DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II16

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

J’ai parcouru d’un pas vif les allées du marché : juste histoire de me dégourdir les jambes et de prendre un peu l’air. Ciel de coton, soleil absent, température en baisse. Je sais bien qu’on est en février mais on a connu des jours meilleurs !

J’ai appelé ma mère à huit heures, après avoir regardé TELE MATIN. Je suis chez moi depuis vendredi soir, tant pis pour la facture d’électricité. D’ailleurs je l’ai déjà reçue : ahurissant de constater qu’il est presque impossible  de se chauffer…Quand je pense à son montant exorbitant, je me demande combien il me faudrait payer pour vivre chez moi tout l’hiver. Je partage mon temps de façon très inégale entre mon appartement et celui de ma mère, privilégiant les jours où je suis avec elle, réservant les week-end à ma vie privée. En deux mois, soit approximativement une quinzaine de jours, j’ai consommé de l’électricité pour un montant de 153,98 euros TTC. Prochaine facture vers le 13 avril 2008…

Ma mère m’a dit qu’elle manquait de café, de céréales au chocolat pour son petit déjeuner et de TAILLEFINE FIZZ aux agrumes. Je lui ai demandé pourquoi elle n’en avait pas acheté plusieurs bouteilles, plusieurs boîtes et plusieurs paquets lorsque je l’avais emmenée à l’hypermarché  la semaine dernière. Elle m’a assuré que ce n’était pas grave, elle irait à la superette en bas de chez elle. Si ce n’est pas grave, pourquoi a-t-elle éprouvé la nécessité de me le signaler ? Ca y est, je suis harcelé par un sentiment viscéral de culpabilité. Le cadet de mes quatre frères aînés habitent la même ville que ma mère. Elle n’a qu’à lui passer un coup de fil et ma belle-sœur ou  lui s’arrangera pour aller lui faire quelques courses en attendant mon retour. Ils l’accompagneront si elle préfère choisir elle-même les produits auxquels elle est habituée. Elle sait pertinemment que cela ne les dérangera pas, mon frère le lui a répété de nombreuses fois, qu’elle n’hésite pas à faire appel à eux si besoin. Mais voilà, c’est à moi qu’elle fait part de son manque de café, de céréales et de boisson gazeuse… je suis celui de ses six enfants qu’elle a élu pour lui tenir lieu de bâton de vieillesse. Il me faut avouer à sa décharge que depuis six années que j’ai obtenu ma mutation et suis retourné vivre avec elle, elle m’a énormément soutenu, affectivement et matériellement. Si j’avais pu me sentir redevable, avant cela, de tout ce que mes parents avaient fait pour moi, je considérais désormais comme un devoir filial d’être présent à ses côtés.

Je n’avais jamais manqué de rien, même si nous fûmes toujours bien loin de faire parti des privilégiés assujettis au paiement de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune. J’avais été aimé, choyé par ma grand-mère et par ma mère, vêtu correctement, logé bien au chaud dans une maison confortable, j’avais mangé à ma faim et mes parents s’étaient sacrifiés pour que je poursuive de longues études, constatant que j’avais de bons résultats scolaires et que je ne rechignais jamais à faire mes devoirs consciencieusement.

L’école n’avait pas su passionner mes frères qui avaient préféré trouver rapidement un travail dès que cela leur avait été possible. Ma sœur a toujours pensé qu’elle fut mal conseillée dans l’orientation à donner à ses études et  dut supporter deux ans dans une section technologique qui ne lui convenait absolument pas. D’où l’échec au baccalauréat et le refus, malgré l’insistance de mes parents, de se présenter à la session de rattrapage étant donné qu’elle n’avait échoué que de quelques points. Je suis heureux, qu’après quelques années de stages inutiles sur le plan éducatif, elle soit parvenue, seule, à la décision courageuse de reprendre ses études en passant, avec succès, l’Examen Spécial d’Entrée à l’Université, choisissant la voie littéraire, obtenant brillamment, alors qu’elle attendait un enfant depuis huit mois lorsqu’elle  passa les épreuves à Paris, le concours faisant d’elle une enseignante dévouée et volontaire.

