DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II7

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Quelques mois après avoir rencontré L., j’avais reçu, un soir, un coup de fil de ma mère m’informant de l’hospitalisation de mon père, en urgence, pour une hépatite. Je ne sais ce qui m’alarma, peut-être l’angoisse qu’elle ne pouvait contrôler dans le ton de sa voix ou sa volonté trop évidente de ne pas m’inquiéter, je ne la crus pas. Je ne crus pas que mon père avait été hospitalisé pour une hépatite. D’emblée, j’envisageai le pire et mon intuition était juste. Il décéda une semaine après mon retour précipité chez mes parents. L. n’avait émis aucune objection quand, le lendemain du premier appel de ma mère, parce qu’elle venait de m’avertir que son état de santé semblait plus grave qu’elle ne me l’avait dit la veille, je décidai de rejoindre ma famille en pleine nuit. Il décida de m’accompagner et se mit au volant. Nous roulâmes toute la nuit. Il se comporta très dignement durant cette terrible épreuve et m’apporta le soutien et le réconfort que j’étais en droit d’attendre de celui qui partageait ma vie. Il est vrai que l’épisode de la gifle n’avait pas encore eu lieu, L. ne m’ayant montré que le masque derrière lequel il me dissimulait son vrai visage.
Je m’autorise cette analepse dans la relation des sept années de ma vie avec L., parce que je ne fus jamais dupe du fait que, dès le début de notre relation, L. avait représenté à mes yeux un avatar de l’image symbolique du père. Au fil des ans, cette incarnation s’était renforcée jusqu’à ce que je finisse par confondre les deux visages, celui de mon père et celui de L.
L’angoisse et la terreur que m’inspira L. dans les moments les plus douloureux de notre relation, étaient celle qu’enfant j’avais nourri à l’égard de mon père. C’est pourquoi après avoir été maltraité, meurtri, humilié par L. au point de ne plus avoir de moi que la représentation de l’ homme sans valeur, inutile, incapable qu’il s’efforçait d’ imprimer dans mon esprit, je revins comme un chien battu apeuré et honteux me coucher à ses pieds.
J’avais changé de psychothérapeute, préférant au psychiatre qui avait succédé à mon psychanaliste à la retraite, une psychomotricienne, spécialiste en relaxation. Je souffrais dans mon corps et j’éprouvais le besoin qu’on le caressât, le soignât, que l’on guérît les plaies qui le gangrénaient. Grâce à cette thérapeute qui évoquait à mon sujet l’insuffisance d’un bercement initial, le mal être d’un enfant que l’on eût mis au monde comme on évacue un excrément, j’eus l’audace, un après-midi ensoleillé, de prendre quelques effets indispensables, mon chien, et de sortir de la maison presque en courant. Je montai dans ma voiture, le cœur battant, affolé qu’il ne revînt avant ma délivrance et franchis le grand portail en bois vert-laurier le plus vite que je pus. Je ne respirai un peu plus amplement qu’après m’être suffisamment éloigné du village qui avait été la scène d’un drame où j’avais tenu autrefois le rôle de la victime.
Je me réfugiai chez l’ami, professeur d’anglais, qui avait été le complice de ma précédente fuite. Il m’accueillit à nouveau, sachant bien que c’était chez lui que se présenterait L. dès qu’il comprendrait quelle démarche j’accomplissais pour la seconde fois. Nous décidâmes donc d’appeler un autre collègue que L. ne connaissait pas, avec qui j’avais quelques fois discuté dans un bar près du collège où nous enseignions, que nous savions en outre être un membre syndical très actif et qui, nous le pensions à juste titre, serait sensible à ma détresse. Il m’attendait sur la place de la ville voisine où il demeurait. C’était aussi la ville où se trouvait la M.J.C. où je donnais deux séances de yoga par semaine depuis cinq ans. Je ne m’y sentais pas en terre inconnue, le yoga concrétisant en outre la tentative de libération que tout adepte de cette pratique entreprend lors de son initiation et me renvoyant, par là même, au cheminement de mon existence personnelle.
