DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 31

Publié le par ANTONIO MANUEL

Aujourd’hui est la Saint Narcisse. Quel plus joli mythe que celui contant la poétique destinée du fils du dieu fleuve Céphise et de la nymphe Liriope ? D’une grande beauté et d’un orgueil égal, il méprise les nymphes et les naïades séduites par l’exceptionnelle finesse de ses traits, la grâce de son visage et  sa délicatesse. Condamné par les termes d’une prédiction du devin Tirésias qui lui promet la longévité à condition qu’il ne se connaisse pas - selon Les Métamorphoses D’OVIDE, les propos exacts de Tirésias interrogé sur l’espérance de vie du nouveau-né sont : « il l’atteindra (une longue vieillesse) s’il ne se connaît. » - il découvre un jour son reflet dans l’eau limpide d’une source. Il en tombe éperdument amoureux. Indifférent aux appels impuissants de la nymphe Echo, privée de la parole par la déesse Héra s’étant aperçue que les prolixes récits de la nymphe des sources et des forêts du mont Hélicon n’avaient d’autres buts que de favoriser les amours illicites de Zeus, il demeure immobile, fasciné par l’image que lui renvoie la source claire et désespérant de ne pouvoir l’étreindre jamais. Après de longs jours passés à contempler son reflet, hypnotisé par cet autre qui lui ressemble tant, épuisé par son admiration sans bornes, il s’étiole et perd la vie. A l’endroit même où l’on retrouve son corps, des fleurs blanches en forme de clochettes, exhalant un très subtil parfum, ont poussé : on leur donnera son nom. Une autre version du mythe explique la mort de Narcisse par sa maladroite et fatale tentative de se saisir de son reflet basculant ainsi dans la fontaine et s’y noyant. Des campanules odoriférantes marquent le lieu où il se tint figé, mirant la surface de l’eau de la fontaine. On les nommera, puisqu’il semble qu’en ces fleurs il se soit transformé, narcisses. Un poète grec né à Panopolis, en Egypte, au V è siècle raconte une toute autre histoire : selon lui, Narcisse serait le fils d’Endymion, roi d’Elide, et de Séléné, la déesse de la lune. Jumeau d’une sœur aimée de la mort de laquelle il ne se consola pas, pour avoir l’illusion qu’elle était encore en vie, il inclinait son visage au-dessus de l’eau d’une fontaine qui reflétait alors l’apparence chérie de sa sœur jumelle qui lui ressemblait trait pour trait.

 

Richesse de l’enseignement du mythe qui a fait passer à la postérité, dans le langage courant, le nom de son protagoniste. Le narcisse, ou l’homme narcissique, est un homme amoureux de sa propre personne. Consacrant tout son temps à se contempler, se portant une attention exclusive, cet égotiste est victime, si l’on se fie à la psychanalyse, d’une fixation affective à soi-même. Mais peut-on réellement aimer autrui sans s’aimer soi-même au préalable ? Si je suis tributaire de l’amour que j’inspire à l’autre, comment puis-je me sentir autonome ?  Quel épanouissement possible pour celui dont l’estime de soi est entièrement dépendante du regard d’autrui ? Ne dois-je pas être le propre terrain où mon amour va puiser l’énergie de me tenir debout, fier de l’homme que je suis, prêt à offrir à l’autre un sentiment libre et sincère, la souveraineté d’un amour inconditionnel ? Quel amour aliéné que celui qui se nourrit des regards mendiés à l’autre ! Je me dois le respect de nobles sentiments portés à ma personne si mon souci est de pouvoir gratifier l’autre aimé des mêmes affects respectueux de son altérité. Je me dois le bonheur d’un développement personnel accompli avant que de chercher en l’autre ce morceau de moi-même qui me fait défaut.

 

Richesse et beauté du mythe qui mêle enseignement et poésie, imagination et tentative de rationaliser ce qui échappe à l’entendement, ce à quoi nulle interprétation satisfaisante ne donne sens, l’étrangeté, l’inconnu, le monstre.

 

L’été dernier, en entrant dans une grande surface, j’ai croisé A. qui était dans ma classe en seconde. Je ne l’aurais jamais reconnu s’il ne s’était avancé vers moi et ne m’avait appelé par mon nom. J’ai alors eu la vague impression de traits et d’expressions familiers mais sans que je puisse y accoler une identité. Il s’est présenté et ma première réaction fut de me demander si moi aussi je portais sur mon visage la griffe visible du temps. Je le reconnaissais malgré les rides et les bouffissures, la déformation lente et progressive, inexorable, du modelé du visage que j’étais contraint d’appréhender brutalement. Du passé surgissait une démarche, une allure, un sourire, le corps de A. tel que je l’avais connu et tel qu’en moi le temps l’avait épargné. Je le revoyais lorsqu’il quittait le lycée le casque à la main, se dirigeant vers l’abri où il avait garé sa cent vingt-cinq. Son père était professeur de mathématiques en collège. Il avait été orienté en première économique et sociale et je l’avais perdu de vue. Il me revenait du fond du temps, il secouait la poussière et faisait reluire les ors vieillis de ma mémoire. Il était heureux de me rencontrer de cette façon inattendue. Moi aussi, sans doute, j’éprouvais un certain plaisir à me remémorer ce fragment de mon histoire comme on active la touche « rewind » de son lecteur de D.V.D. afin de goûter à nouveau la saveur douce-amère d’une scène dont on a déjà la nostalgie. Le revoir après tant d’années, c’était comme manger la madeleine trempée dans du thé de PROUST ou entendre chanter, pour Chateaubriand, la grive de Montboissier qui lui évoque irrésistiblement son enfance et la forêt de Combourg.

