DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II19

Publié le par ANTONIO MANUEL

Ma mère était au bout de la route qui me conduisit du C.H.U. à ma ville natale. Elle avait parcouru huit cent kilomètres dans l’angoisse et la nuit pour me secourir. Elle m’apparut dans l’encadrement de la porte, comme ma grand-mère autrefois dans l’un de mes souvenirs vivace, inquiète et souriante, le visage marqué par la terreur récente de perdre un enfant, soulagée, en larmes.
C’est ainsi, du moins, que l’écriture me la restitue lors de mon retour à la maison, après ma tentative de suicide ratée.
Elle me prit dans ses bras, me serra contre son cœur. Son amour et la chaleur de son étreinte me submergèrent. J’avais quatre ans, ma grand-mère n’était pas morte encore. Elle me consolait d’un chagrin immense, un désespoir d’enfant. Je pouvais sentir le tissu humide et tiède, du grand tablier dont elle protégeait sa blouse, contre ma joue. Je ne parvenais pas à entourer de mes bras son vaste corps. Elle me réconfortait, me consolait, les deux mains sur ma tête qu’elle pressait doucement contre son ventre.
Cette nuit là, je dormis avec ma mère, dans le lit que nous avions partagé ma sœur et moi, après le décès de ma grand-mère. Je tremblais, j’avais peur, j’avais froid. Je me blottissais contre ma mère pour apaiser le tremblement incontrôlable de mon corps, l’entrechoquement de mes dents, ces frissons qui parcouraient ma peau malgré les couvertures. Sur le point de m’endormir, le choc soudain du défibrillateur me faisait sursauter. Je finissais par sombrer dans un sommeil traversé de cauchemars violents, peuplé de hideurs et de figures livides, avant de tomber dans l’épaisseur d’une obscurité dont je reconnaissais le néant.
Au petit-déjeuner, pris en tête à tête avec ma mère, puisque mon frère et son épouse travaillaient, je ne parvins pas, sans difficultés de déglutition, à manger plus d’une demi-biscotte. Je mâchais avec soin chaque bouchée que je réussissais à avaler avec une gorgée d’eau.
Le médecin passa dans la matinée. Celui de mon enfance avait pris sa retraite depuis bien longtemps. Le jeune homme qui se présenta à nous, le médecin de famille de mon frère, se fit longuement expliquer mon état de santé. J’avais du mal à m’exprimer, la sécheresse de ma bouche collant ma langue à mon palais. Mais assistée de ma mère, qui intervenait pour compléter mon discours, et grâce à la bienveillante patience du praticien, je conclus par la conséquence logique de tout ce que je lui avais dit précédemment : il ne me restait plus aucun médicament.
Il m’avait écouté attentivement. Il n’avait pas été sans remarquer le ton rauque de ma voix, mon essoufflement, mes mains tremblantes, ma maigreur et la pâleur maladive de mon teint. Il rédigea rapidement une ordonnance. Il m’expliqua qu’il fallait mettre un terme brutal et définitif à mon accoutumance médicamenteuse qui m’avait amené à l’escalade fatidique et au geste qui avait failli me coûter la vie. Il ne me prescrivit donc ni anxiolytiques, ni anti-dépresseurs, ni bêtabloquants. Il me recommanda de m’en tenir au seul traitement indispensable à ses yeux : celui de ma recto-colite hémorragique ulcéreuse.
Ma mère le raccompagna à la porte. La perspective du brusque sevrage qu’il m’imposait m’effrayait. Je prenais du Lexomil depuis l’âge de quatorze ans, précisément à la suite des bouleversements qu’avait engendrés dans ma vie le déménagement de mes parents. Comment allais-je pouvoir affronter, seul, l’épreuve que je traversais ? J’avais retrouvé ma famille, ma mère qui m’avait tant manqué depuis quinze ans, même si je lui avais rendu visite à chaque vacance scolaire, mon frère. Mais j’avais abandonné, une nouvelle fois, ma maison, mes amis, le collège où je travaillais depuis de si nombreuses années…je perdais, de nouveau, tous mes repères habituels. Car cette ville, cette maison, son jardin, ses pièces, sa rue, s’ils me ramenaient à mon enfance et au début de mon adolescence, ils n’étaient pas ceux que ma mutation professionnelle, après l’obtention du C.A.P.E.S, m’avait contraint à habiter, à fréquenter, à apprendre et à aimer.
Je me sentais perdu, exilé, angoissé. Et je ne pouvais rien prendre pour apaiser mon anxiété. Je ne sortais pas de la maison. Je faisais quelques pas dans le jardin, je restais assis sur les marches quelques minutes. Je passais le plus clair du temps que nous demeurâmes, ma mère et moi, chez mon frère, à regarder passivement la télévision en sa compagnie.
Ma mère renouait, un peu plus chaque jour, avec la vie qu’elle avait connue peu après son retour, forcé et précipité, d’Algérie, en soixante deux. Elle bavardait avec les voisines en allant, avertie par les coups de klaxon de la camionnette du boucher ou du boulanger, acheter de quoi préparer le déjeuner que mon frère prenait avec nous. Elle s’affairait dans la cuisine toute la matinée, mettait une machine en marche, balayait, lavait, rangeait…
Moi, j’essayais de vivre sans la molécule chimique que m’avait prescrite le médecin à quatorze ans parce que je souffrais d’un mal être auquel il ne savait pas remédier autrement. Mes amis d’enfance avaient quitté la ville. Ils s’étaient tous mariés et ils travaillaient pour payer la vie qu’ils avaient voulu ressemblante à celle que leur avait offerte leurs parents, ou un peu meilleure : travail, épouse, maison, enfants.
