DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 32

Publié le par ANTONIO MANUEL

Il y a des matins où tout semble peser, où même écrire prend l’apparence d’une corvée. Le paradoxe est que ne pas écrire équivaut à un lâche abandon, un renoncement insupportable, un acquiescement aux forces mauvaises de la maladie et de la mort. Peut-être l’inconscient essaie-t-il de jouer la carte de la résistance parce que je m’apprêtais ce matin justement à évoquer comment je m’étais retrouvé étendu sur le divan de ma psychanalyste ?
Il faudrait pour que je puisse me livrer à ce qui est aussi une évocation de l’étiologie de ma recto-colite hémorragique que je commence par ce au-delà de quoi il m’est impossible de remonter sans recourir au témoignage d’un tiers. J’entends par là, commencer par le commencement de toute vie : ma naissance. Il serait facile de débuter ce texte par les mots qu’on s’attend à lire en découvrant l’incipit de tout récit autobiographique : je suis né le…Je pense que ma maladie si il peut en être rendu compte par une quelconque causalité, il serait utile, pour la déterminer, de réaliser l’autopsie du corps de tous mes ascendants et de se livrer à une étude approfondie de leur psychologie…Ceci excédant largement les pouvoirs que me confère le droit d’écrire ce qui est susceptible d’éclairer la part d’ombre de ma vie, je me contenterai d’imaginer l’instant où de la chaleur, du silence marin et de la nuit du ventre de ma mère je fus expulsé dans l’air glacé du monde extérieur, aveuglé par la lumière éblouissante et crue du bloc opératoire, assourdi par le résonnement des voix suraiguës ou caverneuses des soignants, soulevé par des mains gantées anonymes et transporté d’un point à un autre d’un espace soudain sans limites. En vérité, dans le ventre de ma mère je ne devais pas me sentir très à mon aise car l’accouchement avait été prévu pour une date bien plus tardive que le jour où j’ai manifesté le désir de paraître…Il faut dire qu’il y régnait une certaine tension due aux perturbations affectives, que ma mère connaissait alors, qui la bouleversaient. Elle oscillait entre la joie de me porter, le plaisir de la gestation, l’attente émerveillée de ma naissance et le dépit de sentir en elle le fruit d’un amour trahi. J’étais exposé à l’ambivalence de ses sentiments à mon égard, à son amour et à sa détestation car je lui rappelais constamment le désir que mon père signifiait à une autre. Elle m’aimait sinon jamais je n’aurais vu le jour mais dans le même temps elle me haïssait du fait que j’étais le symbole fallacieux ou ambigu d’une relation qui lui causait une grande souffrance. Dans le ventre de ma mère, je devais être soumis aux flux et reflux produits par la contradiction affective dont elle était le siège, au climat alternativement serein et orageux de cette alliance de sentiments contraires.
Je ne crois pas que j’étais conscient de cela lorsque je pénétrais pour la première fois dans le cabinet de ma psychanalyste. Je ne sais plus si elle m’expliqua les principes de l’analyse, les règles qu’il fallait impérativement respecter, les conditions sine qua non. Je m’étendis sur le divan et tandis que, derrière moi sur ma droite, elle faisait ce que bon lui semblait, je commençai à dérouler ce papyrus de douleurs et de révélations, cette feuille de soie fragile sur laquelle il m’appartenait de décrypter les signes emblématiques de la famille dans laquelle j’étais né et de déterminer la place que j’y occupais. Le plus difficile pour moi fut l’aveu de mon homosexualité. Des amis, ma sœur, ma mère le savaient et j’avais eu à maintes reprises l’occasion d’en discuter avec eux mais aujourd’hui je suis persuadé que le silence que ma mère m’avait imposé à son sujet en présence de mon père censé l’ignorer, était la boue qui emplissait ma bouche et m’empêchait d’articuler les mots pour m’en ouvrir à ma psychanalyste. J’essayai maladroitement de le lui faire comprendre à l’aide de poèmes hermétiques que je lui confiais mais elle attendait, cela va de soi, que je le lui dise sans équivoque. J’y parvins finalement même si cela me prit un certain temps et je pus continuer de tourner les pages du manuscrit sur lequel figurait le texte de ma vie. J’éprouve quelques difficultés, tant d’années après les premiers balbutiements de mon analyse, à me rappeler les nœuds autour desquels se cristallisait l’essentiel des propos tenus. Je suppose que je dus longuement m’attarder sur les liens qui me reliaient à ma mère, castratrice et abusive, comme il se doit pour un homosexuel, à mon père, toujours pour respecter le schéma freudien, froid et distant, absent, à ma sœur, jalouse et objet de l’attention admirative de mon père et de toute la fratrie. J’ai certainement dû également décrire ma vénération pour ma grand-mère maternelle qui m’éleva jusqu’à mes six ans, date de son décès et le traumatisme irréparable que représenta, pour moi, sa disparition. Bien sûr, je me suis attardé sur tous ces sujets, y revenant sans cesse sans pour autant épuiser la glose intarissable qu’ils susciteraient encore. J’ai aimé mon père à la folie : je l’ai craint, détesté, révéré, maudit, adulé. J’ai rêvé qu’il me prenait dans ses bras et qu’il me serrait fort pour me montrer combien il m’aimait. Les paroles létales qu’il prononça à l’encontre des homosexuels m’ont transpercé. Sans doute expliquent-elles, dans une certaine mesure, le comportement démentiel de mon système immunitaire qui me prend pour cible de l’offensive qu’il doit mener contre l’ennemi. Mon père poursuit, après