DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 36

Publié le par ANTONIO MANUEL

 
Tout a commencé par une émotion dont l’intensité excédait la cause : la contemplation fascinée de la beauté vouant toute tentative de circonvolution à l’échec. La carnation d’un visage, la courbe d’un nez, des lèvres ou des paupières, l’harmonie de l’ensemble, la finesse et la force des mains, le reste du corps que l’on devine, qui se dévoile et se rétracte : il y a de quoi là intimer l’ordre à la faim de se taire pour protester contre le pouvoir tyrannique de la beauté qui réveille le serpent du désir lové à la base de la colonne vertébrale.
Tout continue par l’évolution sur la scène de l’Olympia de GREGORY dont l’aisance et l’évidence, le charme juvénile, le mystère de la voix me délivrent un enseignement que je suis incapable d’intégrer : il me reste extérieur comme la beauté du corps de GREGORY me demeurera toujours étrangère malgré la proximité des divers et multiples plans offerts par le D.V.D. Mystère et scandale de l’émotion suscitée comme à regret par un corps dont la vie exulte et dont la voix exalte la jouissance d’être en vie sur la Terre.
Tout se poursuit juste après le sourire de ma gastro-entérologue, rayonnante ce matin, jeune et vraiment souriante, douce et précautionneuse car la rectoscopie a lieu sans anesthésie. Elle me propose de tourner légèrement la tête pour pouvoir observer sur un écran l’intérieur de mon rectum et la pince articulée qui prélève des fragments de ma muqueuse de façon étagée. A plusieurs reprises, elle me demande si tout va bien, si je ne souffre pas. Sans doute sont-ce les anxiolytiques et les somnifères avalés généreusement hier soir mais je ne ressens rien que de très supportable. Elle me félicite et m’assure que j’ai été très courageux : je me sens redevenu enfant dans le cabinet de ma dentiste qui m’avait arraché une dent saine mais surnuméraire et m’avait félicité de mon courage en m’offrant une pièce de dix francs ! Me voilà arrêté de nouveau pour un mois le temps d’obtenir les résultats des biopsies et de décider, en conséquence, du traitement le plus approprié.
Alors je reprends la plume bien décidé à ce que vous assistiez à mon jeûne programmé, débuté mais interrompu et remis à l’ordre du jour depuis cet après-midi : ne plus rien avaler que des boissons dépuratives, drainantes et observer l’effet de cette nouvelle diète imposée à mon corps qui a tout de même enflé de dix kilos depuis que je lui ai lâché la bride…
Ainsi, peut-être en effet serez-vous les témoins de ma progressive déliquescence jusqu’à ma mort en direct. Tout cela a le pathos de la chanson de DALIDA où elle affirme vouloir « mourir sur scène, devant les projecteurs », (…) « en chantant jusqu’au bout ». Seulement, je n’ai ni la beauté, ni la talent de DALIDA et de plus je n’ai que des mots privés de mélodie à offrir en guise de requiem.
Parce que vous m’avez confié vous être plongés dans la lecture des Fleurs du mal, de BAUDELAIRE, à la suite de la lecture d’un texte où j’y faisais allusion, les premiers vers du poème « Le chat », utilisés par une publicité vantant les mérites d’un luxueux pâté pour chat, me reviennent en mémoire : « Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ; / Retiens les griffes de ta patte, / Et laisse moi plonger dans tes beaux yeux, / Mêlés de métal et d’agate. ». Je n’ai jamais été fanatique des chats : il faut dire que j’ai découvert à l’occasion d’un cadeau, qu’une amie m’avait fait pour l’anniversaire de mes dix-huit ans - un magnifique chaton siamois - que je souffrais d’allergies aux poils de ce félin. Néanmoins l’amour du poète pour cet animal auquel il a consacré plusieurs poèmes où l’animal est plus ou moins assimilé à la femme aimée, lascive, indolente, aux griffes effilées comme lui et comme lui aux yeux oblongs et brillants, mélange de flamme et d’eau, attire en moi l’esthète en quête d’une définition du beau où la mort et l’amour se mêlent. « Dos élastique, corps électrique, regard profond et froid », douleur de Baudelaire qui évoque par le truchement de ce portrait d’un chat la cruauté de l’aimée qui attise son désir malgré le danger de ce regard qui « coupe et fend comme un dard ». Même s’il est « dangereux », le parfum, l’ « air subtil » qui « nagent autour de son corps brun », envoûtent le mangeur d’opium que les effluves exotiques de l’amante mulâtresse excitent et retiennent auprès de celle qu’il baptise la « Vénus noire ». Tentative d’approche indirecte, analogique de l’aimée comme une chatte aux yeux de ciel mouillé, souple et câline, rétive et redoutable, au corps long et brun d’insulaire, souvenir du voyage à l’île Maurice, l’ « île paresseuse où la nature donne / Des arbres singuliers et des fruits savoureux ; / Des hommes dont le corps est mince et vigoureux, / Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne. » comme la décrit le poème intitulé « Parfum exotique » qui évoque le processus de la réminiscence à la faveur de l’odeur exhalée par le « sein chaleureux » de l’aimée.
