DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II17

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

J’étais désemparé. Je voulus revenir sur mes pas. Il m’était de plus en plus difficile de marcher. Respirer réclamait toute mon énergie. Mes jambes étaient lourdes, mes pieds semblaient adhérer au sol. Le froid envahit brusquement tout mon corps. Je devins une statue de marbre. Je savais que la vie se retirait progressivement de moi. Mon frère arriva sur les lieux en même temps que l’ambulance du S.AM.U. On me transporta dans le véhicule sur une civière. Je croisai son regard. Je lui demandai qu’il pardonnât mon geste mais de ma bouche ne sortit aucun son. Il dut lire la terreur dans mes yeux : il me prit la main. Puis les portes de l’ambulance se refermèrent.
Le trajet jusqu’au C.H.U. voisin dura une éternité pendant laquelle, un jeune homme, qui avait placé un masque à oxygène sur ma bouche, ne cessa pas de me parler. Je n’avais qu’une envie : dormir. Dès que mes paupières se fermaient, il m’interpellait, il insistait pour que je le regarde, que je l’écoute. Il ne me laissait pas tranquillement sombrer dans le sommeil dont j’avais tant besoin. Je m’efforçais de lui obéir. Je clignais des yeux à chacune de ses questions.
Je dus malgré tout perdre connaissance. Je me réveillai en caleçon, assis sur un tabouret, une femme s’adressait à moi durement. Il y avait du monde autour d’elle, plusieurs personnes qui s’activaient dans l’exécution de je ne sais quelle tâche. Je pris soudain conscience qu’elle était en train de m’enfoncer un tuyau énorme dans la gorge. Ca avait l’air de lui causer une sorte de jouissance sadique. Elle jubilait, espérant à voix haute que j’avais mal. Je me dis qu’elle pouvait toujours me torturer autant qu’elle voudrait, je ne ressentais plus rien.
Puis ce fut la nuit, dense. Un anéantissement de tout mon être. Je me souviens d’une lumière aveuglante chaque fois que je jaillissais de l’obscurité étale et silencieuse. Un homme penché au-dessus de moi me hurlait des questions dont je ne comprenais pas l’intérêt : ton nom ? Ta date de naissance ? On est en quelle année ? Où tu habites ? Et puis celle-ci qui revenait, qui revenait et à laquelle je fournissais toujours la même réponse : qu’est-ce que tu as pris ? Quels médicaments ? Je pensais qu’il voulait connaître le nom précis des cachets que j’avais avalés mais je me rappelais uniquement leur classe pharmaceutique : des bêtabloquants. Après quoi, je disparaissais de nouveau dans une eau épaisse et sombre. Plus rien n’existait : aucune odeur, aucun son, pas la moindre sensation. Une absence absolue de la conscience.
J’appris, bien après, que cette nuit là les médecins avaient appelé mon frère pour lui dire qu’ils ne parvenaient pas à me récupérer, qu’il fallait envisager le pire. Toute ma famille avait été alertée, au beau milieu de la nuit, mes frères se téléphonant les uns aux autres pour s’informer de l’évolution de la situation, pour se rassurer…Ma mère prit le premier T.G.V. à destination de la Somme.
Pendant ce temps, je ne saurais dire où je me trouvais. J’avais quitté mon corps ou bien c’est lui qui s’était libéré de moi. Je ne me vis pas dans un tunnel de lumière, ébloui par le rayonnement d’une sagesse intense, enveloppé de chaleur, habité par une ineffable sérénité. Pas un de mes morts ne vint à ma rencontre. Tout s’était arrêté. Le monde avait pris fin.
