DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 28

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

Je n’ai jamais vraiment cru que je mourrais vieux. Il est vrai que quand on a vingt ans,  avoir trente ans c’est être vieux. Et que lorsqu’on est âgé de quatorze ou quinze ans, le jeune enseignant de vingt-cinq ans qui nous fait cours nous paraît aussi âgé que nos parents qui ont, eux, largement plus de trente ans. Déjà enfant, avant de m’endormir, dans la solitude de la nuit propice au surgissement des pensées que l’on refoule toute la journée, j’imaginais l’âge adulte avec angoisse. Sans doute parce que mon frère faisait son service militaire, ce qui équivaut à un rite d’initiation à sa future vie d’homme me paraissait une épreuve, j’ignore pourquoi, insurmontable. Le seul moyen d’y échapper était de mourir avant. C’est d’ailleurs un peu dans cet état d’esprit que j’ai abordé l’armée à vingt-quatre ans, après avoir épuisé toutes les possibilités de report, mon cycle d’études étant achevé, et ayant été déclaré apte au service militaire malgré un avis défavorable du psychologue lors des présélections autrefois appelées « les trois jours ». Pendant le laps de temps qui s’écoula entre la fin de mes études et mon incorporation prévue en novembre, le seul moyen légal, qui me vint à l’esprit, de protester contre ce que je considérais comme une ingérence inadmissible dans le cours de mon existence, fut d’entamer une grève de la faim. A l’époque, je partageais un studio avec G. que j’avais rencontré un an auparavant et avec qui je vivais une belle histoire d’amour. Il ne fit rien pour m’empêcher de me comporter, en fait, en enfant capricieux et terrorisé. Car je revivais exactement la même angoisse que lorsque mon frère effectuait son service militaire et que je considérais l’épreuve comme un obstacle incontournable et infranchissable pour moi. J’avais vingt-quatre ans et ma peur était celle déraisonnable et exagérée d’un enfant de dix ans. Je l’ai dit, j’ignore ce qui a concouru à ce que je me représente ainsi la conscription. Sans doute la transformation qui s’opéra en la personne de mon frère du fait de son enrôlement obligatoire dans l’armée. Influencé par la relative libération sociale et morale engendrée par les événements que connut la France en mai 68, il vécut jusqu’à son incorporation dans l’armée d’une manière assez anarchiste et contestataire, bien qu’il se rendît chaque jour à l’usine où il travaillait, refusant par exemple de se couper les cheveux qu’il portait en une masse volumineuse et frisée, se rasant occasionnellement, se lavant par contrainte, habillé d’un jeans délavé à pattes d’éléphant, d’un pull trop large et trop long, avachi, chaussé de pataugases en toile et portant en bandoulière une guitare sèche qu’il ne quittait pas et dont il jouait dès que l’occasion se présentait tandis que ses amis l’accompagnaient en chantant les tubes de BOB DYLAN, de MAXIME LE FORESTIER ou de DAVID BOWIE. Son enrôlement obligatoire dans l’armée bouleversa cet état de fait. Il n’avait pas dû se faire sans résistances ni protestations. Il donna certainement lieu à des discussions familiales vives et passionnées desquelles je fus sûrement témoin. Je ressentis probablement son incorporation comme le fruit d’un autoritarisme étatique injuste et une capitulation de sa part, manifeste dans sa nouvelle coupe de cheveux rasés. L’armée m’apparut donc dès l’enfance comme une émanation de l’état faisant intrusion dans la vie privée de chacun et imposant arbitrairement sa volonté. De là me viennent sans doute mes difficultés à admettre toute autorité que je ne peux m’empêcher de percevoir comme un absolutisme.

 

Quoi qu’il en soit, à vingt-quatre ans, je me jetai à corps perdu dans une grève de la faim. Je me souviens que, pour ne pas affoler mes parents, le week-end quand je rentrais à la maison, je faisais en sorte de donner le change en mangeant plus ou moins. J’ai toujours été naturellement assez mince et ils ne s’aperçurent pas de mes kilos perdus. Ce que je compris, après coup, être l’expression de l’égoïsme de G., fit qu’il n’intervint pas pour que j’adopte un comportement plus raisonnable, d’adulte en somme. Lorsque j’intégrai finalement l’armée je devais peser environ cinquante kilos pour un mètre soixante-seize. Ce qui ne les gêna pas le moins du monde. Je reçus les vêtements militaires qui convenaient à mes nouvelles et assez peu courantes mensurations, slips et tee-shirts compris. Je partageais la chambre de jeunes hommes dont j’étais l’aîné puisqu’ils n’avaient pas plus de dix-huit ans et donc le seul titulaire d’un diplôme supérieur au baccalauréat, pour ceux qui l’avaient obtenu. Je devais partager le quotidien, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, d’adolescents dont six ans me séparaient et cinq longues années d’études universitaires. Certains d’entre eux ne savaient pas même écrire et me chargèrent, le peu de temps que je demeurai avec eux, de rédiger leur courrier personnel. Non seulement je ne me sentais pas à ma place parmi ces jeunes gens du fait de notre trop grande différence d’âge et de niveau d’études mais en outre mon homosexualité m’isolait encore au sein de ce groupe de garçons hétérosexuels dont les conversations tournaient bien souvent autour de leurs conquêtes féminines et de leurs attributs sexuels désirables. Je n’aurais pas pour autant souhaité qu’ils se mettent à parler chiffons mais ma situation justifiait à mes yeux que je poursuive la grève de la faim que mon incorporation n’avait pas interrompu, bien au contraire puisque mes parents n’étaient plus là pour s’inquiéter du fait que je ne touche pas, à table, au contenu de mon assiette. Mes camarades étaient, pour leur part, ravis de pouvoir bénéficier d’un supplément de nourriture. Ils dissimulèrent à la hiérarchie mon refus de m’alimenter le temps qu’ils le purent mais lorsque je fus pris d’un malaise ils décidèrent d’en informer notre supérieur immédiat, un jeune homme d’à peine vingt ans qui s’ingéniait à s’adresser à nous en vociférant, nous réveillait à quatre heures du matin pour vérifier que nous enfilions notre uniforme et nous rangions au garde à vous dans la cour avec la promptitude voulue et surgissait n’importe quand pour inspecter les lits, le dessus des armoires et notre habillement. Je le détestais cordialement et le méprisais. Il s’était montré surpris par mon âge et mon cursus universitaire mais me traitait avec la même détermination obtuse et persévérante qu’il réservait aussi aux autres. Son intervention lors de mon malaise aboutit à mon placement provisoire à l’infirmerie de la base. Je continuai à ne pas m’alimenter malgré l’insistance du médecin, un appelé d’office comme moi, et passai mes journées à lire et à écrire. Je commençai néanmoins à éprouver des difficultés de concentration et me mouvoir me fatiguait rapidement. Je fus finalement réformé.

