DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II8

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Il est minuit. Ma mère dort dans la chambre voisine de la mienne, enfin de celle que j’occupe quand je vis avec elle. Je suis, en effet, de retour chez nous. Je ne sais plus si je dois dire « chez nous » pour désigner son appartement, « chez ma mère » ou »chez moi » comme je le fais, par erreur, la plupart du temps, obligé alors de préciser pour les autres que je suis, en fait, chez ma mère.
Je me suis rendu compte, ce soir, pendant que nous regardions la télévision, qu’elle n’entendait presque plus : j’étais dans la cuisine en train de me préparer un thermos de thé – je ne supporte pas le thé que l’on boit dans les bars, trop infusé ou, quand le sachet est présenté fermé à côté de la tasse, accompagné d’une théière d’une taille ridicule à mes yeux, moi qui ai l’habitude d’en boire un litre pour un seul sachet. Ainsi, je préparais un litre de thé brûlant, lorsque je perçus un sifflement suraigu que je pris d’abord pour un acouphène, mais son intensité et sa durée m’indiquèrent qu’il provenait de la prothèse auditive que ma mère porte dans l’oreille gauche, la seule qui lui permette encore d’entendre, l’audition de la droite ayant été presque complètement anéantie par la fièvre typhoïde qu’elle contracta dans sa jeunesse passée à Sidi-Bel-Abbès, en Algérie. Après une inondation, elle avait été atteinte par la maladie et contrainte de rester couchée, elle avait déliré du fait d’une très forte fièvre qui perdura plusieurs semaines après lesquelles elle se réveilla à demi sourde. Je lui criai du seuil de la cuisine que son appareil sifflait et je compris simultanément qu’elle ne l’entendait pas.
Je rectifie donc mon énoncé en substituant « chez ma mère » à toute autre locution désignant son appartement, si j’évoque les périodes de plus en plus longues que je passe chez elle. Nous avons vécu séparément dix années. J’ai retrouvé ma mère, seule dans cet appartement désormais trop grand pour elle, quelques mois avant la notification de mon affectation dans l’académie des Bouches-du-Rhône. Elle m’avait recueilli comme l’enfant prodigue de la parabole du texte sacré.  Reconnaissant et heureux, je partageai sa vie quotidienne trois années consécutives. Vint un moment où je ressentis la nécessité d’avoir un logement pour y abriter mon intimité. Je louai donc un studio dans la ville qu’habitait ma sœur. Famille, quand tu nous tiens… Mon long séjour chez ma mère m’avait permis de renouer avec une complicité que nous n’avions, en réalité, jamais perdue. Mais je n’avais plus l’âge des ébats amoureux confinés dans l’espace d’une voiture et je voulais retrouver une relative autonomie.  
Cependant, chez elle cela reste chez moi pour mon inconscient qui me trahit par mes lapsus répétés. D’ailleurs, je ne ferais que songer à vivre à l’étranger, en Espagne par exemple, où naquirent mes grands-parents paternels aussi bien que maternels, et ne réaliserais pas ce projet, de son vivant, si c’en était un. Je ne peux m’imaginer trop loin d’elle, plus de cinquante kilomètres excéderaient la distance que m’accorde un amour trop inquiet. Lui survivre simplement m’est inconcevable. Le sacrifice consenti, pour ses enfants, de la liberté de choisir sa destinée, elle nous l’a trop souvent répété pour que je ne me représente pas comme un devoir de lui vouer la mienne. Et puis passer ma vie à écrire tandis qu’elle vaque à ses occupations ménagères le jour et veiller sur son sommeil les yeux rivés sur l’écran de mon portable afin de poursuivre la tâche pour laquelle je suis né, la nuit, ne m’effraie pas. Au contraire, je trouve cette idée rassurante, apaisante pour mon angoisse perpétuelle d’exister ou bien de n’être plus, je ne sais pas. Les deux causes me paraissent concurrentes pour justifier mon mal être. Je me sens bien, incliné sur les touches de mon clavier, cherchant le terme et la formulation les plus adéquats pour exprimer ce qui me fait durer et durer grâce à l’acte par lequel j’en rends compte. La rédaction d’ « une œuvre consubstantielle à son auteur » m’est une jouissance incomparable. Je suis malheureux à l’idée qu’un jour peut-être ma mère ne puisse plus s’activer dans l’appartement pendant que j’écris ni même se mettre seule au lit, comme ma tante, mais savoir que je demeurerais à ses côtés, parce que je n’envisage aucune autre solution, diminue mon appréhension.
La semaine dernière ma petite cousine est venue s’occuper de sa grand-mère une semaine. La rémission qu’elle a ainsi offerte à ma tante était spectaculaire. Son visage rayonnait de voir à son entière disposition la petite fille pour qui elle a toujours éprouvé une affection particulière – sans doute parce qu’elle lui témoignait, elle aussi, cette affection précieuse. Elle chantonnait, en sa présence, des mélodies d’autrefois, répondait qu’elle se portait très bien à la question concernant son état de santé, lui demandait avec insistance qu’elle restât pour toujours à ses côtés, exigeait en plaisantant, au téléphone, que son petit-fils ne vînt pas chercher son épouse à la fin de son séjour chez elle, le lui répéta en riant quand il fut là. Cette métamorphose de son comportement réchauffait le cœur et me persuada que j’avais raison d’imaginer la possibilité d’un avenir heureux, avec ma mère, quoiqu’il advînt.  
Cela fait plus de deux heures que j’écris dans le but que demain ce texte soit en ligne sur mon blog. Je le fais parce que ma sœur viendra demain matin très tôt pour passer la journée chez ma mère et que je désire être disponible et profiter de sa présence sans éprouver du remord à la pensée que je vous ai fait défaut, car je sais que JEANNETTE, pour ne citer qu’elle, attend la publication sur le net de mes quelque trois pages quotidiennes chaque matin. Je ne voudrais pas la priver, de ce qu’elle m’a confié être un plaisir pour elle et laisser germer en moi un sentiment de culpabilité tout le jour si je ne m’exécutais pas. Ce sentiment serait également la conséquence de l’engagement pris avec moi-même de me consacrer à l’écriture toute la durée de mon congé maladie sans exception sinon celle due à la manifestation éventuelle de symptômes trop invalidants pour que j’y souscrive.
Ainsi la maladie m’a fait découvrir une vocation à laquelle je n’osais croire. Rares sont les écrivains vivant de l’écriture et je ne possède aucune rente qui m’autoriserait à exister sans travailler. Comme j’ai compris que, pour moi, vivre et écrire sont interdépendants et que seule la maladie me le permet, j’ai soudainement saisi qu’il s’agissait d’une grâce accordée par le principe de ce qui est, de toute éternité, le commencement et la fin. Confiant dans l’avènement de ce qui doit être, par la seule volonté de ce principe même, j’ai envoyé le manuscrit constitué par la première partie du texte mis en ligne sur ce blog à plusieurs maisons d’édition. De leur réponse dépend notre avenir commun, à ma mère et à moi. J’écris comme si demain la maladie m’emportera si la publication des mots, nés du silence derrière la vitre duquel j’ai regardé passé ma vie, n’a pas lieu à la suite des envois effectués. Depuis le mois de décembre, je ne perçois plus que cinquante pour cent de mon salaire. Cette somme est insuffisante pour que j’honore toutes les factures, les achats, les règlements et les prélèvements divers inhérents au simple fait de vivre : chauffer mon appartement qui n’est équipé que de radiateurs électriques est depuis lors au-dessus de mes moyens, mon loyer n’incluant pas cette charge. La dignité exige que les besoins issues de notre socialisation soient comblés. La société elle-même a engendré ces besoins et leur entretien est le moteur qui fait progresser l’humanité. Privés de la satisfaction de ces besoins, les hommes sont marginalisés et l’espèce humaine appelée à disparaître. Le devoir revient aux dirigeants de notre planète, et donc à nous qui les élisons, de préserver l’humanité de chacun, sa dignité. Ecrire cela s’apparente à une profession de foi, foi en l’Homme, foi en Dieu, quel que soit le contenu de ce vocable, dans la mesure où il renvoie à l’origine de toute chose. Foi dans le pouvoir des mots que je consigne ici de vous « captiver » comme me l’a si généreusement affirmé une lectrice, après avoir découvert l’existence de mon blog par l’une de mes participations au forum d’un site dont je suis un habitué. 
 
