DERRIERE LA VITRE DU SILENCE II1

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Elle n’a cessé de me répéter que si elle me dirigeait vers le grand professeur d’un hôpital de Marseille, ce n’était pas parce que mon état de santé s’était tellement dégradé qu’elle n’était plus capable de me soigner elle-même. Elle a prétendu que ce ne serait pas pratique pour elle de faire des allers-retours de Marseille où elle résidait à l’hôpital de la ville où se trouve son cabinet pour assurer elle-même mon nouveau traitement. Elle venait de m’annoncer que les dernières biopsies réalisées lors de ma seconde coloscopie en quelques semaines avaient mis en évidence l’existence d’un polype précancéreux. Il n’y avait plus de danger puisqu’il avait été retiré avant de devenir une tumeur maligne mais la polypose adénomateuse révélée, c’est-à-dire l’accumulation de polypes prédisposant au cancer susceptible de survenir à tout moment, nécessitait une prise en charge dans le cadre hospitalier. Ma psychanalyste, après avoir lu avec une extrême attention le compte rendu des analyses effectuées, me parle comme si je n’avais pas compris que mon état de santé était très sérieux. Je ressors de son cabinet terriblement angoissé, ce qui est un comble ! Suis-je en sursis ? Et que signifie la conclusion, « seul un traitement chirurgical est envisageable », de la définition de « polypose » sur le site de Futura-sciences ? Suppression des polypes en question ou bien ablation du colon ? Je vis dans l’attente du coup de fil de ma gastro-entérologue qui m’a dit se charger de la prise de rendez-vous avec le spécialiste marseillais, dans l’attente de son diagnostic et l’appréhension du traitement que mon médecin m’a dit être probablement le Remicade sous perfusion de deux heures à l’hôpital et que ma psychanalyste a désigné par le mot alarmant de chimiothérapie.
Dans une vingtaine de jours nous fêterons la Noël et la nouvelle année. Tout le monde a commencé a cherché à savoir quel cadeau plairait aux membres de la famille ou aux amis. Je ne peux pas réclamer la santé ou le retour au temps d’avant la maladie…Je ne sais pas très bien ce que j’attends de l’écriture. Elle est le seul moyen dont je dispose pour me délivrer du présent.
Depuis un mois, la prescription de deux Prozac quotidiens cumulée avec la diminution des doses de cortisone m’ont fait basculé dans une forme douce de l’anorexie : je continue de m’alimenter mais de quelques pommes seulement et d’un substitut hyper protéiné au déjeuner. J’ai perdu quelques kilos sans avoir encore atteint le poids qui me conviendrait bien qu’il soit plus proche de la limite inférieure de l’indice de masse corporelle que de son maximum. Je suis heureux malgré tout d’être enfin débarrassé des crises de boulimie provoquées par la cortisone et de retrouver progressivement mon corps d’adolescent. Mes séances de yoga journalières m’aident à apprécier sa dextérité, son aisance et sa fermeté dans la prise et la conservation des postures.
Il me faudra faire un effort pour participer à la joie collective des fêtes de fin d’année en savourant les mets raffinés confectionnés pour l’occasion. Comme tout un chacun, Noël me ramène à l’effervescence jubilatoire de mon enfance, cette hâte que le jour tant attendu arrive enfin, l’espérance que les paquets déposés au pied du grand sapin illuminé, dont le sommet effleure le plafond lambrissé du salon, contiennent les présents souhaités. La jouissance la veille autour de la grande table apprêtée du séjour, la famille entière réunie, les rires, les visages rayonnants, le brouhaha des conversations, le cliquetis des couverts au contact des assiettes et l’éclat chaud du vin dans les verres de cristal. Mon enfance, ce chapitre de l’histoire de ma vie que je suis le seul à pouvoir écrire, bien protégée dans l’épaisse étoffe de ma mémoire. Ma sœur, mon aînée de trois ans, tant aimée, jalousée, admirée. Mes quatre frères dont le cadet est né quatorze ans avant moi et le plus âgé, mon parrain, deux décennies avant que je ne vois le jour. Enfant, je les considérais un peu comme mes oncles. Et son fils, mon neveu, le partenaire idéal de mes jeux et de mes découvertes puisque seuls trois ans nous séparent et que ma mère le gardait lorsque ses parents travaillaient. La famille, berceau soyeux de mon enfance, autrefois si soudée autour du patriarche, le pater familiae, et de son épouse, ma mère.
Ma mère comme une figure de proue, la reine du pays de mon enfance, la nourrice, la corne d’abondance, la bienveillante.