Que d’entrelacs pour essayer de dire cela qui échappera toujours aux mots choisis pour le nommer. La beauté se dérobe à la poésie même : ni les mètres, ni les rimes ne parviennent à exprimer l’ « amour / éternel et muet » qu’elle inspire au poète. Pourtant, il récidive et récidive encore car il sent bien que dans l’émoi né de l’œil d’une « passante », d’ « Une femme (…) / Agile et noble, avec sa jambe de statue », qui passe, « d’une main fastueuse / Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; » ; il sent bien que « Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan, / La douceur qui fascine et le plaisir qui tue » sont les forces occultes avec lesquelles il lui faut rivaliser pour saisir en « Un éclair »(…) la « Fugitive beauté ».
Beauté d’un tout autre ordre, anatomique, viscérale, vivante et sanglante que celle de la muqueuse de mon rectum dont la camera miniaturisée montrait les sinuosités, les chairs pâles puis rougies par le sang de la blessure causée par le prélèvement de cellules pour les biopsies. Sensation étrange que d’être là présent dans son corps et d’en voir l’intérieur offert à l’œil de la caméra mobile et restituant sur l’écran le film de son trajet dans le plus intime de moi auquel sans elle je n’aurais pas ainsi accès…Rappel d’un autre texte de BAUDELAIRE où les chairs, en l’occurrence putrescentes, de la « Charogne » exhibée rivalisent avec le teint frais de la fugace « reine des grâces » qui accompagne le poète un « beau matin d’été si doux », de cette « beauté » dont « la vermine » aura tôt fait de s’emparer sous « l’herbe et les floraisons grasses ». Mais il n’existe aucune putrescence capable d’affronter victorieuse le souvenir de « la forme » et de « l’essence divine » que le poème a immortalisé.
GREGORY chantera toujours qu’il est « en vie », glorieux, jeune et séduisant. BAUDELAIRE comme RONSARD avant lui promettra pour l’éternité à sa maîtresse qu’il l’a parée pour traverser les siècles et moi je resterai ébloui par le soleil de l’art qui nous fait miroiter comme le GONCOURT à LEROY ou le RENAUDOT à PENNAC que quelques mots précisément élus pour essayer d’exprimer l’ineffable équivalent au nectar et à l’ambroisie qui confèrent aux Dieux de l’Olympe leur immortalité.
