DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 23

Publié le par ANTONIO MANUEL

J’étais de retour chez moi. La parenthèse ouverte, comme une brèche, dans ma vie, dix ans auparavant, se refermait enfin.
J’étais heureux, soulagé. Mais je ne pouvais m’empêcher de considérer ces dix longues années comme un cuisant échec, du moins sur le plan sentimental, un fiasco total.
J’étais heureux. Pourtant j’entendais le bruit sec et net de draps usés que l’on déchire. Je me sentais fragmenté. J’étais né dans un lieu où j’avais passé toute mon enfance bien que le discours de ma famille ait toujours été sans ambiguïté quant à ce lieu, où elle se trouvait en exil.
Nous n’étions pas d’ici même si, moi, j’y étais né. Nous venions d’ailleurs, d’un pays de soleil et de lumière, au parler parfumé de l’exotique senteur des dattes et des figues écrasées trop mûres sur le bord des routes. Nous descendions d’une lignée de chercheurs d’or qui avaient fait naufrage dans une Algérie mythique à l’aura fabuleuse.
Tous les dimanches autour de la table immense du séjour, mes parents, mes frères, leurs épouses, les enfants, réinventaient la légende prodigieuse des grands-parents partis du sud de l’Espagne et faisant halte définitivement au beau pays, cette utopique Algérie qui m’était aussi familière et étrangère qu’un décor de conte de fées.
La guerre civile était bien loin dans les mémoires. Autour du couscous confectionné pour tous par ma mère, j’entendais des prénoms inconnus, des noms aux sonorités étranges. Je connaissais mieux Sidi-bel-abbès avec son quartier « maure », son faubourg Thiers et celui du  Mamelon que le village voisin! J’étais né en Picardie mais mes racines fouissaient la terre bien au-delà de l’Algérie.
Je ressemblais à ces nomades du désert, les bédouins dans leur tenue traditionnelle qu’un très joli livre offert représentait dans un hameau de tentes mouvantes, entourées de palmiers gigantesques, auprès d’un plan d’eau superbe où s’abreuvaient des chèvres, des moutons et de splendides chameaux.
J’avais l’impression d’être écartelé entre des lieus divers où s’accrochaient des souvenirs en lambeaux. La France, mon pays, me forçait à vivre en grand écart entre le nord et le sud.
L’Espagne de ma grand-mère était morte avec elle. Elle ressuscita soudain lorsque ma mère retrouva sa sœur à l’occasion de notre déménagement. Elles se mirent spontanément à communiquer dans cette langue étrangère que j’avais apprise à l’école. Evidemment, j’avais toujours été particulièrement brillant dans cette discipline. Mais j’avais fini par oublier qu’en elle revivait le pays de mes aïeux.
A quatorze ans, j’eus honte quand, devant un camarade d’école venu m’aider en mathématiques, ma mère et ma tante entamèrent une discussion d’une voix forte dans une langue qu’elles avaient toujours pratiquée en alternance avec le français. Il faut dire que j’arrivais à peine dans les bouches-du-Rhône. Je n’avais pas l’habitude des villes cosmopolites et bigarrées où toutes les langues s’équivalaient. Dans ma ville natale, nos voisins croyaient que nous descendions d’une tribu indienne d’Amérique du Nord parce qu’ils avaient entendu dire que nous étions PIEDS-NOIRS…
Quelque quinze ans après notre déménagement, je retrouvais le foyer de braises éteintes, de cendres froides que mon père avait laissé derrière lui. Ma mère vivait seule. Sa sœur également, le bâtiment juste à côté, dans la même cité de banlieue, à la mauvaise réputation, qu’autrefois. Elle avait juste changé d’étage. Le dernier étage étant devenu trop haut pour ses soixante-quinze ans et son angine de poitrine, elle habitait désormais au premier.
Je restais quelques mois en contact avec mes anciens collègues de travail et amis. La distance et le fait de ne plus rien partager effilochèrent nos relations. Je ne reçus bientôt plus aucune nouvelle d’eux. Je n’insistai pas. Je comprenais que tout ce qui nous liait appartenait au passé. Et sur ce passé, j’avais tracé un trait à l’encre rouge. Je le voulais derrière moi, définitivement révolu, à refaire comme une dissertation manquée.
C’est alors que je découvris les sites homosexuels virtuels et tentai de tisser un nouveau réseau de relations par l’intermédiaire d’Internet.
Au début, c’était fascinant toutes ces personnes qui venaient me saluer et m’accueillir sur le site. J’étais un nouveau membre et j’avais droit à l’enthousiasme, l’espoir et la curiosité que font naître un nouveau visage, une nouvelle personnalité. Je nouai rapidement des liens d’une amitié feinte. L’affection, la familiarité y étaient factices, je le constatai bien vite.