J. ne me demanda aucune explication. Je le suivis jusqu’à son appartement où je lui racontai brièvement les circonstances qui m’avaient amené à lui demander son aide. Il accepta de m’héberger quelques jours. Nous travaillions dans le même établissement scolaire depuis plusieurs mois sans nous être pour autant fait de confidences sur nos vies respectives. Néanmoins, j’avais perçu chez lui des signes que j’étais enclin à interpréter comme le partage de mœurs qui nous étaient communes. Il me confirma par la suite son homosexualité. Ce soir là nous bûmes un peu et nous couchâmes assez tard alors que le lendemain n’était pas un jour férié. Il se leva de bonne heure et m’embrassa sur le front avant de partir travailler. Nous devions avoir quatre ou cinq ans d’écart. J. était un jeune homme charmant dont certaines collègues n’auraient pas refusé les avances qu’il ne leur avait bien entendu pas faites. Lors de la réunion pédagogique de la pré-rentrée, je le vis pour la première fois et reconnus intérieurement qu’il avait un physique très avantageux et un charisme indéniable.
Je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours et je me sentais très affaibli. Je me levai néanmoins et, une tasse de thé bue, je me rendis chez mon médecin traitant, au courant de mes déboires, à qui je fis le récit pitoyable de ma seconde tentative pour échapper à l’emprise d’un homme qui cherchait à me réduire à néant tant le sentiment de son infériorité, sa volonté de me dominer, sa violence et sa cruauté étaient grands. Elle constata mon amaigrissement et ma mauvaise mine. J’étais en pleine poussée de recto-colite hémorragique et dans un état d’anxiété extrême. Elle parla de risque de dépression malgré le prozac qu’elle m’avait prescrit sur le conseil de ma psychothérapeute qui m’avait assuré qu’il m’insufflerait l’énergie de quitter L. dont la présence était une source d’angoisse puissante mais duquel je ne parvenais pas à envisager la séparation sans une angoisse équivalente. Je savais qu’il m’était nuisible, que je ne pouvais plus subir son emprise néfaste mais quelque chose en moi résistait à l’idée de la séparation. Elle me replongeait dans la douleur de la perte de ma grand-mère, à l’âge de six ans, dans l’effroi consécutif permanent de perdre un jour aussi ma mère, me ramenait à des expériences traumatisantes de mon enfance qui avaient ébranlé ma confiance en la capacité d’être aimé et m’incitaient à rechercher une réassurance constante, allant jusqu’à mettre ma vie en péril.  Elle décida que je ne pouvais pas continuer à travailler dans cet état et m’arrêta pour quinze jours. Il me fallait remonter la dose de cortisone quotidienne, me nourrir correctement, me reposer et régler la situation dans laquelle je me débattais rapidement. Je passai au Monoprix faire quelques courses et retournais chez J. qui ne rentrerait pas avant la fin de l’après-midi. Je me préparai un litre de thé Yunnan Tuocha au ginseng, que je venais d’acheter, et m’installai à la table de la cuisine de son deux-pièces pour y écrire ce qui me viendrait à l’esprit car je ne pouvais pas me concentrer pour lire, ni rester passif devant un quelconque programme télévisé. En revanche, écrire m’apaiserait et m’autoriserait l’évasion dans l’intimité tiède des mots.        
 
 
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P
hello!!! que de souffrance,que de blessures qui ne demande qu'à guerrie pour mener une vie normal!! Je souffre ne te lisant,vraiment! Prends courage,gros bisous
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C
Tout d'abord, merci de passer sur mon blog et de m'y laisser un petit mot qui me fait grand plaisir.<br /> Je suis très touchée de lire ton récit et tout ce que tu as subi. J'espère qu'aujourd'hui tout va mieux dans ta vie.<br /> Je te souhaite énormément de bonnes choses tu le mérites amplement. Gros bisous et à demain.
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M
Que de souffrances et de détresses...<br /> J'espère vivement qu'aujourd'hui est fait de jours meilleurs...<br /> Merci pour vos (tes) mots chez moi, je suis touchée...<br /> Bonne soirée, douce nuit et prenez soin de vous.<br /> Bises amicales.
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R
c'est avec émotion que je découvre ton passé douloureux ! et ta quête d'etre aimé et toujours aimé ! mais tu es aimé et tu aimes ! merci pour ces mots et au plasir de te retrouver ! affectueusement
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A
une fois de plus je reste sans voix ... Bises et merci de nous faire partager autant d'émotions
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