DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II9

Publié le par ANTONIO MANUEL

Je passai ainsi la journée à écrire, buvant de longues gorgées de thé pour me réchauffer. J’avais froid, je n’avais rien avalé depuis quelques jours et je me disais qu’il était inutile de nourrir ce sentiment de désespérance mêlée d’exaltation qui m’animait. Je me demandais ce que J. pouvait bien penser de moi, ce qu’il ressentait à mon égard. Je m’accrochai à l’idée que peut-être l’amour était en train de naître entre nous et trouvais cette pensée réconfortante. J’aurais voulu néanmoins en être convaincu, l’entendre m’avouer que dès qu’il m’avait aperçu, lors de la réunion de pré-rentrée, il avait su que j’étais celui qu’il n’avait jamais cessé d’attendre. J’avais déjà quitté, d’une certaine façon, la réalité bien plus prosaïque dans laquelle je m’enlisais toujours plus depuis mon départ de cette maison qui était la mienne et dont l’approche désormais m’était interdite. Je trouvais cela injuste et révoltant. C’était lui le fautif : le despotisme, la violence, la jalousie, la haine, la folie, tout cela le concernait lui et uniquement lui. Ca ne m’avait concerné que dans la mesure où j’avais tenté de toutes mes forces d’y remédier, croyant que grâce à ma psychothérapie, au yoga, à ce long et lent travail de développement personnel que j’effectuais, j’allais être en mesure de l’en guérir, comme si mon simple positionnement dans la relation allait le contraindre à abandonner la place forte depuis laquelle il exerçait sa volonté de totale maîtrise de l’autre, en l’occurrence moi, et de domination. Il n’en fut évidemment rien et j’avais beau essayer de vouloir tout comprendre et trouver la résolution de tous nos problèmes relationnels, mes efforts restaient vains : il avait conquis le trône sur lequel il était assis depuis l’enfance et il n’en bougerait pas. Vaincu, épuisé, discrédité à mes propres yeux, moi qui avais même tenté d’obtenir un D.E.U.G. de psychologie par l’intermédiaire du Centre National D’éducation à Distance, trouvant l’énergie d’étudier encore, de consacrer aux cours par correspondance les heures excédentaires dans mon emploi du temps très chargé d’enseignant des lettres et de professeur de yoga, je finis par admettre l’inanité de ma démarche, de ma conviction insensée qu’en accédant à un degré supérieur d’entendement du psychisme des individus, en commençant par l’étude de mon propre fonctionnement mental, j’allais transformer notre quotidien misérable de rancœurs et d’incompréhension en une association harmonieuse de nos forces et de nos faiblesses. J’étais sorti de la grotte et à l’ombre projetée de mes fantasmes s’était substituée une réalité toute autre : il n’était pas en mon pouvoir de métamorphoser un reptile en mammifère…
Terrible déconvenue au terme de tant d’années d’une ferveur inébranlable. Mais révélation salutaire. Je laissai derrière moi l’angoisse, la douleur, la peur et le désespoir et investis, sans prendre le temps de la réflexion, le peu de vie qu’il me restait en la personne méconnue et même presque étrangère de J.
A son retour, il s’informa des occupations de ma journée et exprima le désir de lire ma prose. Je ne me souviens plus vraiment du contenu du texte produit ce jour là. Il me semble avoir  voulu écrire de façon métaphorique ce que j’éprouvais face au bouleversement de mon existence : je me retrouvais là, chez un collègue de travail que je ne connaissais qu’assez superficiellement, dépossédé de tous les objets qui avaient compté pour moi jusqu’alors, sans mes livres, sans aucun vêtement de rechange, sans trousse de toilette, bref à la limite du dénuement le plus complet. Je crois que mon texte célébrait un empereur présidant un opulent festin dans une salle luxueuse et je m’étais appliqué à décrire la profusion des mets et des vins, les coupes en or débordant de fruits, les fleurs et leur parfum capiteux, les musiciens, entourant le banquet, dont les notes alanguissaient les corps et berçaient l’âme. Un tableau baroque peint avec des mots somptueux, clair comme l’eau jaillissante d’une fontaine, mêlant le pourpre et l’ambre, tous les plaisirs des sens, voluptueux, ciselant mes mots comme un orfèvre, épris des échos infinis de leurs sonorités et de leur sensualité opaque. J. lut mon texte avec une attention aiguë et son regard se posa sur moi, surpris et admiratif. Je n’oublierai jamais le compliment qu’il m’adressa : c’était la première fois depuis longtemps – il me faut remonter aux louanges de mes professeurs à l’université – que je n’avais pas été ainsi reconnu, dans ce qui constituait, pour moi, l’essentiel et l’accomplissement de toute ma vie, comme un écrivain talentueux. Il employa précisément les mots « un véritable écrivain » qui me touchèrent plus que je ne saurais le dire, venant d’un professeur de lettres tout comme moi, un de mes pairs et après tant d’années d’insultes et de dépréciation…
Le lendemain matin, je lui confiai mon arrêt-maladie afin qu’il le remît à la principale du collège. Il m’avertit qu’il rentrerait tard, devant se rendre à une réunion syndicale.
 Je ne me rappelle pas ce que je fis ce jour là. Peut-être est-ce que j’allai chez le coiffeur, marchant en musardant dans les rues de la ville ? J’ai toujours aimé porter les cheveux très courts e je déteste les voir repousser. Quoiqu’il en soit,  les événements de la soirée qui clôtura la journée ne sont pas prêts de s’effacer de ma mémoire.
En effet, il devait être vingt et une ou vingt-deux heures quand j’entendis frapper à la porte. Je regardai par le judas et découvris, horrifié, L., debout sur le palier dans sa tenue bleu foncé d’agent de sécurité. Il devait être venu directement chez J. après son travail. Mais comment avait-il su où je me trouvais ? Il frappa à la porte de nouveau. J’avais éteint toutes les lumières et baissé le son de la télévision. Je retenais ma respiration en espérant qu’il allait partir, dépité de n’avoir trouvé personne dans l’appartement. Mais il avait probablement vu ma voiture sur le parking et aperçu peut-être de la lumière dans l’appartement depuis l’extérieur. Il prononça mon nom une première fois. Je demeurai silencieux. Puis il m’appela en haussant le ton. Je ne fis pas un geste et cessai presque de respirer. Il se mit alors à hurler derrière la porte qu’il savait que j’étais là, que j’avais intérêt à lui ouvrir, que j’étais un lâche. Il s’énervait et une pluie d’injures traversa la porte qui tremblait des coups portés par ses chaussures aux extrémités renforcées par une coque d’acier.
J’avais gagné le fond de la chambre, bouleversé d’avoir aperçu sa silhouette honnie se dessiner sur le palier, déformée par la lentille du judas mais nettement reconnaissable. J’avais peur. La panique s’empara de moi. J’éprouvai cette terreur qui m’étreignait quand j’entendais mon père faire craquer les marches de l’escalier en bois pour me corriger de sa ceinture à cause d’une bêtise d’enfant. Je me glissai autrefois sous le lit pour qu’il ne puisse pas m’attraper malgré l’utilisation du manche du balai pour me déloger. Je n’étais plus un enfant, je me ruai sur le téléphone et composai le numéro du poste de police. J’expliquai la situation à un homme qui m’assura que je n’avais rien à craindre tant que je n’ouvrais pas la porte, qu’ils étaient trop occupés pour se déplacer. Je raccrochai à peine quand le téléphone sonna : j’entendis le répondeur se déclencher et, après le bip sonore, sa voix rageuse qui exultait en m’annonçant qu’il venait de crever mes quatre pneus et que j’allais être surpris le lendemain matin quand je verrais ma voiture en plein jour. Je regardais le plus discrètement possible par la fenêtre en écartant légèrement le rideau. Le parking était désert. Je composai de nouveau le numéro du poste de police et le même homme me demanda si j’avais constaté les faits et avait été témoin de ce dont j’accusai L. Je répondis que je n’allais pas me risquer à sortir de l’appartement avant le jour. Il m’affirma que, sans témoin, c’était sa parole contre la mienne. Je pensai alors au répondeur qui avait enregistré ses aveux sarcastiques et haineux. Il me conseilla de passer au commissariat le lendemain avec la cassette contenant ses propos et de déposer une plainte.
Les mains tremblantes encore de l’émotion, la colère et la contrariété qu’avait suscitées en moi toute cette scène, je cherchai fébrilement le numéro de téléphone que J. m’avait laissé dans le cas où il me serait nécessaire de le joindre. Je le dérangeai en pleine réunion. Informé de ce qui s’était passé, il me demanda qu’elle avait été la réaction des voisins et me dit qu’il ne tarderait pas.    
 
