DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 21

Publié le par ANTONIO MANUEL

Dans le train qui nous ramenait, ma mère et moi, chez nous, j’admirais la diversité multiple des paysages qui se succédaient, derrière la vitre, à vive allure. La beauté de la nature me réjouissait et le défilé, rapide et continu, de ses luxuriantes et somptueuses parures divertissait mon esprit et apaisait mon âme.
A la gare de Marseille, mon frère aîné nous attendait. Il était mon parrain depuis ses vingt et un ans. Il était alors fiancé avec la jeune fille qui deviendrait peu après sa femme et qui accepta d’être ma marraine. J’avais environ un an.
Trente ans s’étaient écoulés depuis qu’il m’avait tenu sur les fonts baptismaux. Enfin, je rentrais chez nous. La voiture parcourut la route que je connaissais par cœur pour l’avoir empruntée régulièrement durant les cinq années de mes études universitaires. Non loin de chez moi, la mer apparut sur la droite, écumante contre les rochers formant la jetée.
Chez ma mère, je retrouvai ma petite chambre d’étudiant et la multitude de livres amassés au fil des ans. Ils étaient sagement rangés sur les rayonnages d’une bibliothèque qui courait le long du mur et envahissait la pièce. Ils témoignaient des efforts déployés pour obtenir mes examens et, au-delà, dans le but de circonscrire le phénomène littéraire. Mieux comprendre ma vocation pour la littérature, pressentie depuis l’enfance. Essayer d’approcher celui que j’étais, grâce aux mots choisis des autres, préservés dans les livres.
Ma sœur avait déposé un livre sur mon bureau : « Véronika décide de mourir » de PAULO COELHO. Il lui avait été recommandé par sa sophrologue et amie, à qui elle avait fait le récit de mes tentatives de suicides avortées. Je le lus avec ferveur. J’ai gardé, de sa lecture, le souvenir d’une œuvre profonde, documentée et réfléchie, flirtant avec le conte merveilleux auquel l’apparente son dénouement. J’aimai cette œuvre, tout comme « L’Alchimiste », du même auteur, que j’avais également beaucoup apprécié, quelques années auparavant. Cependant, je ne saisis pas, alors, en quoi sa lecture pouvait m’aider.
J’avais laissé définitivement derrière moi une existence semblable aux ciels brouillés vers lesquels j’avais pris l’habitude de ne pas lever les yeux. J’avais tout abandonné de cette parenthèse de quinze années qui avaient amputé ma vie. Je voulais renaître, repartir de zéro, faire comme si tout cela ne s’était jamais produit : je venais de décrocher le C.A.P.E.S et j’attendais la période de formulation des vœux, dans l’espoir d’obtenir un poste dans un établissement de l’Académie où j’avais passé les épreuves écrites du concours.
Je pris rendez-vous avec notre médecin de famille. Il me prescrivit les médicaments qui avaient été supprimés de mon ordonnance, par l’un de ses confrères dont il ne partageait manifestement pas l’opinion. Je pus recommencer mon traitement : je conservai les mêmes anxiolytiques et les bêtabloquants auxquels j’étais habitué. En revanche, il souhaitait me voir prendre un autre antidépresseur, le Prozac ne lui semblant pas adapté à mon cas. Ce fut une succession de pilules, « inhibitrices sélectives de la recapture de la sérotonine » ! Aucune ne me convenait car elles n’étaient pas compatibles avec la réalisation des activités quotidiennes, dans le cadre d’une vie normale. Les unes me rendaient léthargique et somnolent. Les autres me provoquaient une agressivité qui suscita de nombreuses altercations qui n’avaient rien à voir avec mon caractère ordinaire. D’autres encore, étaient la cause d’une euphorie excessive et d’une insouciance qui me poussait à dépenser de l’argent que je ne possédais pas…L’avant dernier antidépresseur testé me donnait l’impression d’être complètement ivre : le sol se dérobait sous mes pieds, les arbres et les buissons flottaient dans l’air, j’étais incapable de marcher sans louvoyer comme un homme après qu’il a écumé un comptoir entier de pintes de bière alignées.
 J’étais sur le point d’abandonner l’idée qu’un antidépresseur m’était provisoirement bénéfique quand, heureusement, nous parvînmes à trouver celui dont je ne ressentais pas les possibles effets secondaires.
