DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 30

Publié le par ANTONIO MANUEL

Mon ami déplore que le hasard de la naissance, l’éducation nous livrent inégaux face à l’adversité que certains ont à affronter quand d’autres ne connaissent de la vie que la richesse, le bonheur et la santé. Je ne peux que l’approuver en pensant qu’au moins la mort met tout le monde sur un pied d’égalité. Elle finit par nous faucher les uns après les autres sans autre forme de procès, sans grand fracas, dans l’indifférence générale la plus complète pour la plupart d’entre nous. En deux ans, uniquement dans ma rue, trois personnes sont décédées, l’une d’une forme de la mucoviscidose, les deux autres d’un cancer généralisé, foudroyant pour l’une et lentement destructeur pour l’autre. La semaine dernière, une recto-colite hémorragique s’est déclarée brutalement chez la voisine de soixante ans habitant l’appartement à l’étage immédiatement supérieur à celui de ma mère. La vie est ainsi faite : injuste dans les épreuves aléatoires auxquelles elles nous confrontent. Je ne crois pas en l’existence de vies antérieures qui justifieraient notre détresse ou notre joie actuelles. La mémoire qu’on en garderait entraînerait ma foi en ces réincarnations successives au gré des caprices de notre karma. Je n’accrédite pas davantage le rebirth comme technique d’accès à ces vies antérieures. Pratique de développement personnel utilisée dans le cadre d’une psychothérapie afin de réveiller des émotions enfouies génératrices d’une souffrance autrement inexpliquée, oui, mais analepse d’outre-tombe, non. La foi en Dieu, dans ces conditions, est mise à rude épreuve car comment expliquer sans son intervention, lui dont l’omnipotence, l’omniprésence et l’omniscience sont des qualités définitoires, le malheur, la misère, les guerres ? Avons-nous affaire au Dieu vengeur de l’Ancien Testament ? Sinon comment la mansuétude infinie du Christ permettrait-elle aux génocides et autres atrocités d’advenir ?

 

La réflexion de mon ami a conduit bien loin ma pensée mais je ne peux demeurer coi quand on se meurt dans le désintérêt et l’isolement, quand je prends conscience au bout d’une semaine que le monsieur toujours si pâle et souffreteux, épuisé et toussotant au moindre effort, que j’apercevais régulièrement une cigarette à la bouche sur le pas de sa porte, est décédé sans même que je n’en aie rien su…Ne sommes-nous tellement rien les uns pour les autres ? Nos préoccupations, nos attentions sont-elles uniquement réservées à nos proches, membres de notre famille ? Que cet homme s’en soit allé sans que j’en fusse averti me peine et le diagnostic de la recto-colite hémorragique de la voisine de ma mère m’affecte également. Tout comme je fus touché par l’agonie, quotidiennement évoquée par son époux, de cette femme encore jeune qui peu avant les premiers symptômes de son cancer nous égayait par sa constante bonne humeur et dont le dynamisme était un trait de caractère. Le constat est amer de notre anéantissement solitaire. Et que dire de nos grands-parents devenus du jour au lendemain une charge si pesante qu’ils se retrouvent privés des repères de toute une vie, dans un hospice, isolés du reste du monde parmi d’autres vieillards comme eux abandonnés à la déchéance de leur existence finissante ? Un handicap physique, Alzheimer ou la sénilité sont des prétextes opportuns pour fuir ses responsabilités…Quant à la fallacieuse excuse d’enfants ou de petits enfants à charge, je lui préfèrerais presque, si je ne goûtais que fort peu son égoïsme et son cynisme, celle d’une retraite bien méritée et dont on entend profiter sans nulle contrainte : après tout chacun sa vie, chacun sa mort.