En fait, je ne peux pas jeûner. J’avais oublié un détail que mon estomac s’est chargé de me rappeler âprement : la dizaine de médicaments que je suis contraint de prendre trois fois par jour, à jeun a, si la nourriture ne fait pas office de tampon qui les absorbe, le même effet que si je buvais un jus de citron l’estomac vide ! La cortisone quotidienne et les antalgiques associés aux Triptans que j’avale régulièrement pour calmer la migraine me déclenchent acidités gastriques et reflux gastro-œsophagiens. Impossible dans ce cas de ne pas m’alimenter si je persiste à avaler trois fois par jour ce que ma psychanalyste appelle ma chimiothérapie. M’abstenir de le faire équivaudrait à un lent mais sûr suicide, particulièrement douloureux de surcroît ! La vie et ce qu’elle a de plus trivial se heurte aux fantômes de nos livres d’adolescence quand les protagonistes se mouraient d’amour ou bien d’un nénuphar croissant dans leur poitrine et dont le seul remède était d’inhaler le parfum d’une multitude de fleurs…Jolie métaphore pour évoquer la pieuvre du cancer progressant malgré l’amour, l’argent et la beauté de la nature. Triste mais poétique fin que celle de Chloé et de colin les deux héros de L’Ecume des jours de BORIS VIAN. Quand en réalité votre maladie vous impose des heures d’attente à l’hôpital vêtu d’une robe de papier crépon portée à même la peau, étendu sur un lit à roulettes et barreaux latéraux puis, après le toucher rectal effectué au bloc opératoire par la gastro-entérologue, l’introduction d’une caméra fût-elle miniaturisée dans le rectum et des ponctions étagées en vue d’analyser de quelles cellules votre muqueuse est composée.
Depuis deux heures que je suis levé, j’entends ma mère gémir des douleurs provoquées par l’arthrose au réveil qu’elle ne peut faire taire d’un Cartrex à cause de la tachycardie qu’il lui occasionne et qu’elle redoute de voir déclencher une crise d’angine de poitrine. Puis elle se plaint de la difficulté de se chausser engendrée par un ongle incarné pourtant soigné, essaie plusieurs paires de chaussures en râlant et finit par arracher le pansement dont j’avais, à sa demande, enveloppé l’orteil malade de son pied gauche et sort ainsi sans protection.
Je me dis que « la vraie vie », « la vie immédiate » c’est cela et non tout ce dont on nous rebat les oreilles dans les livres. « Nathanaël, jette mon livre ; », s’écrie ANDRE GIDE dans Les nourritures terrestres ».(…) « Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre ;». Non, nul autre ne détient le secret de nos vies dès lors qu’on a pris la peine de s’en assurer en s’imprégnant de tous les livres écrits.
 
 
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J
Tu trouves, vraiment, que tes mots n'ont aucune mélodie?<br /> <br /> J'aime écrire, comme toi, je ne peux pas m'en passer et à longueur de journée je m'érrache le poignet et m'engourdis le bras, penchée sur mon journal. <br /> <br /> Je trouve que tes mots ont une mélodie incroyable, au contraire. Je trouve qu'ils restent en tête comme une musique que l'ont aime, que le refrain de tes phrases est blessant, comme les notes d'introduction à la basse d'un morceau magnifique. <br /> Il ne suffit que d'un talent pour se démarquer, quel qu'il soit. Tu as de l'or au bout des doigts, ne cesse jamais d'écrire. <br /> <br /> Sous prétexte (ptrétexte lourd et important, je te l'accorde) que tu souffres trop, tu pourrais quitter ce monde sans le marquer d'une emprunte scandaleuse et poignante de ta part, sans les assourdir tous d'un hurlement triste et déchirant, au travers des pages d'un livre de ta main...? <br /> <br /> Mets tes maux en mots comme tu le fais sur ce blog, dans un livre, détournant toute la haine cachée derrière ces maladies épuisantes vers les justes personnes, leur crachant à la face toute la colère qui t'habite. Soulage toi sur les touches du clavier de ton ordinateur, apaise ta douleur en l'évacuant.<br /> <br /> Ne vomis plus, écris. Sans cesse, écris.
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R
Merci pour cette page vouée à la beauté et la mort...je suis heureux que tu reprennes ta passion et ton don pour l'écriture . affectueusement, richard
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J
Deux jours d'absence Antonio...Je me faisais un sang d'encre. La douleur qui fascine et le plaisir qui tue? Je ne trouve pas romantique le fait que tu souffres. Je trouve ça injuste.<br /> Tes mots expriment toute ta beauté.
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J
Antonio !tout d'abord je suis ravie que tu reprennes l'écriture pour nous confier tes états d'âme .On m'a appris que pour aider les autres il fallait sovoir les écouter en ce qui te concerne te lire,dans ce cas je n'ais pas l'impression de te maintenir la tête sous l'eau.Je te souhaite une très bonne journée.Amitié.Jeannette
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