sa mort, son lent travail de destruction, involontaire, à n’en pas douter, mais effectif…C’est son amour et sa haine que j’ai cherchés auprès de L. dont la jalousie maladive m’a presque tué. Je continue de lui vouer l’adoration d’un fils pour le père qui l’a engendré et lui a permis d’être celui qu’il est, qui l’a nourri, lui a donné un toit, l’a vêtu et s’est assuré qu’il réussît les études nécessaires à son intégration sociale. J’ai même fini par lui ressembler, sinon physiquement du moins en ce qui concerne mon caractère : je suis aussi obstiné, de mauvaise foi, râleur qu’il l’était. Je lui ressemble au point de critiquer, comme il le faisait immanquablement, n’importe quel programme télévisé. Et pourtant, je lui ai bien souvent reproché cette attitude ! Plus j’avance en âge et plus ses défauts sont aussi les miens…J’ai dédié un livre entier à mon père car j’estime qu’il est, peut-être plus que ma mère, ma source d’identité. Au-delà du patrimoine génétique qu’il m’a, en partie, légué, il a abondamment contribué à semer dans mon cerveau les graines desquelles germent mes pensées. Il a fait de moi le malade et l’écrivain. Je ne nie pas l’influence considérable de ma mère sur ma vie. Car elle a su capter ma vitalité et s’en nourrir au fil des ans. Elle a su m’enfermer dans sa cage d’amour et me garder pour elle. Je ne peux pas lui reprocher de m’avoir délaissé, de ne s’être pas occupée de moi, de n’avoir pas veillé à ce que je sois toujours propre, bien nourri et bien habillé. Elle a été une mère attentive, soucieuse de ma réussite scolaire et préoccupée de ma santé physique. Elle m’a emmené partout avec elle. Après la mort de ma grand-mère, elle a repris en main mon éducation et pour rattraper, d’une certaine façon, les six années qu’elle avait perdues en me confiant aux soins de sa mère, nous ne nous sommes plus jamais quittés. Elle est mon étoile et mon vert paradis. J’aime entendre sa voix même si je sais qu’elle va se lamenter parce que l’âge ne l’épargne pas et que son arthrose la fait souffrir. Quand je ne partage pas son quotidien, que j’essaie d’habiter chez moi, je l’appelle trois fois par jour et au ton de sa voix, plus qu’à ses mots, je comprends qu’elle désapprouve mon absence pour la solitude qu’elle lui impose. Ma mère est la plus belle femme que je connaisse. La seule dont la vieillesse n’altère ni la grâce ni la finesse des traits. Elle reste semblable à celle qu’elle était lorsqu’elle m’a enfanté. Ses yeux ont le gris-vert de la mer malmenée par l’orage. Lorsqu’elle marche dans la rue, elle est perdue dans la multitude de ses pensées ou bien absorbée dans une rêverie indéfinie. Elle me regarde et j’ai toujours l’impression qu’elle m’interroge sur la profondeur de l’espace sidéral ou le devenir de l’Homme après son passage sur la Terre. Sur les photos, elle soulève toujours un peu trop le menton et se tient trop droite, ce qui laisse penser, à qui ne la fréquente pas, qu’elle est hautaine et méprisante. Elle est distraite, un peu gauche. J’énumère si facilement ses travers parce que je les ai reçus en héritage. Un soir d’été, j’ai été victime d’un malaise vagal, rien de grave, une sorte de crise de spasmophilie, mais devant ma sensation de grande faiblesse, mes sueurs froides, l’accélération de mon rythme cardiaque, et l’angoisse d’être en train de mourir qu’elle put lire dans mes yeux, elle prononça mon nom sur un ton d’une détresse telle que j’en eus le cœur déchiré. M’en souvenir me cause toujours la même émotion et le besoin immédiat de la rassurer, de lui promettre que je ne l’abandonnerai jamais, de lui dire comme je l’ai dit à ma grand-mère enfant, même si je sais que ce n’est pas vrai, même si j’ai grandi depuis et ne crois plus au pouvoir magique des mots qui exaucent les souhaits, qu’elle ne mourra pas parce que je ne le veux pas, comme Jésus, que même si elle mourait, elle vivrait, en moi, dans mes phrases à jamais.
Mener à bien une psychanalyse, c’est accepter d’éprouver de nouveau les malaises qui vous ont tellement bouleversé que la conscience les a chassés dans sa pénombre. C’est être masochiste et accepter de souffrir encore pour une raison désormais obsolète. Revivre ou plutôt essayer de se remémorer ce que l’on a eu tant de mal à oublier ! Ressusciter l’enfant mort et l’écouter crier son désespoir…S’attacher à panser la détresse de l’enfant, son désarroi impénétrable, aux murs humides et pourrissants, aux coins de rats grouillant comme un cachot. Revivre ou plutôt réveiller les fantômes des jours ternis, les affres des dimanches solitaires, la cour de récréation comme un désert après la mort de ma grand-mère et ma différence comme l’étoile de David tatouée sur mon front.
 
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J
Bonjour Antonio de te replonger ainsi dans ton passer avec une telle lucidité ,de parler de tes parents et de leurs problèmes ,de l'Amour que tu porte a ta mère je me dit quel chance elle a d'avoir un fils aimant comme toi .L'émotion ressentit a cette lecture est grande.Je t'embrasse avec toute mon Amitié.Jeannette
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R
bonjour, toujours aussi agréable de retrouver tes écrits ! émotion et qualité littéraire : que dire que te souhaiter une belle et sereine guérison !
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J
Tu ne crois plus à la magie des mots, et pourtant le charme agit. Tu n'as peut-être pas grandi autant que ça, petit Antonio. <br /> Et c'est tant mieux.
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