 

Il m’apprit qu’il était propriétaire d’une compagnie de taxis, dans la ville voisine, qu’il dirigeait avec sa femme. Je me demandai brièvement quel parcours existentiel l’avait amené à exercer cette profession. Mais je ne tenais pas vraiment à ce qu’il me fît le récit de sa vie depuis notre première année de lycée, alors je lui promis que je ne manquerais pas de faire appel à ses services à la première occasion. Puis je rentrai dans le magasin tandis qu’il en sortait.

 

Quand le gastro-entérologue, qui avait diagnostiqué ma recto-colite hémorragique, m’avait affirmé en pensant me rassurer qu’il ne s’agissait pas d’un cancer, j’étais resté interloqué. Jamais l’idée que je puisse être atteint d’un cancer ne m’avait jamais traversé l’esprit et soudain il brandissait le spectre de cette maladie comme un péril auquel je venais d’échapper ! Constater qu’il ne s’agissait pas d’un cancer avait probablement dû soulager son angoisse personnelle de médecin confronté quotidiennement au défi de la science par la mort, en particulier lorsqu’elle adoptait les symptômes du cancer comme signes annonciateurs de sa victoire prochaine. J’avais vingt-quatre ans et la mort n’était pas à l’ordre du jour. Je souffrais le martyr, soit, mais je ne pensais pas en mourir pour autant ! Lorsque ma gastro-entérologue actuelle évoque le risque du cancer comme une issue probable et redoutée, contre laquelle il faut d’urgence et impérativement prendre les mesures nécessaires, qu’il faut anticiper pour y remédier, elle est le siège de cette même angoisse qui fait de la mort le cauchemar quotidien du médecin et de toutes les parades envisageables des anxiolytiques susceptibles de l’apaiser provisoirement. Comme je l’ai dit, je n’ai jamais imaginé mourir vieux. Les dix ou quinze ans de délai, avant que je ne sois viscéralement frappé par cette tumeur maligne, dont il m’a semblé être question dans son discours de mise en garde, conforte cette espèce d’intuition. Il n’est pas possible de penser sa propre mort, l’anéantissement de la conscience est inconcevable mais se représenter la souffrance du corps est du domaine de l’imagination. Il suffit pour cela de convoquer les souvenirs des douleurs dont la chair est encore meurtrie, la panique et l’anxiété à l’idée que ça puisse ne jamais cesser, le sentiment d’impuissance quand le corps ignore aussi bien les objurgations du mental que ses exhortations. Pleurer, prier, supplier restent les seuls recours, vains,  quand l’âme a déserté le corps. Ne pas comprendre comment il se fait que tout se passe comme si nous n’habitions pas cette enveloppe atteinte dans sa chair, comme si nous étions le simple spectateur d’un corps supplicié. Essayer de se rappeler les moments bénis où l’on était libre de jouir de la santé du corps, ce temps de l’enfance ou de l’adolescence quand aucune de ses fonctions vitales n’était altérée et que nous vivions sans que ne nous effleure la pensée que certaines de nos activités puissent nous être rendues pénibles ou irréalisables comme le simple fait de marcher, de courir, de nager, de manger ou même de sombrer dans l’oubli d’un sommeil bienfaisant. Ce temps préservé de la connaissance des tourments ultérieurs, cet éden que l’on ne perçoit comme tel qu’après-coup quand il est désormais trop tard pour en savourer  chaque seconde. Néanmoins, nous sommes plus riches de cette expérience que l’absence du moindre trouble est un bien à thésauriser mais dont il faut tirer avant le plus grand profit : la maladie nous enseigne la philosophie de l’ici et maintenant, de la jouissance présente de ce qu’il m’est donné de vivre dans l’instant. Simultanément, elle développe en nous le réflexe d’enregistrer le souvenir de cette jouissance afin qu’elle devienne l’aliment d’un bonheur futur qui  nous soulagera au cœur de la douleur. Ainsi je profite pleinement de la douce tiédeur du soleil encore présent aujourd’hui, dont la sensation agréable de chaleur est augmentée par la légère fraîcheur de l’air. J’apprécie la qualité chromatique de la lumière, le bleu du ciel plus clair qu’en été. Je me réjouis de pouvoir avant la fin de l’après-midi me promener dans les ruelles de la vieille ville sans redouter que des spasmes n’écourtent ma promenade ou un trouble intempestif de mon transit intestinal. Le plaisir de cette simple marche dans la rue, un bel après-midi d’octobre, est accru par le bonheur qui m’est donné de l’anticiper par l’écriture. J’ai conscience d’être privilégié : le fait que mon père eût été incapable de témoigner par écrit sa joie simple de vivre confère à l’acte tout son prix.

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F
Oui, que c'était bien quand on pouvait jouir de la vie sans en souffrir ou ne se poser de questions ....<br /> Comme toi quand je marche je contemple le ciel, sa beauté, sa clarté, son immensité, quelles merveilles<br /> Bon courage <br /> françois
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D
Je rejoins Jeannette : je reste admirative devant tant de culture. Mais aussi devant la façon dont tu nous transmets tes écrits.<br /> Profite de ces belles journées, les arbres sont si magnifiques dans leurs robes d'or et de velours.<br /> Bonne journée.
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J
Antonio! à te lire chaque jours je ne peu m'empêcher de t'admirer pour ton savoir dans tous les domaines .Que se soit dans le domaine de la médecine ou tout autre sujet .Amicalement Jeannette
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