DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 34

Publié le par ANTONIO MANUEL

Je pourrais faire miens les vers liminaires du poème  Brise marine  de MALLARME : « La chair est triste, hélas! Et j’ai lu tous les livres. » En ce jeudi 1ER novembre, jour de la Toussaint, mon ciel est « bas et lourd » et le vol des oiseaux se heurte violemment à des murs de prison. Cela fait plus d’une semaine que je ne me suis pas pesé. Depuis que je me suis interdit de vomir après mes crises de boulimie – la morsure douloureuse de la phalange de mon index m’aidant à ne pas céder – mon poids n’a cessé d’augmenter. Je suis victime de ce qui dans la liste des effets secondaires de la cortisone est désigné sous les termes de « syndrome de Cushing », autrement dit « obésité de la face et du tronc ». J’attends que la diminution de la dose journalière de Solupred calme mon appétit. Je n’ai pas pratiqué de yoga depuis bientôt trois semaines : je me sens gonflé, ankylosé, privé de toute énergie comme si mon corps la maintenait au niveau de l’abdomen afin de mener à bien la fastidieuse et épuisante tâche de digérer la nourriture trop souvent ingérée et en trop grande quantité. Je n’évoquerai même pas les qualités nutritionnelles des aliments ingérés ni leur digestibilité…Je me sens moche, gros et vieux. Pour parachever ce tableau misérable, le temps est maussade aujourd’hui, gris, un temps de Toussaint propice à la célébration des défunts à grand renfort de Chrysantèmes, bien que les ventes de la fleur symbolique déclinent lentement mais régulièrement depuis quelques années, au bénéfice de nouvelles variétés plus modernes – comme si la mort était une mode…La fête américaine d’Halloween n’a pas trouvé un terrain favorable à son adoption en France. Les grandes surfaces s’obstinent à vouloir écouler leurs déguisements, leurs citrouilles et leurs friandises, quelques enfants vous harcèlent toute la soirée en venant sonner puis frapper, insistant impoliment, à votre porte en réclamant des bombons, des fruits ou de l’argent, mais la païenne mascarade ne trouve pas sa place parmi les traditions françaises et le 1er novembre reste - en dépit du calendrier liturgique de l’ Eglise qui fait de ce jour précis une fête au cours de laquelle sont honorés l’ensemble des saints reconnus, la fête des morts ayant été officiellement fixée le 2 novembre – le jour où l’on se rend en procession, son pot de fleurs à la main, au cimetière voisin où l’on n’a pas mis un pied depuis l’année passée, pour se recueillir pieusement sur la tombe des chers disparus. Heureusement que la pression sociale et les médias nous rappellent à l’ordre sinon nous nous hâterions d’oublier nos morts tous les jours de l’an.
La plupart des magasins sont ouverts, les fleuristes évidemment et les jardineries. C’est comme un dimanche ou un jour férié quelconque, cet après-midi tout le monde va se ruer dans les galeries marchandes et les rayons des hypermarchés ou se presser devant les aquariums, les cages et les boxes des animaleries. On ne peut rien contre l’instinct grégaire : c’est comme les chiens rendus à l’état sauvage qui suivent instinctivement leur chef s’agrégeant en une meute servile. Je me souviens d’une semaine passée dans le chalet d’une station de ski. J’avais été sidéré et prodigieusement agacé par la propension avec laquelle les vacanciers se livraient exactement aux mêmes heures, aux mêmes activités. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le comportement des baigneurs sur la plage en été. Vous les voyez s’agglutiner, étendre leurs serviettes presque les uns sur les autres alors qu’un peu plus loin un vaste espace de sable reste inexplicablement inoccupé.
Moi, ça m’interroge sur le sens de la vie. La société nous tend le miroir d’une intégration sociale modèle. Mais qu’y a-t-il au-delà des comportements semblables ? Acheter un scooter, une voiture, un appartement ; fonder une famille, acquérir une maison, faire des enfants, obtenir une promotion au sein de son entreprise, gagner plus d’argent, changer de voiture, agrandir la maison, faire construire une piscine, une véranda, renouveler le mobilier, changer la décoration, inscrire le grand dans une école de commerce privée hors de prix, vieillir, devenir grands-parents, profiter de sa retraite pour s’inscrire à des cours de langues, de gymnastique douce, participer à des randonnées, découvrir des pays étrangers, mourir. Quel est le sens de cette agitation permanente en vue d’amasser des biens matériels jamais satisfaisants, de jouir de toujours plus d’argent, de thésauriser pour dépenser et mourir ? Notre existence n’a-t-elle pour seule raison d’être que la perpétuation de l’espèce que l’on dissimule derrière l’illusion d’un épanouissement personnel passant nécessairement par une réussite professionnelle, amoureuse, familiale, sociale ? La religion conforte l’individu dans la conviction qu’il est un bon mari, un bon père, un bon citoyen. La religion a toujours été l’alliée de la force dirigeante en place. L’Eglise catholique romaine glorifie toujours les valeurs fondatrices de la politique de PETAIN : travail, famille, patrie. Les partis politiques d’extrême droite flirtent avec la devise du régime de Vichy. Quant à l’actuel président de la république française, il prône