Mais je suis le seul enfant de la famille à n’être pas marié. Le seul à attendre de ma mère qu’elle me prouve une fois pour toutes qu’ apprendre qu’elle était enceinte il y a quarante ans, la remplit d’une joie extrême et qu’elle me porta amoureusement durant toute sa gestation. Car je sais que je ne fus ni attendu, ni désiré. On ne peut modifier le passé. Alors je tente éperdument, mu par un besoin de reconnaissance extrême, vital, de la satisfaire quoiqu’il m’en coûte et de lui témoigner ainsi mon amour pour elle infini. Je ne supporterais, en aucun cas, qu’elle puisse penser que je suis un fils ingrat.

Il m’est nécessaire de la savoir comblée. Qu’elle me parle d’un quelconque manque réveille en moi une carence affective profonde. En l’entendant se plaindre au téléphone, j’éprouve aussitôt le désir de la retrouver, de la serrer dans mes bras, de la satisfaire. Mais, dans le même temps, je me souviens que j’ai perdu presque deux kilos depuis que je suis chez moi : elle va le remarquer, s’inquiéter, m’angoisser, me culpabiliser à l’idée que, par ma faute, elle est malheureuse. Comme si j’étais le centre de son univers, comme si je souhaitais l’être inconsciemment en occupant sa pensée, même par le soucis que lui cause ma santé, en permanence. Puisqu’elle est ma boussole, mon obsession, je veux l’être également pour elle. Mais cette exigence me prive de moi-même.

J’ai contacté mon syndicat cette semaine. Une voix féminine m’a conseillé, après s’être amplement informée du motif de mon appel, de remplir une nouvelle fois le formulaire de demande de prolongation de congé de longue maladie : qu’il s’agisse d’une première demande ou d’une prolongation d’un congé déjà octroyé, le formulaire à envoyer à l’Inspection Académique, via l’établissement scolaire où l’on enseigne, est le même. Un courrier en provenance du Rectorat m’a confirmé, ce matin, l’urgence de la procédure. J’avais déjà rendez-vous avec ma gastro-entérologue pour démarrer le traitement par immunosuppresseurs lundi prochain, mais j’ai jugé qu’il valait mieux, pour respecter les délais impartis, que je la voie au plus vite car c’est elle qui doit rédiger les deux certificats médicaux à joindre obligatoirement à la demande : l’un la justifiant, l’autre détaillant, sous pli confidentiel adressé au Comité Médical Départemental, l’évolution de la maladie qui la justifie. J’ai donc rappelé la secrétaire de mon médecin, et j’ai réussi à obtenir un rendez-vous pour le vendredi de cette semaine. J’appréhende un peu sa réaction quand elle va se rendre compte que j’ai encore maigri. La dernière fois qu’elle m’avait ausculté, elle m’avait un peu sermonné, c’était son rôle, en observant ma maigreur. J’avais dû lui avouer que je souffrais de troubles du comportement alimentaire. Elle m’avait écouté et parlé avec une mansuétude et une douceur que je ne lui connaissais pas. Je devais lui inspirer de la compassion. Elle ne me jugea pas, ne me condamna pas. Elle ne comprenait pas les raisons à l’origine du traitement que je faisais subir à mon corps. Je lui rappelai que j’étais en thérapie depuis plus de quinze ans et que ma psychanalyste, si elle détenait une explication autre que celle que je pouvais moi-même donner, ne m’aidait pas vraiment à modifier mon comportement. Elle ne m’approuva pas, elle m’encouragea simplement à poursuivre ma thérapie, m’assurant que j’étais entre de bonnes mains. Elle devait réellement le penser bien que ce soit ma psychanalyste qui m’ait dirigé vers cette gastro-entérologue en particulier, et que son opinion puisse en être quelque peu influencée. Vendredi j’aurais sûrement encore un peu maigri  me contentant d’un fruit et d’un substitut hyperprotéiné, par jour, depuis que je suis chez moi, seul à décider de ce que je vais ou non manger, sans que ma mère s’en scandalise et ne me fasse une scène. Ce qui a généralement pour conséquence, une augmentation du nombre de repas quotidiens et le déclenchement de crises de boulimie, suivies de vomissements.

