DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II11

Publié le par ANTONIO MANUEL

J. revint assez tard dans la nuit. Je ne dormais pas : les événements de la soirée, le harcèlement, la persécution et les menaces de L. m’avaient profondément bouleversé. Et puis, je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours, me contentant de thé brûlant pour réchauffer mon corps las, en hypothermie.
Je lui racontai de nouveau ce qui avait eu lieu quelques heures auparavant : il parut très embarrassé et effrayé. Quand je voulus lui faire entendre le message qu’L. avait laissé sur le répondeur, j’étais d’une telle nervosité que j’appuyai malencontreusement sur la touche d’effacement. Je n’avais désormais plus aucune preuve, recevable par la police, pour étayer la plainte que je comptais déposer le lendemain. Tout recours à la justice légale contre L., malgré le tourment acharné qu’il continuait de me faire subir, devenait impossible. J’étais fatigué. J. semblait de plus en plus contrarié. Je comprends aujourd’hui que je l’avais fait pénétrer, en lui demandant asile, dans un univers où il n’aurait dû tenir aucune place et qu’être mêlé soudainement à la folie et à la brutalité de L., avec qui il n’avait absolument rien à voir, remettait en question l’accueil sympathique qu’il m’avait réservé jusqu’à présent. Je ne pouvais attendre de lui l’attitude d’un ami de longue date. J’en ai bien conscience aujourd’hui.
J. se coucha dans l’état décrit, pensif et ennuyé. Il était inutile que j’imagine, quant à moi, me mettre au lit : je savais pertinemment que je ne fermerais pas l’œil de la nuit. Je pris quelques manuels scolaires dans le cartable de J. et entrepris de me rendre utile en rédigeant une correction détaillée, destinée à ses élèves, de quelques exercices, afin de le remercier comme je pouvais et lui épargner quelques heures de travail : je lui devais bien ça…
Le lendemain matin, au réveil, il me trouva assis à la table de la cuisine, en pleine rédaction du corrigé d’un nouvel exercice. J’avais consacré toute la nuit à cela. Il ne fit aucun commentaire. Son visage s’était refermé. Avant de partir pour le collège, il me dit simplement qu’il ne souhaitait pas me voir chez lui à son retour. Autrement dit, il me jetait dehors.
Je me hâtai de faire ma toilette, déjeunai d’un thé et refermai la porte derrière moi. Je devais glisser la clef de la serrure dans la boîte à lettres. J’oubliai. Quand je fus sur le parking, les menaces proférées la veille au téléphone par L. me revinrent violemment en mémoire :   ma voiture, neuve, était dans un état méconnaissable ! Il s’était acharné sur la carrosserie à coup de poings et de pieds : elle était cabossée et de grandes éraflures laissaient apparaître le métal à nu. Les quatre pneus avaient été effectivement transpercés par une longue lame et les deux rétroviseurs latéraux pendaient, arrachés, leur miroir en morceaux, de chaque côté de la voiture, suspendus par un ressort…L’essuie-glace arrière avait disparu.
Je dus contacter un garagiste qui passerait remorquer la voiture dans la journée. Je ne pouvais plus partir : les réparations mettraient un certain temps, encore indéfini. Heureusement, j’avais toujours la clé de l’appartement de J. sur moi. Je retournai, penaud, dans le lieu duquel on m’avait proscrit. Je n’en pouvais plus. Comme l’avait écrit CELINE, « c’était beaucoup trop pour un seul homme », malade de surcroît, nourri depuis plusieurs jours d’’anti-dépresseurs, d’anxyolitiques et de thé. J’avais oublié chez moi mes anti-inflammatoires intestinaux que je ne prenais donc plus.
Je fus pris de douleurs abdominales : il fallait s’y attendre et fus contraint de me rendre aux toilettes au moins une fois par heure. J’avais essayé en vain de joindre J. Je n’avais pu obtenir que son répondeur. J’appelai mon amie et collègue de mathématiques C. et lui racontai mes déboires. Elle m’invita chez elle dès que les réparations de ma voiture seraient achevées.
Je ne savais pas quoi faire pour passer le temps. J’étais épuisé, abattu, déprimé. Je pris un anxyolitique et écrivit jusqu’à en ressentir le bienfait. Je ne sais quelle pulsion m’incita à en prendre un second, puis un troisième. J’éprouvais un sentiment d’abandon, de rejet, d’impuissance, accru par la fatigue et le jeûne prolongé. Je pris tout le contenu de la boîte sans songer aux conséquences. Je dus bientôt aller m’étendre sur le lit dans la pièce voisine : je ne tenais plus debout. Je sombrai dans un sommeil sans rêves.
Je sentis, tout à coup, que l’on me secouait. Quelqu’un appelait mon nom. Je parvins à ouvrir les yeux et découvris, hagard, le visage d’une collègue de français du collège, l’amie intime de J. Je ne l’avais jamais appréciée, la jugeant froide, distante, méprisante et intéressée. J. se tenait sur le seuil de la chambre. Entre eux deux, un homme inconnu, probablement le petit ami de la collègue qui n’arrêtait pas de me secouer, en vociférant. Il me fallut un long moment avant de saisir la situation, de me rappeler la prise des anxyolitiques. Je me redressai péniblement. Je remarquai du sang sur le coussin où reposait mon bras droit dont le poignet était serré dans un mouchoir ensanglanté. J’essayai à plusieurs reprises de me lever. Je voulais quitter les lieux, m’enfuir puisque ma présence n’était pas désirée : J. me l’avait clairement fait comprendre au petit matin. C m’attendait, elle, au moins, m’accueillerait à bras ouverts. Je chancelai jusqu’à la cuisine, vindicatif et abruti par les médicaments.
Une brigade du S.A.M.U apparut dans l’appartement. Deux hommes et une femme me parlèrent avec douceur, lentement, de manière didactique, comme s’ils s’adressaient à un enfant. Je refusai de les suivre. Je bafouillai que j’étais libre de me suicider si j’en avais envie. Je disais n’importe quoi et accusai J. de tous les maux. Il m’avait lâchement abandonné quand j’étais dans l’adversité. Je tentai de le leur expliquer et les suivit finalement sans résistance, reconnaissant qu’ils me soutiennent, chacun par un bras, en descendant l’escalier car je sentais mes jambes se dérober sous mon poids.
Dans l’ambulance, je perdis connaissance. Il paraît que ma sœur, prévenue par je ne sais qui, m’appela à mon arrivée à l’hôpital de N. J’inventai une fiction où j’étais la victime d’un complot universel. Quand je me réveillai dans la chambre impersonnelle de l’hôpital, une infirmière me força à avaler un litre d’une boisson infecte. Le lavage d’estomac avait été inutile, tous les comprimés s’étant répandus dans mon sang. Ce breuvage avait pour but d’absorber les toxines contaminant tout mon organisme par le réseau sanguin.
Très rapidement, je manifestai ma volonté de quitter l’hôpital. Je pensais que ma voiture devait être réparée et que j’allais pouvoir me réfugier chez mon amie C. Je l’appelai. Je tombai sur son fils de dix-huit ans qui suivait des cours pour devenir professeur de sport. Nous convînmes qu’il passerait me chercher dans l’après-midi, à l’hôpital, afin de m’amener chez le garagiste pour y récupérer ma voiture. Je dus signer une décharge de responsabilité afin que l’on m’autorisât à quitter l’hôpital.