Je me réveillai d’un coma qui ne m’avait laissé que le souvenir de ces allers-retours répétés entre la salle d’interrogatoire où il me harcelait de questions stupides et le néant. Dès qu’une infirmière pénétra dans ma chambre, je me plaignis du traitement inhumain dont j’avais été victime et exigeai une explication. J’étais sous perfusion et je pouvais entendre le battement paisible de mon cœur par l’intermédiaire du moniteur auquel j’étais relié. Un médecin finit par surgir du couloir, dont je pouvais, depuis mon lit, observer le va et vient permanent. En fait, je compris plus tard que je me trouvais dans le service de cardiologie, dans une salle des urgences de l’hôpital. Mon cœur s’était arrêté de battre un instant, dans la nuit, et après les chocs du défibrillateur, on m’avait donc placé sous une surveillance constante. Le médecin fut précis, concis et impassible. Je le remerciai. Je savais tout. Enfin, tout ce qu’il était en mesure de me révéler à propos de mon état de santé en entrant à l’hôpital et de ce qui avait eu lieu du fait même de sa dégradation très rapide : le lavage d’estomac avait été inutile, la substance chimique avait traversé la muqueuse fine de l’intestin et s’était mélangée au sang. Ce que je n’avais pas pu leur dévoiler parce que je l’avais complètement oublié, ignorant la durée de vie dans l’organisme de la molécule composant le lexomil, c’est qu’outre les deux plaquettes de Propanolol dosé à quarante milligrammes, j’avais également pris la totalité d’un tube de cet anxiolytique trois jours auparavant : le cocktail avait bien failli m’être fatal. C’est de cette information, cruciale pour eux comme pour moi, qu’ils avaient eu besoin pour me garder en vie. J’avais été incapable de la leur fournir. Je le regrettai amèrement mais quelques jours plus tard le même médecin me déclara que je ne garderais aucune séquelle de mon arrêt cardiaque.
Mon séjour à l’hôpital n’excéda pas une semaine. Une fois que je fus hors de danger, le comportement des infirmières, attentives et patientes les premiers jours, se modifia sensiblement. Elles changeaient la perfusion sans ménagement, me réveillant ainsi plusieurs fois par nuit. Un matin, je me retrouvai couché dans des draps trempés, parce qu’elles n’avaient pas enfoncé correctement dans la veine l’aiguille de la perfusion dont le contenu s’était répandu dans le lit. Elles me faisaient sentir, par la sécheresse de leurs gestes et leur amabilité discutable, qu’elles estimaient que je n’avais plus aucune raison de demeurer dans le service de réanimation. Mais il n’y avait aucun lit disponible dans le service où un psychologue et une diététicienne m’auraient normalement pris en charge. Chaque jour, je demandais à avoir un entretien avec un psychothérapeute. Je ne m’alimentais plus et n’éprouvais aucune envie de manger. Il me fallait recevoir l’aide et les conseils de spécialistes, non pas du cœur mais du psychisme et de la nutrition.
Face à l’inertie qui m’entourait et comprenant la vanité de ma demande réitérée, je décidai de quitter l’hôpital. Je retirai la perfusion de glucose de mon bras et commençai à m’habiller avec les quelques vêtements que contenait l’armoire. Ceux qu’ils m’avaient retirés à mon arrivée, en fait. Je réunis tout ce qui m’avait été apporté lors des visites de ma famille et celle de mon collègue d’anglais, accompagné de son ami, dans un sac en plastique et descendit à l’accueil. Là on me fit signer un formulaire dégageant l’hôpital de toute responsabilité dès l’instant où je quittais les lieux sans l’autorisation d’un médecin. Je parvins à joindre ma belle-sœur au bureau où elle travaillait et attendit à l’extérieur qu’elle puisse se libérer pour rentrer avec elle.
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P
pas facile du tout!!je ne sais pas depuis quand date cette tentative de suicide mais je suis de coeur avec toi!! gros bisous
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C
Plein de gros bisous du dimanche et merci de tes petits mots sur mon blog. A demain. J'espère que tu as passé un excellent week-end.
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C
Je te souhaite de passer un excellent week-end. Gros bisous.
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M
Bonsoir Antonio, juste un petit coucou du soir pour te faire un gros bisou et te souhaiter une bonne fin de we.<br /> Amicalement.
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D
plein de bisous en passant par chez toi<br /> <br /> courage et bon week-end<br /> <br /> didine
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