 

Le passé nous revient toujours au visage comme la bouffée d’air frais au sortir d’un bar enfumé. Quelque dix ans après avoir quitté l’université, sur un site de rencontres, je fis la connaissance d’un jeune homme de vingt-et-un ans qui me contacta spontanément parce que la photographie de mon profil lui plaisait. Je discutai un peu avec lui en précisant d’emblée que son âge était bien en deçà de celui qui figurait parmi mes critères de sélection du partenaire affectif que je souhaitais rencontrer et qu’il ne m’incitait donc pas, bien qu’il m’apparût très sympathique et sa conversation intéressante, à franchir l’étape suivante de la rencontre. Il insista néanmoins pour qu’il en fût autrement, m’invitant à le rejoindre le soir même dans le studio qu’il habitait au cœur de la vieille ville où j’avais passé mes cinq années d’études supérieures. Il était en effet étudiant en D.E.U.G. de sciences du langage à l’université de Lettres et sciences humaines où j’avais obtenu mes diplômes. Cela me replongeait dans un passé finalement pas si lointain et, quoi qu’il en fût, auréolait d’une attendrissante nostalgie. En outre la nature des études qu’il m’avait dit suivre réjouissait en moi l’amoureux des phrases et des mots qui restait fasciné par la grammaire du français. Qu’il consacrât le plus clair de son temps à l’analyse des processus à l’œuvre dans le fonctionnement du langage ne laissait pas de me séduire ! Le passé ressuscitait soudain avec le regret de n’avoir pas pu poursuivre, pour des raisons financières, mes études au-delà des cinq années consenties, au prix de sacrifices certains, malgré ma bourse puis mon activité de surveillant à temps partiel dans un collège, par mes parents, mon père ne touchant que sa pension de retraité. Je finis par accepter son invitation et nous nous fixâmes rendez-vous le soir même sur le parking de l’université. C. était un charmant jeune homme aux yeux sombres, au sourire mutin, à la chevelure brune souple et ondoyante, assez petit de taille, menu, qui suscitait le désir de le protéger. Je fus rapidement surpris puis déçu par son laxisme et son manque d’assiduité. Il vivait en effet la nuit et dormait une partie de la journée, manquant ainsi les trois quarts de ses cours et ne compensant nullement ses absences par un travail personnel à domicile. Il avait acheté quelques uns des livres conseillés par ses professeurs dont il n’acheva, en six mois que dura notre relation, la lecture d’aucun. Il adorait surfer sur Internet, regarder les feuilletons américains à la télévision jusque très tard dans la nuit et se rendait au cinéma au moins deux fois par semaine, privilégiant les films d’action, les scénarii fantastiques et les scènes gore. Au début de notre relation, j’adoptai donc une attitude assez paternelle, le sermonnant pour qu’il assistât à ses cours régulièrement et fournît un minimum de travail. Je ne pouvais admettre ce que je considérais comme un gaspillage sacrilège de la chance d’apprendre dans d’aussi parfaites conditions puisque ses parents payaient le loyer de son studio, sa nourriture, l’habillaient et lui allouaient une petite somme d’argent pour ses dépenses personnelles comme ses séances de cinéma - Sans compter qu’ils lui avaient offert l’inscription dans une salle de sport où il aimait pratiquer le hip-hop – lui laissant ainsi le temps nécessaire pour mener à bien ses études. Qu’il gâchât l’opportunité que lui offraient sa jeunesse et l’aisance matérielle de ses parents par cette nonchalance qui le gardait éveillé, passif, devant son poste de télévision à deux ou trois heures du matin et le maintenait sous la couette alors que les rayons du soleil traversaient depuis un long moment les rainures des volets, me consternait. Mais je n’étais pas fait pour jouer indéfiniment le rôle du père garant du respect de la loi et je me laissai bien vite gagner par sa paresseuse indolence. La vie s’écoulait facile et insouciante. Nous faisions de longues promenades dans la ville dont j’avais du mal à reconnaître certains quartiers complètement rénovés, poussant parfois cette rêveuse errance, durant laquelle il nous imaginait partageant un loft splendide payé par mes soins, dans des secteurs périphériques et résidentiels où nous pouvions admirer de somptueuses villas.

