DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 37

Publié le par ANTONIO MANUEL

Je m’interroge beaucoup sur la fonction éventuelle de ma maladie comme si j’en étais responsable. De mon statut de patient, je passe, dans mes réflexions, à celui d’agent. La psychanalyse prête à toute pathologie quelle qu’elle soit un bénéfice. Je me demande souvent quel profit je tire de cette invalidante pathologie. Peut-être réside-t-il justement dans le fait qu’elle soit invalidante, c'est-à-dire qu’elle m’interdit de vivre une existence ordinaire, me dispensant de travailler pour vivre, même si je sais que ce n’est que très provisoire, me permettant d’écrire, déroulant devant moi quatre longues semaines de temps libre, un temps dont je puis disposer à ma guise, un temps rien que pour moi ! Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Le prix à payer n’est-il pas disproportionné par rapport à l’avantage acquis ? Car bientôt un nouveau traitement me sera proposé et, si tout se déroule au mieux, je reprendrai le chemin qui conduit tout droit à mon travail. Alors les quelques mois de farniente grappillés font-ils le poids en regard de toute une vie contaminée par la maladie ? Si jusqu’à présent je devais pâtir des effets indésirables engendrés par la prise de cortisone, quels seront ceux provoqués par le traitement à venir ?
La liberté d’écrire sans délai prescrit, sans sujet imposé, sans le souci de séduire le futur lecteur, nécessaire acheteur de mon livre, vaut-elle la contrainte à laquelle je suis soumis de prendre deux anti-diarrhéiques pour assurer la tranquillité de la moindre de mes sorties ? La peur, l’angoisse, le voile d’incertitude jeté sur l’avenir sont-ils compensés par ces heures qui, après tout, sont occupées par un véritable labeur et non destinées à la pratique sereine d’un quelconque loisir ou encore consacrée au repos comme me l’a conseillé ma gastro-entérologue ou à l’oisiveté ?
Je repense au vœu pieux inscrit par ma mère sur ma fiche d’orientation en classe de troisième : à la question de savoir quelle profession je souhaitais exercer une fois adulte elle avait noté « médecin »…Sans doute le fait que je ne sois pas devenu médecin a-t-il pesé sur mon inscription tardive, comme pour respecter une promesse non tenue, en D.E.U.G. de psychologie. Les injonctions parentales ont une influence qu’on ne soupçonne pas ! Non sans sourire me revient à l’esprit la proposition du conseiller d’orientation, la même année, au terme d’un entretien obligatoire, que je poursuive des études courtes en vue de devenir garde-forestier ! J’avais répondu à l’une de ses questions que j’aimais la nature et les animaux et que je ne voulais pas passer ma vie derrière un bureau…Il est certain qu’écrire des vers n’est pas d’une grande aide pour envisager son futur métier. Mais de là à me voir crapahutant à travers les arbres et les fourrés, il devait tout de même avoir une féconde imagination…Quoiqu’il en fût, le conseil de classe de fin d’année me proposa la classe de seconde comme orientation à court terme et je m’empressai de l’accepter.
Vouloir à tout prix trouver le bénéfice procuré par ma recto-colite hémorragique, n’est-ce pas tenter de la rendre moins hasardeuse, moins aléatoire, plus juste ? Comme si, d’une certaine façon, elle ne m’était pas imposée par un destin cruel mais se révélait être le fruit d’un processus qui, bien qu’à demi-conscient, me laisse ma part de responsabilité dans l’étiologie de ma maladie. Sans discours scientifique pour en expliquer la cause – ce qui est le cas de la plupart des affections auto-immunes – une forme de mythologie personnelle se charge d’en justifier l’existence.
