DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II4

Publié le par ANTONIO MANUEL

Mon poids le plus élevé a été soixante-seize kilos. Je mesure un mètre soixante-seize. Selon le calcul de l’Indice de Masse Corporel, j’étais alors en surpoids. Surpoids qui n’a concerné que de rares périodes de mon existence. Jusqu’à l’âge de vingt-sept ans – je m’en souviens car c’est l’âge de mon premier cheveu blanc, du commencement d’une prise de poids qu’aucune modification de mon alimentation ne justifiait, et de ma seconde rupture sentimentale – j’ai pesé plus ou moins soixante kilos : soit un poids jugé normal selon l’I.M.C. Depuis quelque temps, ma situation d’après la classification de l’obésité et du surpoids chez l’adulte, validée par L’Organisation Mondiale de la Santé est de «  dénutrition grade I »…

Il y a quinze jours, j’avais rendez-vous avec l’expert accrédité par l’Education Nationale, un gastro-entérologue donc, afin qu’il statue sur mon état de santé. Etant en «  poussée évolutive sur fond chronique » comme l’indiquait mon arrêt-maladie, je n’avais pu reprendre mon travail à la rentrée scolaire de septembre dernier. Espérant une amélioration grâce à une augmentation conséquente de ma dose quotidienne de cortisone, je patientai, dans l’attente des résultats de la deuxième coloscopie prescrite, par mon médecin, après la réception des analyses des biopsies réalisées lors de la première. La deuxième série d’analyses confirma l’aggravation sérieuse de mon état de santé et la prévision prochaine d’un nouveau traitement plus adapté. Je fis, de ce fait, une demande de congé maladie de longue durée puisqu’un congé de longue maladie m’avait déjà été accordé moins d’un an avant ladite demande. Il faut savoir que ces deux types de congés ne donnent pas droit au même traitement salarial. En effet, le congé de longue maladie accorde à son bénéficiaire cent pour cent de son salaire ordinaire la première année de son attribution et cinquante pour cent les deux années suivantes. Le congé de longue durée, pour sa part, gratifie celui qui l’obtient de cent pour cent de son salaire pendant trois années consécutives et  cinquante pour cent les deux dernières. Ce que j’ignorais, en remplissant ma demande de congé de longue durée, c’est que celui-ci n’est octroyé que pour cinq pathologies : le cancer, la maladie mentale, la tuberculose, la poliomyélite et le déficit immunitaire grave et acquis. J’avais épuisé la période rémunérée à plein traitement d’un congé longue maladie et je croyais, naïvement, que l’ablation d’un « polype adénomateux avec image de dysplasie de bas grade, dans un contexte inflammatoire »  – traduisez un polype précancéreux – sur une muqueuse intestinale présentant des « aspects de polype adénomateux, avec images de dysplasie de bas grade », c'est-à-dire qu’il s’agit du seul polype susceptible de se transformer en cancer, lui-même précédé par une dysplasie. La «  dysplasie de haut grade » correspond au premier stade du cancer. Heureusement pour moi, la tumeur n’était encore que bénigne et la muqueuse à surveiller très régulièrement, afin d’intervenir, en cas de transformation maligne, par une ablation du colon. Tout comme le « wirsung visible » qui concluait un compte-rendu d’échographie auquel je n’avais prêter aucune attention et qui se révélait être, en langage clair, une tumeur pancréatique. Bref, si l’expert, plein de bonne volonté, jugeait peu probable que ma demande de congé de longue durée fût acceptée, ma gastro-entérologue, indécise, m’adressait à l’une de ses consoeurs de l’hôpital nord de Marseille pour obtenir un second diagnostic face à ma dépendance aux corticoïdes et devant l’existence de cette muqueuse polypoïde de bas grade. Quel était son avis quant à la mise sous IMUREL ou sous REMICADE, les deux médicaments appartenant à la classe thérapeutique des immunosuppresseurs, prescrits, entre autres, dans le traitement des maladies dues à un dysfonctionnement du système immunitaire ? Il y a une nuance très délicate entre le mauvais fonctionnement du système de protection de l’organisme, pour lequel le traitement est envisagé, et les termes précis de « déficit immunitaire grave et acquis » autorisant le maintien de l’intégralité du salaire. Je m’en remis à la décision du comité médical dont dépendaient mes rémunérations futures.