Entre temps, J’avais repris ma thérapie chez la psychanalyste choisie lors du diagnostic, quinze ans plus tôt, de ma recto-colite hémorragique ulcéreuse. Nous poursuivîmes la thérapie en face à face, comme nous le faisions, depuis que mon analyste du nord avait déclaré ma psychanalyse achevée, quand je la revoyais à chaque vacance scolaire.
Parallèlement, je consultais la psychologue, spécialisée en sophrologie, que ma sœur connaissait depuis de longues années et dont elle appréciait l’empathie et l’efficacité concrète immédiate.
J’étais bien décidé à entamer une nouvelle vie en mettant toutes les chances de mon côté. Ma recto-colite me laissait plus ou moins tranquille tant que je lui procurais, quotidiennement, ses gélules de Dipentum et sa dose de cortisone, de préférence le matin. Le soir étant réservé aux lavements alternés de Pentasa et de Betnesol, à conserver toute la nuit si possible. Elle ne connaissait pas l’état de quiescence souhaité mais une fois ces remèdes apportés, je l’oubliais presque.
J’étais à huit cents kilomètres de L. Je me sentais délivré de son emprise et de sa tyrannie monstrueuse.
Après quelques mois de repos, j’eus, par l’intermédiaire du Net, quelques aventures sans lendemain. Je n’étais pas prêt à m’attacher à un autre homme et je ne savais même pas si ma demande de mutation dans l’Académie allait être acceptée, donc j’ignorais encore où je pourrais me trouver à la rentrée de septembre. Il n’y avait qu’une seule alternative : le retour dans mon collège de l’Aisne, qui m’avait été désigné comme poste fixe, susceptible par conséquent d’être le seul établissement scolaire où se déroulerait ma carrière d’enseignant. Ce que je refusais catégoriquement, disposé, le cas échéant, à formuler une demande de mise en disponibilité. Ou, et c’est ce que je pensais avoir mérité, l’acceptation de ma mutation dans un lycée de l’Académie.
Dans l’attente que la décision fût arrêtée, je me distrayais de mes révisions d’histoire littéraire et de grammaire et stylistique, en cherchant à converser sur le Web. Je connaissais le nom de quelques sites gay et je m’y inscrivis. J’y nouai rapidement des liens plus ou moins superficiels avec des homosexuels qui essayaient, tout comme moi, de ne pas s’étioler entre les remparts de solitude et de silence qu’ils avaient été contraints d’édifier pour protéger leur intimité.
Si l’opinion publique a indéniablement évolué en ce qui concerne l’homosexualité en général, la révélation, choisie ou subie de son homosexualité, peut encore briser la carrière professionnelle d’un individu ou amener sa famille, ses amis, à le rejeter et à rompre tout contact avec lui.
C’est l’une des raisons pour lesquelles j’écris ce livre, afin que les droits des homosexuels à l’indifférence soient respectés, non pas uniquement dans les textes de loi mais également au quotidien, dans les faits.
Si les sites de rencontre gay connaissent une telle fréquentation, c’est en partie à cause de l’ostracisme que la société impose aux homosexuels.
La mémoire même des homosexuels internés dans les camps de concentration, pour la seule faute de ne pas partager les attirances sexuelles communes, et sur lesquels ont été effectuées des expériences médicales et chirurgicales dont l’atrocité est inconcevable, n’est même pas sauvegardée de l’oubli. Interrogeons des adolescents sur ce qui provoquait l’internement systématique, par l’occupant allemand, dans les camps de la mort, sous la seconde guerre mondiale : ils citeront sans hésitation l’appartenance au judaïsme et la résistance à l’occupant. Des homosexuels et du port de l’étoile rose, il ne sera pas question.
L’Histoire a jeté un voile de pudeur honteuse sur l’homosexualité. Des écrivains ont décrit le phénomène homosexuel de l’Antiquité à nos jours. Des écrivains qui se sont ouverts dans leurs œuvres de ce qu’on nommait autrefois « leur inversion ». Je remercie DOMINIQUE FERNANDEZ pour son ouvrage érudit et passionnant : Le Rapt de Ganymède .
Lorsque les enseignants homosexuels ne risqueront plus de connaître le harcèlement, les injures et les moqueries, pour s’être dévoilés, lorsque leurs élèves, informés de leurs mœurs, continueront de les respecter, alors on pourra dire que l’opinion générale sur l’homosexualité a vraiment évolué.
 
