DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II13

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Je ne me rappelle plus combien de temps j’attendis l’arrivée du fils de mon amie, professeur de mathématiques, assis sur le banc, à quelques mètres de l’hôpital que j’avais fui d’une certaine manière, réchauffé par les obliques rayons d’un soleil généreux.

Il s’avança vers moi sous les traits d’un grand jeune homme élancé à la carrure athlétique. Moi qui ne l’avais plus revu, depuis l’année où je lui avais donné quelques conseils, pour le rassurer, avant l’épreuve anticipée de français du baccalauréat, je fus surpris en reconnaissant, derrière ce visage séduisant et ce corps dynamique, l’adolescent complexé par ses boutons d’acné auquel mon amie m’avait demandé d’apporter mon soutien pour le baccalauréat.

Il me conduisit jusqu’au garage où ma voiture attendait, réparée, que je la récupère. Je dus régler, pour ce faire, une facture d’un montant exorbitant. La furie de L. ne faisait que commencer à me revenir cher…

Je le suivis ensuite jusqu’au village où mon amie vivait avec sa famille dans une très jolie maison de campagne. Elle manifesta une joie sincère en me souhaitant la bienvenue chez elle. Nous nous installâmes sur le canapé du salon pour bavarder, comme nous en avions l’habitude au collège, le matin avant que la sonnerie ne nous intime l’ordre de gagner nos salles de classe ou à l’occasion du déjeuner que nous prenions en salle des professeurs, en compagnie de plusieurs autres collègues avec lesquels nous formions une sorte de clan uni et solidaire. Son mari étant présent, il ne nous était pas possible d’aborder tous les sujets qui animaient ordinairement nos conversations. Nous nous focalisâmes donc sur les derniers jours très agités que j’avais traversés. Elle me félicita d’avoir enfin définitivement rompu avec L. même s’il manifestait déjà sa fureur face à mon geste de délivrance. Elle me morigéna, sur un ton badin, de ne pas être venu me réfugier chez elle directement. Puis elle me rapporta, en détails, les derniers hauts faits des élèves difficiles dont nous devions gérer le comportement instable et agressif au jour le jour.

Ce soir là, un voisin s’était invité pour dîner. Il me déplut d’emblée. Vieux célibataire machiste et obtus, intolérant, son discours m’excéda. Je demeurai à distance, n’ayant pas souhaité me joindre à eux, incapable d’avaler une quelconque nourriture. J’avais apporté une plante fleurie, le dernier livre d’ANNIE ERNAUX et une bouteille de Malibu à mes hôtes. Je savais mon amie friande de lectures et tout particulièrement de la prose de cet auteur que je l’avais amenée à apprécier. Je me saoulai avec le Malibu, en écoutant, distraitement, la conversation ponctuée par le cliquetis des couverts et le bruit des mâchoires.

Mon amie me rejoignit bientôt sur le divan où je divaguai et lui tint des propos indécents. Elle riait, un peu mal à l’aise, car elle ne m’avait jamais vu ivre, puisque je ne buvais pas. Je savais pertinemment que je ne lui déplaisais pas, elle ne me l’avait jamais caché, et lui proposai, depuis cet univers fantasmatique où m’avaient transporté l’alcool et les anxiolytiques, de lui faire un enfant !

Je terminai la soirée attablé dans le séjour près de plusieurs bouteilles d’alcool, un verre toujours plein à portée de main. Le fils de mon ami, qui était si gentiment venu me chercher à ma sortie de l’hôpital, me fit quelques confidences, très personnelles, sur son enfance, ses amours naissantes et sa relation avec ses parents. Je sentais bien, malgré les effets de l’alcool qu’il voulait m’avouer quelque chose, comme un lourd secret qui pesait sur son cœur. Mais la pudeur le retenait.

Nous nous couchâmes assez tard. Mon amie m’avait confectionné un lit de fortune au rez-de-chaussée, dans une pièce qui faisait office de bureau. Je me mis au lit sans parvenir à trouver le sommeil. J’étais ivre, agité, ne cessais de changer de position dans l’espoir de chasser les pensées sombres qui tournoyaient dans mon esprit. J’étais presque arrivé à mes fins et commençais de m’endormir quand le fils de mon ami me secoua doucement le bras en chuchotant mon prénom.

C’en était fini des quelques heures de repos sur lesquelles j’avais compté pour me remettre de mes récents excès.