Je rencontrai néanmoins quelques personnes, connues sur le net, et j’eus souvent la surprise de devoir effectuer un important travail de reconstitution pour faire coïncider les traits affaissés et le visage bouffi, la calvitie de celui qui se présentait à moi,avec la photographie du fringant jeune homme qui m’avait plu d’emblée et séduit durant nos longues heures de conversation…
Mais j’étais désoeuvré, dans l’attente de la réponse à ma demande de mutation et Internet me distrayait.
Je fis ainsi la connaissance d’un homme de vingt-six ans, un asiatique au corps gracile, à la peau glabre et soyeuse qui resta interdit quand je lui dis que j’avais trente-trois ans. C’était une réaction d’étonnement flatteuse car il me croyait plus jeune : j’avais l’habitude depuis que j’avais dépassé vingt-cinq ans que l’on me rajeunisse. Ma mère m’avait raconté, à de multiples reprises, que lorsqu’elle avait accouché de moi, alors qu’elle était âgée de quarante et un ans, l’infirmière prit mon frère aîné qui venait la voir chaque jour à l’hôpital, pour son frère…Elle ne voulut pas croire qu’il était son premier enfant, son grand garçon et que ma mère avait par conséquent bien plus de trente ans !
Nous nous vîmes deux fois : un après-midi, à la cafétéria de Géant casino, où nous nous étions donné rendez-vous. Nous étions l’un par l’autre charmés et nous convînmes donc d’un second rendez-vous, nocturne, sur la plage. Je n’entendis plus parler de lui par la suite, excepté un soir où il m’appela désirant ardemment que l’on se retrouvât au même endroit que la fois précédente plusieurs semaines auparavant. Il va sans dire que je refusai. J’avais passé l’âge de m’amuser et je n’avais jamais vraiment été en manque sexuellement. Affectivement, oui.
Je continuai donc à fréquenter assidûment mon site homosexuel favori. Un policier municipal de trente-cinq ans, très grand et fanatique des salles de musculation, son physique en témoignait, retint mon attention. Nous échangeâmes les informations habituelles de rigueur. Nous étions tous les deux en quête d’une relation sérieuse et durable et nous partagions la même exigence de fidélité.
Dans un bar de ma ville, un après-midi de soldes à Marseille, puis chez lui, nous fîmes plus amplement connaissance. Je dois avouer qu’il ne m’était pas antipathique même si ses propos un peu extrémistes m’agaçaient et si je déplorais ses sujets de conversation limités et récurrents. Il me plaisait physiquement et je n’allais pas commencer à avoir des prétentions impossibles à satisfaire. Ca ne fonctionna cependant pas. Ne pas écouter cette petite voix intérieure qui nous souffle des vérités intuitives est un tort car elles se révèlent, à chaque fois, effectives. Nous étions en désaccord sur de trop nombreux plans : sexuellement, je n’entrerai pas dans des détails licencieux, psychologiquement, il avait une obsession véritable pour les tests de dépistage du S.I.D.A. qu’il renouvelait plusieurs fois par an, alors qu’une protection est bien plus efficace qu’une constatation, intellectuellement. Il insista néanmoins, conservant un contact par mail avec moi et m’appelant de temps à autre. Mais c’était peine perdue car j’avais laissé L. pénétrer ainsi sournoisement dans ma vie, fermant les yeux sur un physique passablement disgracieux et sur des traits de caractère que j’aurais dû juger rédhibitoires. Je savais où ma lâcheté et ma faiblesse m’avaient mené. Ca ne se reproduirait plus jamais.
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N
Très émue par tes récits, moi qui essaie de combattre ce fléau qu'est l'homophobie, j'ai d'ailleurs écrit plusieurs articles sur l'homosexualité, tu sais un jour tu rencontreras comme mon fils celui qui te rendra heureux comme eux deux le sont.<br /> Je reviendrais te rendre visite, bizn amicalement.
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A
Diable!<br /> Ce qu'il écrit bien.<br /> J'ai rarement croisé une plume aussi pâle, aussi douce, aussi exquise.<br /> <br /> Ecrire le silence, l'absence. Vous êtes poète, vous! <br /> commentaire n° : 6 posté par : Destinée (site web) le: 03/03/2008 22:35:20 sur le texte II14
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R
jolie description de scène famliale et toujours une écriture avec émotion et sensibilité ! merci d'illuminer nos esprits et nos souvenirs ! bises
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C
Gros bisous mon ami.
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T
MERCI pour ton com sur mon blog !<br /> Je découvre ainsi le tien, la magie de la blogosphère !<br /> Quant à l'aisance pour me mettre dans la peau d'un tout petit avec humour ce n'est guère difficile il suffit de remonter le temps et de se rappeler les moments de notre enfance!<br /> <br /> Je reviendrai "chez toi" pour lire plus profondément tes écrits.<br /> A tout bientôt<br /> Bises<br /> TRINITY
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