DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II2

Publié le par ANTONIO MANUEL

Béni soit mon généraliste qui m’a montré le verre à moitié plein à moi qui ne le voyais qu’à moitié vide ! Le pré cancer, dans ses propos, est devenu un cancer non encore advenu donc une absence présente de cancer. La muqueuse adénomateuse s’est transformée en une membrane favorable aux polypes mais régulièrement explorée et traitée par leur ablation systématique. Il m’a donné l’exemple du vaccin contre l’hépatite c qui était destiné à prévenir son apparition comme les nombreuses coloscopies me préservent de la formation d’une tumeur maligne. « Moi, m’a-t-il confié, j’ai plus de cinquante ans et n’ayant pas fait de coloscopie, je suis peut-être en train de développer un cancer du colon alors que toi tu es suivi de façon a n’en avoir jamais. »

Son discours m’a revigoré et profondément rassuré. Il est incroyable que la lecture d’une même feuille d’analyses médicales puisse donner lieu à trois interprétations différentes !
Quant au traitement conséquent, il s’est abstenu de tout commentaire lorsque je lui ai fait part de la décision de la gastro-entérologue, ses lèvres formant une moue très dubitative. De toute façon, il ne connaissait pas le fameux professeur auquel elle allait me recommander, ce qui sous-entendait que sa réputation, et donc ses éventuelles compétences, n’étaient pas si exceptionnelles que tous les médecins en aient entendu parler. Autrement dit, toujours la même dissonance entre mes trois thérapeutes…
C’est vrai que la réalité est bien telle que je la perçois. Aucune objectivité possible, le monde dans lequel j’évolue - mon appartement, les rues de ma ville, les anonymes croisés, la famille, les amis - est une pure fiction. La couleur de mes pensées revêt le réel d’une parure de fête ou d’un linceul. Hier, je mourais. Aujourd’hui, le bonheur de vivre fait battre mon cœur plus fort. Et si je ferme les yeux, la réalité disparaît au profit des souvenirs qui eux aussi transfigurent le réel selon les caprices de ma mémoire. Rien n’est vraiment tangible ni immuable. Chacun se construit un monde au gré de sa sensibilité et de son imagination. Le psychotique vit dans un univers dont les formes et les sons résultent de la diffraction causée par sa pathologie. Il ne peut en mettre en question la réalité auquel cas il ne serait pas fou mais simplement névrosé, conscient des maux dont il souffre, lucide quant à la métamorphose que sa maladie fait subir au réel. Notre subjectivité est notre douce folie. Je regarde le monde au travers du filtre que mon patrimoine génétique et l’histoire de ma vie intercalent entre lui et moi.
Je me souviens de ma déception en découvrant, au matin de Noël, le vélo avec un cadre féminin qui m’avait été offert quand j’espérais posséder la même bicyclette de course que celle sur laquelle le fils des voisins paradait chaque jour. Ma singularité, que je pressentais vaguement, se trouvait confortée par cet achat que mes parents et mes parrains avaient dû effectuer en fonction du montant disponible pour les fêtes sur leur compte en banque et non pour me laisser entendre que j’étais différent des autres garçons de mon âge. Je ne sais plus si je l’utilisai souvent. Je me rappelle juste ma déconvenue et le cheminement de mon esprit pour justifier ce choix. Le voisin en question était grand et large d’épaules. Il incarnait la virilité. Moi j’étais petit de taille et assez fluet. Lorsque je participais à un match de foot improvisé sur le terrain en friche qui jouxtait l’école, mon équipe perdait immanquablement si j’avais été désigné comme gardien de buts. Je ne brillais pas plus à un autre poste. C’était comme à la fête foraine sur le manège dont le propriétaire agitait un pompon qu’il laissait descendre à portée de main avant de le remonter prestement, tandis que tournaient les chevaux, les voitures de sport, les camions, les carrosses qui le composaient, et que tous les enfants se dressaient sur leur siège pour s’en saisir et gagner ainsi un tour gratuit. J’ignorais ce qui me retenait de faire de même. Malgré toute la bonne volonté de l’animateur de la boule de tissu à longues franges rouge, la peur, la honte, la maladresse ou le manque d’équilibre inhibaient un geste que je finissais par n’ébaucher que gauchement. Je n’ai jamais gagné un tour gratuit. Ma mère devait certainement s’étonner de mon