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C
Quand je commence à lire ton récit, je suis captivée et en même temps, j'ai l'impression de vivre cette situation. Tu es vraiment doué et je suis d'accord avec ton ami, tu es un vrai écrivain. Bisous et prends soin de toi.
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M
Bonsoir vous ...<br /> Je ne déballerais point ici mon histoire car c'est ici chez vous et que je ne le fais déjà pas chez moi ;o)<br /> Mais ce qui n'est pas croyable dans ce genre de situation, c'est que personne (les voisins) ne bouge, personne ne voit ni n'entend rien...<br /> Et je ne parlerais pas des agents de police qui eux ... disent "mais vous ne risquez rien", ou le "mais tant qu'il ne vous a pas touché ..."<br /> Bref cher ami, je comprends votre peine et votre souffrance, quoi vous dire...<br /> Bah tout simplement qu'il n'y a pas que des gens mauvais en ce bas monde, bon il n'y a pas beaucoup de gens bons non plus, ils se font même de plus en plus rares, mais lorsque le hasard en place sur notre chemin, il faut savoir les reconnaitre.<br /> Comme je l'ai déjà écrit je ne sais plus où aujourd'hui, le passé est passé, on ne peut pas le changer, on peut juste améliorer l'avenir...<br /> Construisez vous un bel avenir car vous le méritez.<br /> Prenez soin de vous.<br /> Bonne soirée.<br /> Bises amicales.
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R
un passé douloureux que tu nous fais découvrir avec émotion et tristesse ! que tu es doué pour écrire et raconter sans jamais tomber dans l'hystérie ! on a tous un passé douloureux et on vit avec mais souvent les démons du passé nous rattrapent : ils sont en moi et devant moi ! je ne pourrai jamais oublier mais j'ai pardonné cette folie ! je t'embrasse !
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J
CHER ANTONIO!Comme à chaque foi que tu décris les évenements qui se sont passé dans ta vie me boulverse et que tu arrives à les décrires de tel façon qe l'on puisse penser qu c'est arrivé la veille.Tu es un poète comme BAUDELAIRE qu tu m'a appris à aimer.Je t'embrasse JEANNETTE
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