 

En sa compagnie, je pris des habitudes alimentaires néfastes : mangeant à n’importe qu’elle heure de la pizza, des chiche kebabs agrémentés de frites et de sauce, des hamburgers, des paquets de biscuits fourrés au chocolat, le tout arrosé de coca-cola sucré. Il va sans dire qu’en six mois je grossis allègrement d’une bonne dizaine de kilos…Mais je n’étais pas en poussée de recto-colite hémorragique et je ne souffrais pas encore vraiment de boulimie, en tout cas je ne vomissais pas. Je passais le peu de temps qu’il consacrait à ses cours à lire, siècle par siècle, l’histoire de la littérature dont je ne me lassais pas. Je le rejoignais en traversant un parc ensoleillé où des jeux d’eau éclaboussaient l’air d’éclats de lumière multiples, admirant les pelouses entretenues et les arbres au feuillage persistant. Je respirais le même parfum qu’autrefois tandis que j’enviais les nombreux étudiants révisant ou bavardant allongés sur l’herbe. Mais, en approchant du vénérable bâtiment de la faculté de Lettres, les dix ans qui me séparaient de mon passé dans ces mêmes lieux s’intercalaient entre ce décors, qui me devenait soudain étranger, hostile comme un remords, et moi. Je me sentais hors du temps, en décalage, ballotté par des vagues contraires, trop vieux pour hanter ces parages, risible comme une mère qui volerait à sa fille ses vêtements d’adolescente. Il marchait vers moi en souriant et j’oubliais alors nos années d’écart.

 

Je ne saurais dire si je l’aimai. J’en garde un souvenir ému pareil à la dernière flambée d’un feu de joie. Je me rappelle son joli visage et ses caprices d’enfant, ses rêves impossibles et ses gestes lascifs. Il aurait dû se comporter comme le jeune adulte qu’il était mais un refus d’affronter les rigueurs de la vie réelle, la peur de quitter définitivement l’adolescence, une apathie morbide l’empêchaient de considérer sa situation avec lucidité, lui substituant des attirances virtuelles pour un monde qui n’existait pas.

 

Il fut recalé en fin d’année et ses parents l’obligèrent à regagner la côte d’azur où ils demeuraient. Je n’eus plus jamais de ses nouvelles.    

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F
Coucou,<br /> Il parait que la mort est comme la naissance, une atroce<br /> douleur que l'on ressent mais dont on ne se souvient plus le mal passé ...<br /> Oui je crois à une autre vie, pourquoi on souffre tant si il n'y à rien aprés ... Autant arrétter tout de suite ...<br /> Je ne met pas la faute à DIeu, il à tant aimé le monde qu'il à envoyé son propre fils, qu'on fait les hommes ? Ils l'ont crucifié !! Jésus est venu demandé une seule chose<br /> l'amour, si seulement chaque être humain respécté cela, il n'y aurait pas toutes ces haines, cette famine car on à tout et par égoisme, on garde et détruit tout ... Je pense qu'on le décoit, démerdez vous ... Il reviendra peut être dans quelques millénaires ... car pour lui un jour est comme mille an et mille an comme un jour ...<br /> <br /> Seul me reste " la souffrance " dont lui seul peut nous guérir, c'est la seule chose qui pourait me faire douter ...<br /> Bon courage<br /> françois
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B
Toujours la même poésie un peu désenchantée et cette quête d'une vérité dans les sentiers sinueux du passé...Contrairement à fil fil à propos du texte précédent, je trouve que la richesse et la précision de ton vocabulaire et ton art de formuler avec variété les nuances de la réalité font la grande qualité littéraire de tes textes. Je t'embrasse, BERNADETTE.
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J
Cher Antonio!on est toujours inégaux devant la vie ,la maladie et la mort.L'indifférence m'attriste de lire dans les journeaux qu'une personne est est décédée depuis plusieurs semaines dans l'indifférence général.Mais je crois a un être supérieur a qui l'on peu demander une aide 'toutes ces beauté de la nature que l'on est après détruire sans nous soucié de l'avenir .alors essayons de regarder autour de soi . Je t'embrasse et merci pour ces beaux textes .
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