       
 
 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
R
te retrouver est devenu un rite ; te lire est toujours une émotion ! la famille est importante et il faut les accepter comme elle est ! merci pour m'avoir recommandé la honte d'annie ernaux ! au plaisir de te découvrir ! bises
Répondre
C
Comme tous les soirs maintenant, je viens lire cet article et j'ai l'impression de te connaître un peu plus chaque jour. Tout comme toi, je suis aussi très très proche de mes parents, et je ne pourrais pas partir loin d'eux, j'ai besoin de les voir régulièrement. <br /> Ton récit est très touchant et j'aime te lire. Tu n'es pas seul et même si c'est par l'intermédiaire d'un blog, sache que maintenant, j'ai un ami de plus. A demain.
Répondre
A
Merci à toutes les trois d'être présentes chaque jour sur ce blog que j'aimerais que vous perceviez comme le geste d'oblation d'une âme un peu perdue qui erre sur les chemins de l'écriture en quête de son identité.<br /> Du plus profond du coeur, je souhaite continuer de cheminer en votre compagnie...<br /> Affectueusement, ANTONIO MANUEL.
Répondre
D
Cher Antonio Manuel, quel plaisir de pouvoir te lire à nouveau !<br /> C'est important d'être là pour sa famille, je comprend ta crainte et le sentiment rassurant d'être avec ta mère, car tu es là pour elle.<br /> C'est pour être proche de mes grands parents adorés que j'ai quitté Chartes, pour venir sur Nantes. Car ma mère habite sur la région parisienne, et à son âge, retrouver du travail ailleurs est moins facile que pour moi. Aussi, un jour où j'ai vu mon papy avec des béquilles, j'ai eu un choc énorme : ils vieillissaient ! Et moi j'habitais trop loin ! J'ai cherché du travail, et en 4 mois mon mari et moi venions sur Nantes ! Et quel bonheur de savoir que je suis là pour eux !<br /> Désolée de parler de ma vie, je ne venais pas pour ça...<br /> <br /> MERCI pour tes textes, tu es si lucide ! <br /> <br /> Bravo et vivement demain !
Répondre
M
Coucou vous ...<br /> Vous lire réveille en moi des souvenirs...<br /> Parfois bon, parfois mauvais...<br /> J'aimerais tellement trouver les mots pour aider...<br /> Je vous connais que par vos écrits et par le biais d'un "ami" commun ...<br /> Mais j'ai tout de même envie de vous dire de profiter de la vie, d'oser la VIVRE mais pas pour les autres, ni à travers les autres mais pour VOUS...<br /> Arrêtez de chercher de situations parfaites car elles n'existent pas ... Regardez autour de vous, profiter de ces instants magiques que vous offrent les personnes de votre entourage que ce soit par votre famille, vos amis ou vos collègues car ces moment sont uniques et qu'ils n'ont pas de prix... Et n'oubliez pas de PENSER à VOUS sans vous soucier des pensées ou des regards d'autrui... Soyez VOUS et regardez le parcours déjà accomplie et soyez en fier ;o)<br /> Bises amicales.
Répondre