Comme je l’avais pressenti lorsqu’il s’était confié à moi dans la soirée, un problème le tourmentait. J’avais appris par la rumeur, lors de la mutation de mon amie dans l’établissement où j’enseignais depuis presque dix années, l’enfer que sa famille et elle avait connu quelques années auparavant. Aussi son fils ne m’apprit-il rien lorsqu’il me raconta les faits qui avaient conduit son père, alors principal d’un collège, à être jugé par un tribunal et radié à vie de l’Education Nationale. Il faisait, depuis, de longs trajets chaque jour pour rejoindre son nouveau lieu de travail, dans une entreprise privée. Le récit circonstancié et inattendu, surtout dans les conditions où je me trouvais, à cette heure avancée de la nuit, des vacances passées chaque été, avec ses parents,  dans un camp de naturisme et de la honte éprouvée, mêlée de dégoût, de se retrouver nu au milieu d’un camping entier d’hommes, de femmes, et d’enfants, de tout âge et de tous milieux sociaux, dont il me gratifia deux jours après ma tentative de suicide ratée, quand mon sang charriait encore le poison des trente bâtonnets de Lexomil avalés l’un après l’autre et mon foie tentait durement d’évacuer celui de l’alcool bu en abondance, me bouleversa. Mais je comprenais mal ce qui l’avait motivé à me réveiller en plein milieu de la nuit pour me raconter cela. Qu’attendait-il de moi, au juste ? j’avais mal à la tête, je me sentais nauséeux et ma faculté de raisonner était passablement affectée. Ses révélations me perturbaient. A quel autre aveu allait aboutir cette confession nocturne ? j’étais angoissé, je redoutais le pire, connaissant assez mal son père, et ma capacité d’apprécier la situation  était altérée par les faits, qui avaient été relatés dans les journaux locaux, dont son père était soupçonné être l’auteur : des élèves de troisième, des filles, l’avaient accusé de les avoir rémunérées pour lui  servir de modèles  dévêtues lors de séances de photographie privées qu’il aurait organisées.

Je ne voulais plus rien entendre car je devinais que ce qu’il éprouvait tant de difficultés à dire devait les concerner son père et lui. Je lui expliquai que je n’étais pas psychanalyste et qu’il était préférable qu’il se confiât à une personne dont le métier était de recueillir semblables confidences et de prendre les mesures qui s’imposaient, éventuellement, selon les cas : son médecin de famille, par exemple, une assistante sociale, un psychologue, sa mère même…Je n’étais pas habilité et surtout pas en état de recevoir le trop plein d’une âme torturée. Néanmoins je l’interrogeai pour en apprendre davantage. J’étais un adulte référent et je n’avais pas le droit de lui refuser le soutien qu’il sollicitait. Mes réticences à en entendre plus l’avaient sans doute amené à réfléchir sur les conséquences que pouvaient avoir des propos mal interprétés, des mensonges ou des révélations tues pendant des années.

Il se contenta de se blottir tout contre moi et me raconta ses déboires sentimentaux, sa nouvelle vie à l’université et ses projets d’avenir. Peut-être avais-je été influencé dans l’interprétation de sa démarche nocturne furtive par ce que je savais les concernant lui et sa famille ? Et puis j’étais sous l’emprise de l’alcool et des médicaments. Il me fit la conversation jusqu ‘au petit matin. Il regagna sa chambre lorsque l’on entendit que l’on se réveillait à l’étage.

Je bus un bol de thé en compagnie de son père qui était descendu le premier et déjeunait dans la cuisine. Je lui dis que son fils n’allait pas très bien, qu’il me semblait psychologiquement perturbé par quelque chose que j’ignorais. Il m’écouta et me répondit par des banalités. Je n’insistai pas. Je n’avais pas dormi de la nuit et j’avais la bouche pâteuse, la tête confuse et douloureuse. De plus, cet ancien professeur de mathématiques m’avait beaucoup aidé à comprendre mon cours de statistiques pour les psychologues que les différents collègues de travail, enseignant la même discipline, consultés m’avaient avoué ne pas comprendre mieux que moi. Il s’était montré un excellent pédagogue et j’avais obtenu plus de la moyenne à cette unité de valeur indispensable à l’obtention du D.E.U.G de psychologie que je préparais par correspondance avec le C.N.E.D. je me sentais redevable envers lui, en tous les cas reconnaissant, et ne parvenait pas à l’imaginer en père indigne.

Lorsque mon amie se fût réveillée, je lui relatai cependant l’attitude et les propos de son fils ainsi que ceux de son mari.

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E
Jolie écriture j essaierai de lire en totalité. <br /> Au plaisir je t embrasse.<br /> Eric
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M
Pas évident tout ceci... Tu as déjà tant de choses à régler avec tes propres problèmes, que d'autres viennent s'y ajouter ...<br /> J'ai hâte de connaitre la suite, même si c'est parfois dur...<br /> Bonne journée à toi, je t'envoies un de soleil et de douceur et pleins de bisous.<br /> A très bientôt ;o)
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J
BONJOUR ANTONIO!Tes écrits me captive comme toujours même s'il me font pleurer je les attend avec plaisir ,je sais que tu prend du plaisir à les écrires j'ai moin mauvaise conscience que tu te fatigue pendant des heures à le faire MERCI.J'espère qu'avec tout ses témoignages d'amitiésça te donne le courage et la force de faire face à tout tes problèmes.Je t'embrasse tres fort.Jeannette.
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