DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II5

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Plaisir ce matin de flâner dans les allées du marché sur la grande place du centre ville avant la bousculade et la cohue. Respirer la fraîcheur de l’air matinal, apprécier sa vivacité tonifiante, tempérée à peine par un doux soleil intermittent. Caresse de son impalpable présence sur la peau et dynamisme souriant des marchands parachevant l’installation de leur stand.
Le vieux monsieur chinois à qui j’achète ma tisane bienfaisante s’était absenté pour quelques instants. Parmi les effluves de rôtisserie, longeant un comptoir de raviolis, de nems et de beignets frits, évitant la sollicitation de viennoiseries en abondance, je me surpris à fouiner dans des caisses de livres d’occasion sauvés du pilon in extremis. L’autobiographie intitulée « Le ruisseau des singes », de JEAN-CLAUDE BRIALY, retint mon attention le temps de la lecture décevante de la quatrième de couverture. Je parcourus les titres d’une dizaine de « Que sais-je ? » obsolètes et tombai par hasard sur le récit de PATRICK DILS : « Je voulais juste rentrer chez moi ». L’accroche au dos du livre joua efficacement son rôle : je l’emportai pour cinq euros. Lorsqu’il fut accusé du meurtre de deux enfants en septembre 1986, je n’avais pas été particulièrement interpellé par l’affaire qui avait ému la France entière et captivé les journalistes du fait de ses nombreux rebondissements et du jeune âge de l’adolescent, seize ans, qui avait fini par avouer être l’auteur de ce double homicide. Je ne sais quelle curiosité m’incita ce matin à connaître dans ses détails les plus intimes les circonstances de l’arrestation et les quinze années d’emprisonnement de celui qui fut finalement innocenté ? Peut-être l’intuition de l’épaisseur du silence dans lequel on l’avait muré pendant tant d’années…
Cette nuit, j’ai rêvé que l’enseignante qui me remplace au lycée était inspectée. Je ne me souviens plus du verdict de l’inspection. Sans doute, ce rêve s’explique-t-il par l’accueil particulièrement froid de mes collègues lorsque j’avais repris mon poste après mes longs mois d’arrêt en longue maladie et le traitement injuste qu’ils me réservèrent jusqu’en juin parce qu’ils désapprouvaient le refus que j’avais opposé à la proposition de ma remplaçante d’effectuer mon retour en classe à ses côtés. J’avais perçu cela comme une régression dans l’histoire de ma carrière qui faisait d’elle la tutrice présentant son stagiaire aux élèves de façon qu’ils fissent preuve d’une certaine indulgence pour mon inexpérience. Elle n’avait en fait jamais informé les élèves de son statut de titulaire académique de zone de remplacement, occupant, provisoirement, le poste d’un professeur en congé maladie : moi, en l’occurrence. Je comprenais très bien les motifs de cette omission qui n’avait nul autre but que d’asseoir, dès la rentrée scolaire, son autorité. Mais je ne voulais pas que cette stratégie compromît la mienne. Mes collègues de lettres me tinrent rigueur de ma décision jusqu’à la fin de l’année, c'est-à-dire qu’ils ne me saluèrent pas lorsque nous nous croisions en salle des professeurs ou dans les couloirs du lycée, bavardaient entre eux sans tenir compte de ma présence, bref, ils me boycottèrent, me faisant sentir ainsi le regret qu’ils éprouvaient de l’absence de ma remplaçante avec laquelle ils avaient noué des mois durant d’excellentes relations. Cette pénible expérience est certainement à l’origine du rêve de la nuit passée. Après avoir gravi les échelons de ma profession et reçu les félicitations de mon inspectrice, me nommant à trois reprises conseiller pédagogique de collègues stagiaires, il est vrai que je reçus sa proposition comme un affront.
La semaine dernière, alors que je me trouvais chez ma mère, ma cousine l’appela en fin de journée pour qu’elle vînt tenter de calmer ma tante. Ma mère avait rendu visite à sa sœur l’après-midi comme à l’accoutumée et celle-ci lui avait demandé qu’elle l’emmène avec elle chez elle, car depuis qu’elle avait subi son grave accident vasculaire cérébral, chez elle c’était ailleurs que l’appartement, dans lequel lui avait été aménagé une vaste pièce médicalisée, qui était le sien depuis plus de vingt-cinq ans et où elle avait d’ailleurs été victime de son accident cérébral, une nuit, plus d’un an auparavant. Son comportement ce jour là n’avait donc troublé personne outre mesure. Le coup de téléphone de ma cousine était justifié par sa persistance à vouloir retourner chez elle, le déni qu’elle manifestait devant toute tentative de persuasion qu’elle s’y trouvait bien, les insultes qu’elle adressait à sa fille et la conviction d’être la victime d’un complot visant à lui faire croire qu’elle habitait depuis son départ de Haute-Savoie, plus d’un quart de siècle en arrière, ce lieu qui n’était en fait autre que la chambre d’une maison de retraite où ses enfants l’avaient abandonnée après toutes les années de sa vie qu’elle leur avait sacrifiées.
Nous la trouvâmes sur le fauteuil dans lequel son hémiplégie la contraignait de rester, quand elle ne dormait pas, depuis sa thrombose, les yeux baignés de larmes, la voix déchirante, dans une agitation et une confusion extrêmes. Ma mère s’assit à ses côtés. Elle lui enveloppa les épaules de son bras gauche tandis qu’elle lui caressait tendrement le visage de la main droite. Elle s’enquit de ce qui arrivait à cette sœur aînée tant aimée d’une voix douce où perçait à peine l’angoisse qui l’étreignait face au désolant spectacle de ma tante en proie à un accès de démence sénile. Elle avait quinze ans de plus que ma mère et je ne pouvais m’empêcher de constater leur ressemblance malgré les sillons et les joues creuses qui trahissaient sa vieillesse et les progrès fulgurants de la maladie. Ma mère se souvenait-elle, à cet instant, des nombreuses fois où elle l’avait fait pleurer par la dureté de son caractère autoritaire ou bien revoyait-elle plutôt, dans le regard terrifié de sa sœur, ma grand-mère, emportée par une pathologie similaire, entièrement paralysée sur son lit d’hôpital, prenant ses petits enfants les uns pour les autres ?