La vraie question reste celle de ma raison d’être, de mon bonheur car si l’on me posait la question à brûle-pourpoint, je répondrais, de même, par la négative et le temps de la réflexion ne ferait que confirmer ma spontanéité. Non je ne me sens pas heureux : loin de moi l’idée d’apitoyer quiconque, j’essaie d’évaluer clairement ma situation existentielle. Sans recourir à des critères subtils, la simple définition que donne l’O.M.S. du concept de santé rend compte, en creux, de façon éloquente de mon mal-être : « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consistant pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. » Non seulement je souffre d’une pathologie qui, sous un certain angle représente une infirmité, mais encore j’avoue ignorer totalement ce que doit éprouver l’individu jouissant d’ « un état de complet bien-être physique, mental et social »…L’organisation mondiale de la santé a une appréhension très exigeante du terme « santé » ou plutôt de l’état auquel il renvoie. On aura beau me rétorquer que j’ai un travail épanouissant, que je ne suis jamais demeuré affectivement seul bien longtemps, que j’ai une mère et une sœur aimantes, une famille, au sens plus élargi, qui se soucie sans doute un peu de mon devenir, que je mange à ma faim – et même au-delà – que j’ai un toit, de quoi me vêtir et poursuivre ainsi indéfiniment la liste des conditions qui contribuent au bonheur, je n’ai qu’à citer quelques noms célèbres pour que l’on comprenne que même la gloire et l’argent ajoutés aux conditions qui précèdent ne suffisent pas à faire en sorte que l’on se sente heureux de vivre. D’ailleurs l’inutilité de la psychanalyse à cet égard est tellement flagrante que j’ai décidé de suspendre provisoirement mes séances de psychothérapie. Analyser mes faits, mes gestes, mes paroles, mes pensées et en saisir toute la portée, comprendre que derrière telle angoisse se dissimule un désir refoulé, que si j’ai proféré tels mots c’est que la situation me renvoyait à une scène vécue de mon enfance qui s’était inscrite en moi de façon traumatisante, que ma faim inassouvie à pour cause un manque pathologique de tendresse et d’affection lié à une expérience génératrice d’un trouble profond lors de mon allaitement ne m’aident aucunement à supprimer l’angoisse, substitut du désir refoulé, à prononcer d’autres mots si je suis de nouveau confronté à une situation qui évoque un souvenir blessant de mon enfance ou à gouverner cette faim insatiable qui, malgré la reprise des vomissements après chaque crise de boulimie, augmente chaque jour le poids affiché par ma balance. Quel intérêt que de déceler au-delà des propos de mon ami la peur qui les lui dicte inconsciemment ? Qu’ai-je gagné à savoir que mes peurs n’ont pas pour objet les éléments de la situation présente mais d’autres, rappelés par analogie, et dépourvus de tout autre lien avec le présent que cette partielle ressemblance qui active ma peur sans que pour autant, si je suis capable de l’analyser, je sois à même de la contrôler ? La psychanalyse me permet d’entendre l’écho derrière les mots de toutes les souffrances refoulées. Elle fait de moi le parfait limier expert dans l’art de remonter des pistes invisibles aux yeux d’autrui et qui me mènent trop tard à un espace-temps isolé de la chronologie par sa densité émotionnelle ; un espace et un temps que plus rien ne peut modifier mais dont l’éclairage jette son faisceau de lumière glacée sur le feu de l’actualité. En attendant, je reste le prisonnier de ma faim, vouant à mon analyste une haine à la mesure de la démence de la pulsion qui m’oblige à manger. Je nourris à son égard une rancœur égale à l’amertume démesurée qui me fait arpenter les rayons de l’hypermarché en quête d’aliments jamais capables de remplir le vide où s’est terrée ma faim. Je la hais comme on aime un enfant mort-né, désespérément, unilatéralement. Depuis quinze ans qu’a débuté mon analyse, j’ai lu FREUD, DOLTO, LACAN, YUNG, sans qu’une seule de ces lectures ne me donne la force de me pardonner d’être né. Tout au long de mon anamnèse, j’ai appris par cœur mon mythe personnel. Je saurais réciter du début à la fin, toutes les phrases du roman de mes origines. Mais aucune ne contient les mots susceptibles de remplacer l’effet anxiolytique d’un bâtonnet de Lexomil. Aucune anecdote de mon histoire ne substitue sa féérie à l’oppressante mélancolie de mes nuits. Dans le labyrinthe reconstitué de ma diégèse, les souvenirs convertis en formules plus ou moins heureuses n’amortissent pas les coups du sort. Mon corps se véhicule sans un airbag : le moindre choc projette mon crâne contre la vitre du réel. Le Prozac, pseudo pilule du bonheur au temps de son apparition sur le marché, inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine, autrement dit censé réguler les comportements alimentaires, sexuels et jouer un rôle dans la douleur, l’anxiété et le contrôle moteur, n’a sur moi aucun effet depuis l’augmentation de la dose journalière de cortisone et  ce malgré sa diminution progressive - néanmoins toujours supérieure de vingt milligrammes aux dix d’avant la poussée de recto-colite qui a motivé son augmentation. C’est comme si mon corps prenait le large, s’émancipant de l’apparente mainmise de ma conscience sur ma vie. Comme dans « L’invitation au voyage » de BAUDELAIRE, mon corps aspire à « la douceur » d’un ailleurs où « Aimer à loisir, / Aimer et mourir » / «Au pays qui (lui) ressemble ». Peut-être ce non-lieu de l’écriture que THOMAS MORE a baptisé Utopia, désignant par ce néologisme grec la société idéale qu’il décrit dans l’œuvre du même nom. En tout cas, un pays aussi idyllique que l’abbaye de Thélème de RABELAIS, l’île des esclaves de MARIVAUX ou l’Eldorado de VOLTAIRE.    
