DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II10

Publié le par ANTONIO MANUEL

Cela fait maintenant plusieurs mois que je m’alimente de façon anarchique, ne sachant plus si j’ai faim ou bien envie de manger, mangeant et régurgitant peu après la nourriture ingérée parce qu’ elle le fut en excès, poursuivant pendant plusieurs jours une diète hypocalorique affamante et succombant un soir à un accès de boulimie, durant lequel je vais m’autoriser à manger tous les aliments bannis les jours précédents,  après quoi il me faudra vomir jusqu’à la sensation d’avoir vidé mon estomac. Alors je remplirai un très grand verre ou un bol de Contrex ou d’Hépar, j’ajouterai à l’eau diurétique ou laxative deux doses de Turbo Draine Men, une boisson que sa publicité destine aux hommes car formulée en vue de sculpter les muscles abdominaux par l’activation du « drainage global de l’organisme », la tonification du corps et sa purification ; une dose de Détox, un concentré composé de dix plantes qui sont sensées « aider l’organisme à évacuer les toxines et les déchets accumulés » en stimulant « l’élimination via les reins, la peau, les intestins et le foie » ; une autre dose d’un « complex–dit-phyto-remodelant »,encore dénommé :« destockeur :brûle-graisses intensif » ; et enfin, un sachet d’un « thé minceur » à base « d’extraits de thé noir, thé vert, maté et guarana ». Dans cette préparation je laisserai se dissoudre un comprimé de « Supradyn Intensia » contenant onze vitamines, huit oligo éléments et quatre minéraux essentiels et un autre de « Juvamine Fizz » contenant, pour sa part, de la vitamine c et du calcium.
J’ai toujours une bouteille de deux litres à portée de main, de cette mixture, sans sucre, mais très fortement édulcorée à l’aspartame. J’en bois approximativement deux à trois bouteilles par jour. Si j’ai trop froid - du fait de mon alimentation à base de substituts hyperprotéinés sous forme de poudre que je prends mélangée à 250 millilitres de soja à boire, à raison de deux à trois par jour avec une pomme ou une orange, parfois quelques légumes cuits sans sel ni corps gras - j’ai également à disposition un thermos d’un litre de thé vert chaud auquel a été adjoint un sachet de tisane RICHTER, contribuant « à l’évacuation des déchets organiques du corps » et facilitant « une activité homogène et équilibrée de l’organisme », le tout aromatisé d’un jus de citron frais.
Je décris tout cela avec une précision scrupuleuse afin que l’on se représente ce que peut-être le quotidien d’un individu souffrant de troubles du comportement alimentaire. Je ne suis aucunement animé par une quelconque complaisance narcissique. Je témoigne, je rends compte par l’écriture de ma perception de la réalité de la vie d’un homme, régentée par la maladie. Je mets à distance mes faits et gestes journaliers dans l’acte même par lequel je m’expose aux regards. Je ne me juge pas. Je ne cherche pas la compassion, la pitié. J’essaie juste de comprendre le conflit de pulsions antonymiques qui coexistent en moi, en décrivant les actes qu’il suscite et leur répétition névrotique.
J’ai suivi la prescription de la gastro-entérologue vue à l’hôpital nord de Marseille : j’ai effectué l’osteodensitométrie recommandée. Elle avait effectivement raison. Bien que les résultats n’aient pas été encore interprétés par mon médecin, le radiologue m’a néanmoins dévoilé l’insuffisance de ma masse osseuse qui confirme le diagnostic posé par la gastro-entérologue d’une persistance de la maladie déjà diagnostiqué il y a cinq ans. Pour son traitement des comprimés de calciun enrichi en vitamine D m’avaient été prescrits. Le radiologue n’a pas voulu me dire si mon état s’était aggravé depuis la radio précédente ou s’il n’avait simplement pas évolué. Il m’a renvoyé à l’interprétation du médecin.
 Il y a cinq ans, le rhumatologue avait estimé que ma densité osseuse était celle d’une personne âgée de quatre-vingts ans et que les risques de fractures étaient donc très élevés. Je pensai que ce spécialiste de l’ostéoporose savait ce qu’il disait et j’ai, jusqu’à ce jour, suivi son traitement sans qu’aucun examen ne m’ait été préscrit ni par ma propre gastro-entérologue ni par mon généraliste dans l’intervalle des cinq ans séparant les deux radiographies.
