : j’avais grossi de vingt kilos, j’étais devenu boulimique à un point tel que j’en étais répugnant ! Je ne pensais plus qu’à manger mais le pire c’est que je ne pouvais pas m’en empêcher : une pulsion dévastatrice, une tourmente dans ma vie, l’enfer !
Il n’en est pas question. Je m’énerve. Plutôt mourir de faim, décharné, la peau sur les os que de redevenir obèse !
D’accord, j’exagère, je n’ai jamais été obèse, j’avais grossi, c’est vrai, elle le reconnaît. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle avait recommencé la ronde des antidépresseurs à tester pour trouver celui qui me conviendrait.
Je finis par en prendre un le matin qui me donnait un dynamisme tel qu’elle dut m’en prescrire un second pour me permettre de tempérer l’effet du premier, à prendre en fin de journée. Une heure après, j’étais somnambule, je dormais tout éveillé. Et pourtant, je ne fermais pas l’œil de la nuit. Si bien que mon généraliste me conseilla le Tranxene. Je passais les trois quarts de mon temps à dormir, le reste à essayer de me réveiller puis une fois dans une forme à danser toute la nuit, d’une énergie débordante, vaguement agressif, il était l’heure d’avaler mon second antidépresseur suivi peu après du tranxene en guise de somnifère.
Ca ne pouvait pas durer. Les vacances touchaient à leur fin. J’allais reprendre les cours. Je ne pouvais pas le faire dans cet état ! Les expériences chimio thérapeutiques devaient cesser. Le problème, c’est que je n’avais absolument pas conscience de celui que les médicaments m’avaient fait devenir. J’étais somnolent, hystérique l’instant d’après, exacerbé, irritable. Mon entourage ne me reconnaissait plus et ne parvenait plus à  supporter ces sautes d’humeur incessantes et inquiétantes, de surcroît.
Moi, je ne me rendais compte de rien. Je croyais que j’avais besoin de tous les remèdes que l’on m’avait donnés. Seulement, parfois j’oubliais que j’en avais déjà pris un, alors, sans le savoir, je doublais la dose. J’étais drogué, je ne pensais plus à manger, je me promenais des heures entières au bord de l’eau dans cette station  balnéaire où mon frère avait acheté sa résidence secondaire, qu’il nous prêtait pour les vacances. Je rentrais en fin d’après-midi après une marche épuisante : je m’étais perdu dans les ruelles…
Un soir, je montai dans ma voiture et fis, seul dans la nuit, le chemin du retour chez ma mère. Je n’avais prévenu personne. J’ignore comment je ne me fis pas arrêter, comment je n’eus pas d’accident. Je conduisis avec une maîtrise, un calme, une assurance d’automate. J’arrivai chez ma mère sans encombre. Je me douchai, me rasai, m’habillai et, j’étais sur le point de sortir, quand le téléphone sonna. Ma sœur, qui nous avait rejoints, ma mère et moi, sur notre lieu de villégiature, s’était aperçue de mon absence. Elle m’appelait, affolée.
Je lui dis que je m’apprêtais à partir pour Marseille. J’avais décidé d’abandonner ma vie passée et d’entreprendre une nouvelle existence, en rompant tout lien avec ma vie actuelle. Elle crut que je plaisantais. Mais, non, j’étais on ne peut plus sérieux. Mais où allais-je vivre et de quoi ? Je lui répondis que je comptais me prostituer pour m’assumer financièrement. Après quoi, je raccrochai.
Aujourd’hui, je me souviens que j’avais vu, quelque temps auparavant, un reportage sur la prostitution masculine à Marseille et que je m’étais alors demandé comment il se pouvait que des êtres humains s’avilissent de la sorte, à leur corps défendant en général, entraînés dans une déchéance précipitée par l’alcool et les drogues. J’avais pensé que ce serait le sujet d’un récit qui devrait être fascinant et, pour moi, particulièrement enrichissant. Car c’était un univers à mille lieux du mien.
A la faveur de l’effet du mélange des médicaments, j’étais devenu le protagoniste du récit que j’avais projeté d’écrire. Il commençait in medias res.
Soudain, dans un éclair de lucidité, une angoisse violente me ramena à la réalité. Je me précipitai sur mon tube de Lexomils et je déposai sous ma langue, pour une efficacité plus rapide, un bâtonnet de l’anxiolytique. J’en ressentis les bienfaits quasi instantanément. Je compris ce que j’étais sur le point de faire et j’eus peur. J’allumai la télévision et laissai les voix rassurantes du poste m’apaiser. Je m’endormis sur le canapé du salon.
« Très bien, répliqua ma psychanalyste, je ne m’occupe plus de votre chimiothérapie. » Elle affectionnait ce mot qui m’avait surpris la première fois qu’elle l’avait prononcé mais j’étais désormais habitué à son langage. « Ce n’est plus la peine de me demander mon avis. » Elle était vexée. Après tout, je ne lui avais rien demandé et c’est ce que je lui répondis.
Elle me proposa alors, en désespoir de cause, de consulter un psychothérapeute, installé dans la ville voisine. Etait-il aussi psychiatre ? Je m’informai, je ne percevais plus que cinquante pour cent de mon salaire mensuel et n’avais pas les moyens de dépenser cinquante euros, chaque semaine, pour tenter une thérapie qu’elle s’avouait, au bout de quinze ans, impuissante à mener à son terme. « Non. » Je lui rappelai ma situation financière. Je n’aurais qu’à le consulter une fois par mois. Elle avait bavardé longuement avec lui, et il lui avait dit des choses merveilleuses sur la mort, la vie…Elle connaissait, bien évidemment, mes thèmes de prédilection. Elle me précisa, comme si ça devait renforcer ma confiance en lui, qu’il travaillait sur les trois cerveaux…
J’acceptai la carte de visite qu’elle me tendait. Je la glissai entre les pages du témoignage de PATRICK DILLS, qui ne me déplaisait pas, mais que je ne lisais que dans les salles d’attente des différents médecins que je consultais.
Je m’aperçus, une fois chez moi, qu’elle ne s’y trouvait plus.
 
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C
Bonsoir, tout d'abord merci pour ton passage chez moi et la trace que tu y as laissé... tu es le bienvenu!!!<br /> Concernant ton blog, tu y dégages une telle émotion, je n'ai malheureusement pas le temps vu l'heure de lire le reste de ton blog, mais je me prendrais le temps... J'aime beaucoup!<br /> Je t'envoie de gros bisous<br /> Une étoile
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R
toujours agréable à lire et plein de sens et d'émotion ! un grand merci ! et bon courage ! affectueusement
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V
bonjour de VITA
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L
tout d'abord merci de ta visite sur poésies d'une vérité blog que je partage avec manuela ma compère je decouvre le tien pour le combat de ta vie ou les sentiments ressentit sont puissants je joint à toi mes pensées pour ton courage et ta force d'être je reviendrai te voir amitiés phil le baladin
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T
Ne relâche pas Antonio, tu parviendras à te faire reconnaître !
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