J’attendis sa venue sur un banc, au soleil, devant le grand bâtiment. L’air était tiède et les rayons du soleil réchauffaient mon corps meurtri. A la cafétéria je m’étais acheté une bouteille d’eau. J’étais déshydraté et je bus abondamment. Je ne savais pas si je reconnaîtrais le fils de mon amie, qu’en raison de ses études à l’université, je n’avais pas revu depuis un an.

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R
bonjour, comme quotidiennement, je découvre ta vie et je suis ému ! comment peut on accepter par amour, de vivre dans la peur et dans la crainte et vouloir en finir ? je t'embrasse
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F
Bonjour,<br /> C'est bizarre le mal que l'on nous à fait subir et<br /> c'est nous qui nous martirisons. Moi aussi j'ai<br /> connu ce syndrome qui resemble au syndrome<br /> de stockolm, comme si nous étions maoureux de<br /> nos persécuteurs. Tu t'es laissé faire jusqu'à que<br /> tu craques ... Pourquoi toi et pas lui ?<br /> Les troubles alimentaires sont space, j'imagine qu'à cela s'ajoute des troubles obséssionelles, manger la même chose, même quantité pendant tant de minutes ... etc<br /> A nous faire péter la tête !!<br /> Bon courage<br /> françois
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C
Plein de bisous du jour mon ami.
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J
Bonspoi antonio!Je rentre a l'instant et n'es pas pu te lire mais je voulais te souhaiter un bon WE et surtout repose toi soigne toi bien a tres bientot Je t'embrasse tres fort.JEANNETTE
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M
Coucou,<br /> Je te lis et je revis des situations de mon passé ...<br /> Comme quoi, hommes et femmes sont certainement très différents et peuvent être confrontés au même peur et angoisse qu'ils affrontent de la même manière ...<br /> J'ai connu ces peurs, bon sans la maladie de l'accorde car elle est venue me rendre visite plus tard dans ma vie ...<br /> Je sais très bien que parfois, on a envie de tout envoyer balader, qu'on se dit que cette planète serait mieux sans nous ...<br /> Mais après réflexion, notre disparition ne ferait que ravir ceux qui nous font tant souffrir non ??<br /> Alors plutôt que de leur donner satisfaction j'ai choisi de me battre... Bats toi avec moi, pour toi, pour ceux à qui tu tiens le plus dans notre bas monde, tu n'en sortiras que plus fort.<br /> J'ai confiance en toi, je prends plaisir à te retrouver chaque jour maintenant...<br /> Prends soin de toi.<br /> Je t'embrasse.<br /> PS: si t'as besoin de papoter tu sais ou me trouve bise
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