Entre temps, ma gastro-entérologue me prit elle-même rendez-vous avec la spécialiste réputée de l’hôpital nord. Celle-ci me reçut très aimablement après un véritable chemin de croix. Je ne fais pas allusion aux kilomètres qui séparent mon domicile de Marseille, mais à l’extrême difficulté de trouver une place sur le parking de cet hôpital réservé aux visiteurs. Les voitures occupaient le moindre espace encore disponible entre les véhicules correctement garés et les couloirs de circulation permettant l’entrée, la quête d’un emplacement et la sortie du parc de stationnement. Ce dernier avait un peu l’allure d’une brocante ou d’une casse tant le stationnement des véhicules était anarchique. Je parvins finalement, au bout de manœuvres infinies et grâce à la taille réduite de ma citadine, à m’insérer entre deux automobiles à la carrosserie endommagée. Ce fut alors l’attente, muni d’un ticket numéroté, dans un hall bondé, de mon tour de pénétrer dans l’une des cabines d’enregistrement, de mon nom et de mon numéro de sécurité sociale, dans le système informatique de l’hôpital. Un vieillard, traînant son cathéter monté sur roulettes comme s’il promenait un chien, nu sous sa veste blanche en papier fragile, coiffé du bonnet et chaussé des pantoufles de rigueur, de la même matière, faisait halte auprès de chacun pour lui crier à l’oreille un galimatias d’où il ressortait qu’il quémandait de la monnaie afin de s’acheter une canette de cola qu’il ajouterait aux nombreuses qu’il berçait sous son bras libre replié contre son torse. Au bout de minutes interminables, après avoir assisté à plusieurs altercations entre des patients las et irrités, je fus autorisé à rejoindre le neuvième étage où se trouvait le cabinet de mon médecin. J’attendis relativement peu. Je dus lui demander son nom lorsqu’elle s’approcha de nous dans le but de savoir qui était le suivant.

La pièce où elle me fit pénétrer était vraiment laide et misérable : meubles fonctionnels d’un gris douteux, peinture aux murs sale et écaillée. La chaleur et l’empathie de sa voix contrastaient agréablement. Elle m’expliqua, patiemment et de façon très didactique, ce dont je souffrais, les traitements actuellement disponibles, les risques de cancer chiffrés encourus par la maladie et augmentés par la prise d’un immunosuppresseur néanmoins indispensable, car, en parfait désaccord avec mon généraliste, elle estimait la persévérance du traitement par cortisone à des doses supérieures à dix milligrammes, même de quelques milligrammes seulement, dangereuse pour ma santé, ajoutant, à la longue liste des effets secondaires, que je connaissais déjà, des corticoïdes, le déclenchement d’une tuberculose, insistant sur l’ostéoporose incontestable dont je devais être atteint malgré le comprimé de calcium vitamine D quotidien, et un diabète imminent. Pourtant, je me sentais en sécurité en écoutant ses propos. La perspective d’une colectomie possible en cas d’échec des immunosuppresseurs ou d’un cancer subit n’entamèrent pas ma sérénité. Je la priai de bien vouloir envoyer un courrier à ma gastro-entérologue ainsi qu’à mon médecin traitant, me défiant de toute interprétation tendancieuse de ses dires de ma part. Elle me prescrivit une ostéodensitométrie pour confirmer que ma masse osseuse était très sévèrement réduite et le tissu altéré, à cause de la cortisone, favorisant, par exemple, une nécrose de la hanche et m’assura de sa  disponibilité si besoin était.

L’après-midi même, comme il en avait été convenu, je contactai celle qui m’avait adressée à elle et lui résumait le contenu de ma visite médicale. Elle était ravie que son éminente consoeur se rangeait à son opinion. Elle la verrait le lendemain à l’hôpital et me rappellerait ultérieurement.

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B
Ton retour au pays des mots nous réchauffe le coeur après cet inquiétant silence! Ta vaillance dans l'adversité est un exemple et ton art de la narration toujours aussi émouvant.<br /> Merci d'être au monde.<br /> Tendrement, Bernadette.
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B
Ton retour au pays des mots nous réchauffe le coeur après cet inquiétant silence! Ta vaillance dans l'adversité est un exemple et ton art de la narration toujours aussi émouvant.<br /> Merci d'être au monde.<br /> Tendrement, Bernadette.
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J
CHER ANTONIO!Ta façon de décrire l'évolution de ta maladie avec autant de sérénité me touche et je ne peux que te dire mon admiration.Te lire et prier voilà ma façon de t'aider puisque physiquement je ne peux pas prendre une part de tes souffrances.Je t'embrasse très fort.JEANNETTE
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