Je ne savais plus comment réagir à la logique de sa folie qui détournait toutes les preuves que nous lui montrions pour la convaincre, les nombreux objets lui appartenant et rassemblés dans la pièce afin de la rassurer, au profit du délire paranoïaque qui l’animait. Les souvenirs convoqués pour la détourner de son obsession, les explications rationnelles de son illusion de n’être pas chez elle : rien ne parvenait à mettre un terme à la crise qu’elle traversait. Son excitation et sa terreur étaient telles qu’elle voulait se lever, s’enfuir en courant, elle qui ne tenait pas debout sans son déambulateur ! j’inspectai fébrilement la multitude de ses médicaments dans l’espoir d’y trouver un anxiolytique susceptible de la tranquilliser. Je finis par en découvrir une boîte. Je lus la notice et proposai de lui en donner au moins un. Ma cousine qui, entre-temps, était allée chercher son frère qui habitait tout près, m’indiqua qu’elle en prenait deux au coucher. Nous parvînmes à l’éloigner de la porte d’entrée qu’elle avait atteinte en nous obligeant à la soutenir aidée de son déambulateur. Une fois de nouveau assise dans son fauteuil, elle avala ses deux comprimés pensant qu’il s’agissait de remèdes pour son cœur qu’elle sentait sans doute battre violemment dans sa poitrine et, entourée de douceur et d’amour, elle s’apaisa progressivement.

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R
la vie ne nous épargne rien et n'est qu'une succession d'épreuves ou nous croisons des gens ; nous ne sommes que de passage dans la vie de chacun alors aimer ce qui vous aiment et ne pas passer à côté de ceux ou celles qui ont été mal aimés ! s ouvrir à l'autre quand tout va mal ou irrémédiable, c'est beau et louable mais ne pas s'oublier dans ce tourbillon de l'écoute des autres pour ne pas sombrer dans le tourbillon de la folie ! affectueusement
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J
CHER ANTONIO!D'entourer ta mère et sa soeur dans la dure réaliter des maladies qui atteint les personnes agée contraste avec l'égoisme de tes collègues de travail..Je suis toujours émue de te lire.Je t'embrasse JEANNETTE
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