J’ai posé, indirectement, à ma psychanalyste la question de savoir si ces troubles du comportement alimentaire pouvaient donner lieu à une prise en charge en tant que maladie de longue durée. Elle ne s’est pas prononcée. Je crois qu’elle redoute qu’une réponse positive de sa part n’ait un effet néfaste sur mon comportement actuel, déjà passablement perturbé. Ne serait-ce pas me convaincre que ce dont je souffre n’est pas susceptible d’une amélioration prochaine ? Mais me déclarer que je suis mal dans mon être et victime d’un blocage qui empêche que ma psychanalyse ne prenne fin, ne m’est pas d’une grande utilité.

Interrogé,par l’intermédiaire d’un site de psychanalyse en ligne, un psychothérapeute m’ a suggéré que cette thérapie sans fin pourrait être interprétée comme l’assimilation, que j’aurais faite, entre ma mère et ma thérapie…Je ne peux pas dire que cette hypothèse ait trouvé un écho en moi. Etant donné qu’elle se réfère à un phénomène inconscient, j’ignore si c’est effectivement le cas.

 

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P
coucou!!! Tu sais,dans ton récit,je peux deviner à ce que tu dis que ta mère t'aime.Alors,peut être que tu n'étais pas attendu,ok,mais j'ai bien l'impression qu'elle t'a aimé,qu'elle t'aime et t'aimera!Ne s'inquiète t'elle pas pour toi,pour ta santé quand tu perds des kilos??Ne te regarde t'elle pas avec compassion et douceur??Si,tu le dis,et ça,c'est de l'amour.Par contre,elle ne sait peut être pas te dire qu'elle t'aime!Peut être même êtes vous fusionnel tous les deux sans vous en aperçevoir.Ne culpabilise pas comme ça,tu te fais trop de mal et ça t'empêche d'avancer,de progresser,de guerrir!!Courage,gros bisous
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C
coucou mon ami, ne culpabilise pas, n'oublie pas que toi aussi tu as une vie et qu'elle est très importante. Nous sommes là nous aussi et nous t'aimons. Prends bien soin de toi aussi. Je te fais de gros bisous
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R
bonjour ! l'amour maternel est unique et une mère passera après ses enfants même si quelquefois elle culpabilisera ses enfants pour dire qu'elle existe ! etre femme et être mère ou comment on a associé ses deux "concepts" pour oublier qu'une mère est aussi une femme ! bises
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M
Coucou toi, <br /> C'est pas facile tout ça ...<br /> Je suis moi même fille unique, de parents divorcés, ma mère est partie avec moi sous le bras lorsque j'avais 4/5 ans, nous sommes aller nos installer chez ma grand'mère ...<br /> Il paraitrait, d'après l'une de mes thérapies (et non tu n'es pas le seul) que ma mère n'est pas couper le cordon ni entre elle et sa mère qui est décédée depuis des année maintenant (un cauchemar cette période de ma vie) ni entre elle et moi...<br /> Ce qui lui donne parfois des comportements extrêmes ...<br /> L'année dernière, je me suis décidée a mettre des distance entre elle et moi depuis je maigris ...<br /> J'ai culpabilisé au début, mais maintenant avec le recul, je me dit que c'était une bonne choses...<br /> Je prends plaisir à te lire, même si très souvent tes récits des traces de mon passé.<br /> Continu ton œuvre, tu es un magnifique écrivain.<br /> Mais pense à prendre soin de toi.<br /> Je t'embrasse.<br /> A très bientôt.<br /> <br /> ps : merci pour ton soutien et tes encouragements réguliers sur mon blog. bises
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J
CHER ANTONIO!Oui l'Amour maternwl est parfois exigeant,trop aimé ou pas asser trouver le juste milieu n'est pas facile et ta Maman pense que tu es libre et disponible pour elle .Ne culpabilise pas pense a toi a ta santé,à ton bien être on est tous là,je suis là quant tu veux .Repose toi ne sois pas trop exigeant avec toi même .Je t'embrasse affectueusement.Jeannette
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