En sortant de la consultation médicale, j’éprouvai un soulagement paradoxal. En effet, on ne peut pas vraiment dire que je suis dans une forme éblouissante mais bavarder avec le médecin qui me connaît depuis plus de quinze ans et auquel je suis resté fidèle malgré ma mutation de dix années dans le nord de la France,  crée des liens que je ne pourrais plus désormais nouer avec aucun autre médecin. La même réflexion conviendrait, d’ailleurs, à ma psychothérapeute.  
Il a pris le temps, malgré les trois patients qui m’ont précédé et m’ont permis, en attendant mon tour, de progresser de plusieurs chapitres dans la lecture du très intéressant témoignage de PATRICK DILS, de m’expliquer ce que révélaient les résultats de mon analyse de sang et ceux de mon ostéodensitométrie.  Je n’entrerai pas inutilement dans le compte rendu technique et fastidieux de la définition du « T-score », du « Z- score » ni  dans celle des sigles hermétiques, pour nous pauvres profanes, « DXA » qui complète la dénomination de l’examen ou « CMO » qui apparaît dans les tableaux chiffrés des « résultats dérivés » de la radiographie du rachis et des fémurs. Je reprendrai simplement la conclusion en termes compréhensibles du médecin : il s’agit bien d’une ostéoporose, avec une atteinte prédominante au niveau des vertèbres.  Un traitement m’a été prescrit qui, m’a averti le thérapeute, provoquerait très certainement un courrier du comité médical de la Sécurité Sociale car il est, d’ordinaire, recommandée aux femmes ménopausées dont on connaît la fragilité osseuse. La Numération de la formule sanguine, NFS, révéla une anémie ferriprive du fait de la taille trop réduite des globules rouges, signe d’une réserve en fer de l’organisme insuffisante : du Tardyféron B9 pallierait cette insuffisance. Ainsi, la terminologie scientifique médicale se vit-elle traduite dans une langue que j’étais à même de comprendre : savoir la cause de ma fatigue, de ma pâleur et de mes sudations nocturnes glaciales, par exemple, mit fin aux pensées alarmistes sournoises. Il ne me reste plus qu’à appeler ma gastro-entérologue afin de lui soumettre les résultats des deux examens et de commencer le traitement par immunosuppresseurs.
Je n’ai toujours pas reçu la notification de la décision du comité médical départemental au sujet de ma prise en charge par l’Education Nationale, ni de réponse au message envoyé à mon syndicat pour savoir, au cas où le congé de longue durée me serait refusé, si mes troubles du comportement alimentaire justifient son obtention.
 La confiance de mon généraliste, perceptible dans le ton catégorique du certificat médical qu’il rédigea pour appuyer ma demande, et la conviction affirmée de ma gastro-entérologue que la décision ne pouvait aller que dans ce sens, me laissent sceptiques car en contradiction avec ce que m’a dit le spécialiste qui a défendu mon cas devant la commission. Le délai est de deux mois pour faire appel en cas de refus.
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M
Mon pov Antonio, dès qu'on dépend de plusieurs administrations ça devient un problème... avant qu'elles arrivent à se mettre d'accord ... faut presque les harceler :o(<br /> J'espère que tu as réussis à te reposer un peu...<br /> Dommage que je soit si loin, sinon je serais volontiers passer te faire un petit coucou en direct, histoire de te changer les idées.<br /> Prends soin de toi.<br /> Bises
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P
coucou!! ben tu vois aujourd'hui,c'est la saint valentin et je veux juste te porter un p'tit peu de mon amitié et de mon amour pour toi.Derrière un clavié évidemment je ne peux pas faire grand chose mais bon...J'espère que tu es bien entouré en tout cas,que des personnes sont là pour t'épauler! gros bisous
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J
cHER ANTONIO! Tu me vois tellement navrée que ta santé s'agrave J'attend avec inquietude de tes nouvelles.Je t'embrasse tres fort.jeannette
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