le travail comme clé de toutes les réussites en commençant par la réussite financière : plus de travail pour plus d’argent. En revanche, on ne peut pas l’accuser de glorifier le modèle d’une famille unie et forte. Son second divorce en plein mandat présidentiel, s’il le rend plus proche des nombreuses familles françaises divorcées, ne risque pas de faire de lui le chantre de la mère, épouse fidèle, fêtée par le régime de Vichy ! Il ne le sensibilise pas davantage à l’inégalité de traitement social et fiscal des couples homosexuels que la légalisation du mariage entre personnes du même sexe supprimerait. Le mariage homosexuel est reconnu en Belgique, en Espagne, aux Pays-Bas. Pourtant certains dictionnaires rétrogrades le considèrent comme une expression oxymorique, c’est-à-dire juxtaposant deux concepts contraires, ainsi que le fait BAUDELAIRE dans le titre de son célèbre recueil Les fleurs du mal, pour lequel le poète fut condamné en son temps pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs et réhabilité, par un jugement de la cour de cassation, le 31 mai 1949. De même le mariage homosexuel constitue aujourd’hui une hérésie, pour le chef de l’état français et son gouvernement, en ce qu’il est impossible, selon ses opposants, d’appliquer à des personnes du même sexe ce qu’ils estiment être une spécificité hétérosexuelle, s’appuyant sur le fait qu’aucune confession religieuse ne perçoit le lien unissant deux personnes du même sexe comme sacrée quand elles jugent toutes le mariage d’un homme et d’une femme comme relevant de ce qui est religieux.
Mon ami m’a fait une réflexion qui m’a peiné : il m’a reproché de me laisser aller parce qu’il y a plus de quinze jours que je n’ai pas pratiqué ma séance quotidienne de yoga et que j’ai pris presque dix kilos. Il n’a certainement pas tort mais j’ai ressenti sa remarque comme un coup bas. C’est vrai qu’il est facile d’incriminer la cortisone pour excuser la faiblesse de ma volonté face à la faim. Il n’est pas moins vrai qu’elle est un puissant stimulant de toutes les fonctions de l’organisme, l’appétit n’échappant pas au dynamisme général qu’elle suscite. Suis-je donc si lâche que je dissimule ma faiblesse derrière l’effet d’une molécule chimique ? La honte, la tristesse et l’angoisse me submergent. Et s’il décidait de me quitter parce que je ne suis pas capable de me contrôler, de résister à la pulsion terrible de la faim ? Parce que je suis devenu obèse et détestable ? Sa réflexion déclenche en moi une rébellion contre la force d’inertie qui depuis près de trois semaines m’englue dans la léthargie de la boulimie. Bien plus efficacement que les morbides pans de graisse exhibés, sur un site Internet, par un boulimique, d’une obésité pathologique, dont j’ai photocopié la photographie dans l’espoir qu’elle joue un rôle dissuasif sur mes crises d’hyperphagie, son reproche agit sur moi comme un électrochoc. Je décide, comme il me l’a conseillé, de me « reprendre en mains » pour employer sa propre expression. Dès le repas suivant je me remets aux substituts hyperprotéinés et tant pis si j’ai des difficultés à les digérer et qu’ils me provoquent de la diarrhée. Une pomme en complément me procurera peut-être une sensation de satiété. J’espère que ma résolution ne sera pas éphémère. Je repense aux régimes que j’ai toujours scrupuleusement suivis, parfois jusqu’à l’anorexie, avant et après chacune de mes ruptures amoureuses : surtout ne pas se laisser gagner par l’indifférence à tout ce qui n’entretient pas la souffrance qui nous prouve qu’au moins on a été capable d’aimer. Refuser l’état de dépression sournois qui enlise la conscience dans une apathie grandement préjudiciable à l’équilibre physique et mental reflété par une apparence complètement négligée, un mépris total pour ce qui à trait aux soins esthétiques du corps et à son poids. Se reprendre en mains : cultiver l’estime de soi, orienter son égotisme vers le souci de son apparence et la représentation que l’on peut avoir de la façon de s’alimenter de l’homme idéal. Ignorer la maladie, la bâillonner au besoin en recourant généreusement aux anxiolytiques et aux somnifères. Me remettre au yoga à raison d’une séance journalière et décliner les invitations à déjeuner ou à dîner qui risqueraient de réduire à néant mon plan d’attaque. Voilà : je suis paré. Afin de prévenir d’éventuelles pulsions orales, agissant ainsi en désaccord avec les conseils prodigués par ma psychanalyste, je glisse sous ma langue un bâtonnet de Lexomil.
  
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F
Je me joins à la douleur de ton corps<br /> et de ton âme sachant oh combien elle<br /> est douloureuse .... On peut avoir mille<br /> personnes autour de soi, on est seul dans<br /> sa tête ....<br /> Allez, comme disait Elie Kakou ...<br /> Faut rigoler ...<br /> françois
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J
Antonio!la description que tu fais de la société de consommation d'aujourd'hui est juste .Je pense y avoir contribuer â une certaine époque mais aujourd'hui mes valeurs on changé pour mon plus grand bien .Courage Antonio ta lucidité sur ton état est un début ,de tes changements alimentaires qui te pertube tant.Je t'embrasse Jeannette
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