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O
au fait ,une question me taraude à présent....apprécies-tu l'exercice auquel je m'adonne ou bien alors félicites-tu la ou les tentaives quelque que soit le résultat, toi qui aimes le mot?dans l'espoir d'une reponse.<br /> bonne journée à toi et penses que quelques âmes veillent à ton bonheur ;) je tairais les noms ;) ils se reconnaitront. <br /> o2
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M
comme tu as raison et cela me fait sourire!oui je suis quelqu'un de confus intégralement !dois-je mettre de l'ordre...je m'y attache mais c'est une transformation qui prend son temps surtout si je rechigne je pense inconsciemment à le faire. je ne sais pas pourquoi mais je crois que c'est ton commentaire qui me plait le plus!me bousculant dans unE de mes verités je suis grâce à toi de bonne humeur !!merci !tu ne peux pas savoir comme tu viens de me faire du bien !!<br /> merci et reviens vite s'il te plait !!!<br /> au fait ! les billets sont tous de moi et je les signe o2,faut-il une raison une ligne directrice pour écrire...non car il n'y a ici (dans mon blog)rien de dangereux à monter un echafaudage branlant !j'aime ce qui est à l'etat d'ebauche et il me plait à dire que je resterai à vie un brouillon de femme c'est tellement vrai.<br /> ET MON BLOG me ressemble alors selon TOI puisque confus....je suis donc dans le vrai face à moi-même!c'est le plus beau compliment qu'on ne m'ait jamais fait!merci de tout mon coeur!car vous m'avez donner envie d'un peu d'ordre soudainement...et c'etait pas prévu...<br /> revenez...s'il vous plait ,lisez et dîtes_moi<br /> o2
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O
pour JEANNETTE<br /> <br /> que je salue d'abord avec plaisir!<br /> comme je n'ai pu t'envoyer de reponse je passe par ce site!promis antoniomanuel je ne viendrais plus discuter ici car ce n'est pas le lieu d'une part et d'autre part je n'ai pas eu d'autre choix!alors,merci de ta comprehension.<br /> JEANNETTE,<br /> je n'avais pas à faire de generalité et je ne pensais pas l'avoir fait (loin de moi cette sottise) quoiqu'il me semble parler du pays uniquement..mais effectivement on pourrait facilement faire l 'amalgame entre la Suisse et LES Suisses...<br /> je m'excuse si je vous ai offensé ce n'etait pas du tout le but recherché..et c'est bien que quelqu'un du pays se manifeste comme vous le faites ,"on ne sait "plus seulement maintenant on en a la conviction que même au sein du pays la population se révolte et demeure choquée elle aussi par ces actes .<br /> Sâchez que des modifications seront ajoutés à cet article pour m'assurer qu'il n'y ait plus aucune méprise ;)<br /> <br /> merci à vous ,très sincerement.<br /> en esperant tout de même que ma page vous a plue ;)<br /> <br /> o2roche
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M
"au-delà du cri".c'est moi 02 qui vous ai ecrit ce commentaire j'espere vous voir sur mon blog..très sincerement o2<br /> http://o2roche.spaces.live.com/
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O
au-delà du grand cri qu'est le vôtre ,j'aime à lire ce que ces mots depeignent de vous...il me plaît de savoir que vous êtes une personne qui cherchez le vrai...mais ne vous laissez pas abuser à la lueur d'une emotion vive trop tranchante pour l'heure!faites attention à vOTRE ETRE et sâchez que je ne m'inquiète pas pour vous ,au contraire je suis curieuse ,curieuse de vous relire voire quelle force de vie devoile encore et encore vos ecrits!vous êtes bien plus puissant que vous ne le pensez..ne l'oubliez pas.
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