comportement, laisser échapper des questions qui restaient probablement sans réponse. Ni l’adresse, ni l’audace, ni la témérité ne me caractérisaient, loin de là. J’étais un petit garçon timide qui n’osait pas rivaliser avec ses pairs. Je n’avais pas appris à temps, à la maternelle, trop peu et trop tardivement fréquentée, les règles qui régissent les relations entre enfants. La prescience de mon homosexualité me paralysait. La vie en société m’était pénible car j’étais un piètre acteur du rôle que jouent les petits garçons. Sans doute est-ce la cause du désintérêt que manifestait mon père à mon égard. Je ne lui ressemblais pas et il en concevait du dépit. Les quelques fois où il m’emmenait avec lui au café derrière lequel se trouvait un terrain de boules pour jouer à la lyonnaise, qui diffère par ses règles de la pétanque marseillaise : nous habitions alors le nord de la France, je m’ennuyais assis au bar sur un haut tabouret, à siroter une Orangina. Tous les hommes fumaient et le lieu empestait le tabac brun des gauloises. Quand il pleuvait et qu’ils ne pouvaient donc pas se livrer à leur passion, ils s’asseyaient autour des tables pour jouer à la belotte. Ils vociféraient en jouant, gesticulaient et buvaient de nombreux verres de pastis. Mon père avait les yeux qui brillaient et les joues en feu. Il ne s’occupait pas de moi. Je n’aimais pas l’accompagner au café mais je me contrains à le faire à plusieurs reprises parce que si ce n’était pas moi qui allais avec lui, c’était ma sœur et j’étais trop jaloux de l’affection qu’il lui portait pour ne pas essayer de prendre sa place dans son cœur.
Je n’aime toujours pas aller au bar. Prendre le soleil assis à la terrasse oui mais rester enfermer à suffoquer dans la fumée stagnante, je ne le supporte pas. Adolescents, nous les fréquentions, ma sœur, nos amis et moi. Mais j’y étais vraiment très mal à l’aise. J’éprouvais les mêmes sentiments que lorsque j’étais enfant : je fuyais le regard des hommes, même s’ils m’intéressaient beaucoup plus que les femmes, redoutant qu’ils décèlent en moi le monstre honnis. J’étais alors persuadé que mon homosexualité se lisait en moi comme en un livre ouvert. J’avais entendu trop de propos et de plaisanteries homophobes pour que je puisse penser être seulement même toléré en silence. Je m’imaginais sifflé, conspué, achevé à coups de pieds sur le sol. Je ressentais une angoisse viscérale tout le temps que nous y demeurions. Quand je sais aujourd’hui combien d’homosexuels sont mariés et père de famille, qu’ils exhibent leur hétérosexualité de façade en compagnie des amis hétérosexuels qu’ils singent consciencieusement, les regards qui parfois alors se fixaient sur moi me paraissent sujets à caution. J’en ai connu beaucoup, racolant leurs amants à couvert sur les sites gays. Au début je les méprisais de trahir ainsi celle qu’ils avaient épousée. Puis avec les années et la sagesse acquise, je me demande s’ils ne souffrent pas bien plus que moi ou autant, leur véritable nature finissant toujours par éclater au grand jour, éclaboussant de honte femmes et enfants et frappant publiquement les maris de déshonneur.
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J
"Béni soit mon généraiste qui..."<br /> <br /> Je suis lassée de lire ce début de phrase en boucle et sans arrêt depuis des semaines.<br /> Je commence à désespérer de vous revoir un jour... <br /> <br /> Où êtes vous!?...
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L
Bonjour, je suis étudiante en psychologie et m'intéresse aux hommes souffrant d'anorexie, dans le cadre d'une recherche. J'ai trouvé votre blog via un site spécialisé. Pouvons nous prendre contact?<br /> Voici mon adresse mail, envoyez moi un courrier qd vous pourrez: lo1987@hotmail.fr<br /> Merci.<br /> Laura.
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J
Toujours pas de nouvelles!? Je commence à m'inquiéter serieusement.<br /> <br /> Faites signe! J'espere que ça va...<br /> <br /> Je vous embrasse.
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J
Cher Antonio!je me joint a Drinou je suis très inquiète de ton silence dis nous ..je t'embrasse Jeannette
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D
J'espère que vous posterez bientôt de vos nouvelles, votre silence m'inquiète cher Antonio...<br /> <br /> Bien à vous,<br /> <br /> Drinou
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