Je me sentais aussi différent d’eux désormais que j’avais pu l’être des adolescents de la cité de banlieue où nous avions emménagé, à l’époque de mes quatorze ans. Notre intimité, notre complicité, passées, n’étaient plus qu’un souvenir. Je redoutais de les rencontrer par hasard dans la rue, lorsqu’ils rendaient visite à leurs parents qui, eux, étaient restés fidèles à la maison qu’ils avaient eu tant de mal à acheter. Aujourd’hui qu’elle leur appartenait, ils n’étaient pas prêts de la quitter.
J’éprouvais envers eux le même sentiment d’exclusion d’un monde qui n’était pas le mien, de préoccupations qui m’indifféraient, le même sentiment d’étrangeté que celui qui m’avait tenu à l’écart des garçons et des filles du quartier populaire qui avait fait soudainement irruption dans ma vie d’adolescent. Et la béquille donnée par le médecin, alors, pour m’aider à supporter cela, m’était refusée.
Je percevais de nouveau mon homosexualité comme le signe infamant que personne ne pouvait ne pas remarquer. Je n’osais pas franchir le pas de la porte d’entrée. Je regardais le monde à travers le rideau de la fenêtre du salon, qui avait été notre chambre à ma grand-mère et à moi jusqu’à mes six ans.
Je me demandais comment, à la faveur d’un banal déménagement, j’avais pu changer à ce point. Comment le garçon discipliné bien qu’un peu espiègle, intelligent, charmeur, socialement très bien intégré, heureux au sein de sa famille, à l’école, avec ses nombreux amis, avait-il pu se convertir en l’adolescent anxieux et effacé, maladroit, si emprunté parmi ses pairs, que j’étais devenu ? Il refaisait surface, en moi, à l’occasion de cette nouvelle fêlure de ma vie. Il était là, vulnérable, malingre, malade, souffreteux. Le sevrage médicamenteux lui avait livré passage. Je comprenais qu’il n’avait jamais réellement disparu. Les anxiolytiques puis les bêtabloquants et enfin les anti-dépresseurs l’avait emmuré vivant. Ils l’avaient gardé dans sa camisole chimique, protégé de lui-même par des parois capitonnées. J’avais perdu la mémoire de sa voix, de son maintien voûté, cette posture de soumission et d’effacement qu’avait naturellement adoptée son corps pour être en harmonie avec son esprit torturé. Je le retrouvais victorieusement inchangé. Il avait vécu au-dedans de moi durant toutes ses années où je m’étais efforcé de prendre les rênes de ma vie, plus fermement de succès en succès. Etudes, profession, vie privée, extérieurement j’avais réalisé un rêve de réussite. Même sur le plan spirituel, le yoga m’avait conféré une aura très appréciée des élèves, adultes, du cours que je dispensais à la M.J.C. Je pensais, sincèrement, que mes années d’analyse, ma pratique du yoga, que l’école destinée à la formation des enseignants de cette philosophie de vie, avait intensifiée et approfondie, son enseignement pendant cinq ans et les dures et longues années d’apprentissage de ma profession d’enseignant dans ce collège difficile de l’Aisne, avaient fait de moi un autre.
J’avais commis l’erreur de croire que je pouvais guérir de moi-même, en écartant de ma vue celui que j’étais devenu et que, d’une certaine façon, je n’avais certainement jamais dû cesser d’être depuis ma naissance.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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C
Coucou, je te lis toujours avec autant de plaisir et je te fais de gros bisous.
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R
bonsoir ! être soi même et aimé ! ton texte est émouvant et pose la relation de la mère à son fils et l acceptation de sa différence ! on est plus fort quand on se sent aimé ! bonne soirée et affectueuses pensées
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B
Je suis à la fois ravie et surprise de découvrir sur ce forum le début du texte publié sur le blog d'Antonio Manuel, ce matin. <br /> J'espère qu'en tant qu'auteur de cet extrait d'une oeuvre qui doit faire approximativement, actuellement en cours de rédaction, 150 pages, il a autorisé cette publication... <br /> Si cela a été fait sans son accord, comment pouvons-nous savoir qu'il aurait lui-même choisi ce court passage de son texte et pas plutôt celui où il transcrit la phrase fondamentale, violente et déterminante pour son évolution future, proférée à de multiples reprises par son père, qui condamne l'homosexualité très durement devant Antonio, enfant, sans savoir que son fils est homosexuel? <br /> C'est une question que je me pose... <br /> De plus la suite de cet extrait, 2 pages de texte environ, est particulièrement poignante: le texte de ce matin est construit sur un crescendo qui amène le narrateur à admettre que les médicaments n'ont jamais rien fait d'autre qu'emmurer vivant en lui le petit garçon homosexuel qu'il est resté. Ce petit garçon appartenant à la minorité sexuelle que son père souhaitait voir crever... <br /> Je vous souhaite une excellente lecture. <br /> (Je cite, eh oui comme hier, ma réaction, copiée/collée ici, sur le forum de FRANCE2 LIVRES)
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J
BONJOUR ANTONIO! Tu as la chance d'avoir encore la présence de ta Mère chez qui tu peux te réfugier quant tu en as envie.Ta famille,même si parfois ça peut être une charge aussi à partager leur angoisse et leurs propres problèmes,ils peuvent aussi s'appuyer sur toi en cas de besoin .Je t'embrasse ainsi que ta MAMAN.Jeannette
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M
Rester soit même est la meilleure façon de vivre sa vie sans contrainte...<br /> Pourquoi se créer un double, si bien soit il, puisque notre vrai moi reviendra tôt ou tard à la surface...<br /> Bonne continuation cher Antonio.<br /> A très bientôt.<br /> Grosses bises
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