 
 
 
 
 
 
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R
on apprend jamais dans nos livres d'histoire que " Des dizaines de milliers d'homosexuels furent déportés par les nazis. L'organisation de cette déportation ne fut cependant pas systématique et les déportés homosexuels n'étaient pas exterminés à leur arrivée dans les camps contrairement aux Juifs et aux Tsiganes. <br /> En Allemagne, depuis le XIXe siècle, l'article 175 du code pénal punissait l'homosexualité. Cet article fut particulièrement appliqué après l'arrivée de nazis au pouvoir et plus nettement encore après 1938. Les homosexuels arrêtés étaint d'ailleurs surmommés les « Hundert-fünf-und-siebzig », les "175", dans les camps.<br /> En France, un peu plus de 200 homosexuels furent arrêtés, principalement dans l'Est de la France, dans l'Alsace et la Moselle devenues provinces allemandes. Ces arrestations furent effectuées grâce aux fichiers constitués par la police française d'avant-guerre. Il n'y eut pas de déportation d'homosexuels venant du reste de la France à quelques exceptions près : on connaît quatre cas d'ouvriers du STO qui furent arrêtés pour homosexualité en Allemagne et déportés. Le nombre de 210 français déportés pour homosexualité est sans doute sous-estimé : tous les dossiers n'ont pas été retrouvés et, après la guerre, peu d'homosexuels firent connaître la raison de elur déportation.<br /> Dans les camps, les homosexuels étaient soumis aux mêmes privations, aux brutalités, au travail forcé, aux expériences médicales, mais le triangle rose qu'ils portaient les soumettaient au mépris et à des vexations plus graves. Certains furent ainsi livrés aux chiens des S.S. qui les dévorèrent devant les autres déportés.<br /> (Témoignage de Pierre Seel sur le camp de Schirmeck). "<br /> merci antonio de rappeler cet episode de l'histoire ! affectueusement
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C
Je ne comprends pas les gens qui jugent les homosexuels, pourquoi ne laisse-t-on pas chacun vivre comme il en a envie, tout le monde est différent, pourquoi en faire toute une histoire ? J'ai deux amis homosexuels qui sont adorables et je ne supporte pas les gens qui font des reproches aux homosexuels. Gros bisous à toi
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A
un commentaire vient d'être posté par Franck sur l'article DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 1, sur votre blog antoniomanuel<br /> <br /> Extrait du commentaire:<br /> Juste un petit mot sans style, car je n'ai pas ton talent d'écrivain, mais j'ai été particulièrement touché au plus profond de moi en lisant ton texte parlant du manque de relations sexuelles avc un de tes ex !<br /> Saches que j'ai vécu exactement la meme histoire, 17a en couple avec la dernère années plus aucune relations sexuelles et pourtant j'aimais mon mec plus que tout !!! alors quand il est partit du jour au lendemain tout s'est écroulé autours de moi... tout ca parceque nous étions sur un plan affectif différent !!<br /> Aujourd'hui je suis fatigué de tous ces mecs qui cherchent des Brat Pitt ou des étalons avec 30 cm dans le pantalon !!!<br /> Je n'ai pas l'impression d'appartenir à ce groupe qui me donne envie de vomir...<br /> Je suis jamais comme il faut, malgrè mes 25 kg de perdu en 7 mois, je suis pas assez mince pour les uns, pas assez gros pour les autres, ou bien trop poilu, pas assez jeune,... bref... y a de quoi de barrer quelque part ou tu n'aurai besoin de personne...<br /> Malheureusement, je dois constater que je n'aime vivre qu'en binome... et que le célibat me mine le moral... <br /> Gros bisous a toutes et tous...<br /> Franck
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J
Cher Antonio!Quant je lis tes pages je me dis depuis tellement d'année que tu fais face à ta maladie recto-colite hemoragique et tout ce qui en résulte.Aussi a ton homosexualité tu défend tes droit à être différent.C'est pourquoi je ne comprend pas toutes ces personnes qui te critique sans même te connaître en te lisant.Tu as le courage à chaque foi de continuer alors avance vers le but que tu t'es fixer l'écriture.Je t'embrasse Jeannette
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A
un commentaire vient d'être posté par eric sur l'article DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II13, sur votre blog antoniomanuel<br /> <br /> Extrait du commentaire:<br /> Jolie écriture j essaierai de lire en totalité. <br /> Au plaisir je t embrasse.<br /> Eric
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