Si mon père n’est plus, elle demeure, belle et triste, effrayée par le nombre de ses années qui la rapproche toujours plus des limites scandaleuses de la condition humaine. J’aimerais tant que la magie lui rende les quarante et un ans qu’elle avait lors de ma naissance ! Qu’elle ne souffre plus de l’arthrose qui endolorit tout son corps, de l’angine de poitrine qui ralentit encore sa marche, des rides contre lesquelles elle peste chaque matin et lutte en vain, appliquant chaque jour sur son visage ces crèmes dont la publicité vante les propriétés miraculeuses, des perversions de l’âge en fait qui nous amène lâchement jusqu’à la fin.
La nuit dernière, j’avais peur de m’endormir et de ne plus me réveiller. Je luttais contre le sommeil induit par les gouttes de Théralène, contre la fatigue, la tête envahie d’images macabres. Je voyais le visage figé par la mort et dévasté par la maladie du frère de ma belle-sœur, décédé le mois dernier, dans son cercueil ouvert avant sa crémation. Je me souvenais du corps de mon père sur son lit d’hôpital, comateux, la respiration difficile, râlant, agité malgré la morphine en intraveineuse. J’avais peur qu’il n’y ait rien après la souffrance, que l’âme ne soit qu’une création légendaire pour expliquer l’inconcevable. L’amour infini, le réveil au cœur du divin de l’hindouisme me glaçaient d’effroi. Je ne pouvais arrêter le déroulement anarchique de mes pensées aimantées par l’idée du cancer, de l’acharnement thérapeutique et de la mort malgré les soins longs et douloureux dispensés. J’avais déjà failli franchir le seuil quelques années auparavant. Les médecins me croyaient perdu dans l’obscurité complète du néant. J’ai émergé du coma comme l’on reprend conscience après une anesthésie : le souvenir d’une vacance de mémoire, un trou noir. Et s’il n’y avait rien, absolument rien en lieu et place de l’éblouissant paysage du paradis ? Si le mensonge se transmettait de génération en génération pour conjurer la terreur de la mort ?
Mais l’amour est bien plus fort que la mort. Le phénix renaît de ses cendres. Chaque nuit de décembre les rues s’habillent de lumière et clignotent de toutes leurs couleurs. Un homme meurt, un enfant naît. Les arbres récupèrent leurs feuilles en automne tombées, les bourgeons ouvrent leur corolle resplendissante, l’herbe repousse, les animaux sortent de leur hibernation, de la poussière la vie s’invente de chair et de sang.
Dans trois semaines environ nous célébreront la naissance de Jésus Christ. Il a vécu pour sauver le monde de sa fin. Je le reconnais dans le regard aviné du clochard, dans les yeux émerveillés des enfants et dans la main tendue d’une âme charitable. Il est la ferveur de l’amour qui nous unit, le seul espoir que derrière nos paupières closes définitivement nous découvrions un nouveau monde.
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J
Bien longtemps que je ne suis pas venue.<br /> <br /> Je suis contente, très contente de voir que ta boulimie s'est disspipée. En lisant ton article, je me suis surprise avec honte à être ravie pour toi qui retrouve l'anorexie libératrice. Je sais comme c'est merveilleux de retrouver enfin le contrôle après tant de culpabilité et d'impuissance face à son corps et au chiffre insupportable qu'affiche la balance.<br /> <br /> Pourtant je ne devrais pas être contente que l'anorexie reprenne le dessus. Je m'en veux terriblement d'avoir osé penser ça.<br /> <br /> Bref. J'espere que tous ces problèmes vont s'arranger, sincèrement.<br /> Ceux qui veulent vivre devraient vivre.<br /> <br /> Je t'embrasse. Courage.
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R
BONSOIR ! JE SUIS EMU PARCE QUE TU REPRENDS L ECRITURE ET QUE POUR MOI NOEL C EST LA CELEBRATION DE CELUI QUI NOUS SAUVERA ET NOUS ACCUEILLERA DANS SON ROYAUME ! MERCI DE M'AVOIR FAIT PLEURER D'EMOTION ET DE JOIE ! AVEC TOUTE MON AFFECTION;
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F
Bonjour,<br /> Content que tu crois en jésus car peut être qu'aprés,<br /> il y à ce monde qu'il à tant annoncé ou il ne règne que<br /> l'amour .... <br /> Ne pense surtout pas à la mort des tiens et pense à toi.<br /> Eux ils ont vécu leurs vies et au moment ou c'était écrit ils sont parti.<br /> Vis l'instant présent, demain est un autre jour, il est à toi.<br /> Pour le yoga, ça c'est bien, ça va t'aider à relativiser.<br /> Bon courage<br /> françois
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J
Antonio! quel plaisir de te retrouver après tous ces jours de silence merci pour se cadeau de noël que tu nous fais.Je ne peux que souhaiter des nouvelles de ta santé qui ne sois pas trop pénible pour toi.Je t'embrasse JEANNETTE
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