 

Malgré la reprise d’une alimentation normale, je fus l’objet pendant plusieurs semaines de symptômes divers et persistants à propos desquels le médecin consulté ne formula pas de diagnostic précis, se bornant à me recommander de me nourrir correctement à l’avenir. J’avais les jambes lourdes, des sensations d’engourdissement, je me sentais fatigué et nauséeux, nerveux. Et surtout je souffrais de troubles digestifs permanents : diarrhées, météorisme, flatuosités. Troubles auxquels, quelques mois plus tard, les spasmes et le sang s’ajouteraient présentant ainsi le syndrome de la recto-colite hémorragique. En effet, je fus muté dans une ville de la Haute-Loire pour y exercer ma profession et l’annonce de cette mutation ainsi que l’approche progressivement plus imminente de mon départ, donc de ma séparation longue et inédite d’avec toute ma famille, déclencha cette révolte de mon corps contre ce que je redoutais et qui me peinait mais à quoi je me soumettais. Malade, gravement malade, je ne pouvais plus quitter les miens. Je dus en effet surseoir à mon départ de deux mois, le temps que la pathologie soit diagnostiquée et que le traitement agisse pleinement et me permette ainsi de travailler.

 

C’est en ces circonstances que la maladie se déclara, à la faveur d’un conflit entre un devoir imposé de l’extérieur et vécu comme une injustice source de douleur et la volonté consciente mais défaillante de m’y soustraire. Mon inconscient se chargea de transmettre à mon corps le message que ce conflit lui envoyait. Je ne voulais pas partir. Je regrettais d’avoir fait d’aussi longues études pour devoir obtempérer à une injonction qui me rendait malheureux. Ma famille, quoique je puisse en dire, m’avait toujours matériellement et affectivement, même si elle l’avait fait maladroitement, comblé. J’avais été élevé de telle façon que je n’étais pas autonome sur le plan affectif, surprotégé, choyé, le monde environnant et les étrangers m’ayant été donné à voir comme des forces hostiles donc à éviter parce que préjudiciables à mon intégrité physique ou psychologique. Je n’avais pas été préparé à affronter l’adversité, le monde au-delà de la sphère où s’exerçait l’influence familiale et en particulier celle de ma mère. Malgré mes vingt-cinq ans et mon diplôme universitaire, j’étais resté l’enfant que l’on tient par la main pour traverser la rue. Bien sûr, poursuivre des études supérieures m’avait contraint à m’éloigner un peu des miens mais je les savais veillant sur moi, j’étais assez près pour qu’ils interviennent aussitôt si nécessaire, et puis ma sœur n’avait pas tardé à me rejoindre sur les bancs de l’université, incarnation de l’amour et de la protection familiale. Je me retrouvais soudain seul, démuni, exposé à tous les dangers, fragile et vulnérable, un peu comme lorsque mes parents avaient déménagé me privant de mes amis, de mon environnement familier et de la sécurité qu’ils représentaient pour moi. Le Lexomil n’était pas assez puissant pour bâillonner l’angoisse. Elle était telle que le corps la criait haut et fort. Quand j’avais sept ans, je me plaignais de douleurs abdominales avant de quitter la maison pour me rendre à l’école où j’allais retrouver l’institutrice perverse et agressive de mon année de C.E.1. A vingt-cinq ans mon corps manifestait son anxiété de la même façon qu’il le faisait à sept ans mais la douleur était proportionnelle au péril supposé.

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F
Bonjour,<br /> Comme toi, je me suis fais réformé ou plutot des mon plus jeune age l'idée de l'armée me rebutant, je décidais de devennir objecteur de concience.<br /> C'est incroyable comme l'armée aura brisé des vies, elle en aura construit d'autres d'accord mais nous on avait pas le choix !! heureusement, c'est finni ... <br /> Bon courage<br /> françois
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J
L'armée n'est pas un sujet qui me passionne ,Apprendre â se soumettre, â obéir ,le maniement des armes.Cher Antonio je t'envoie mon Amitié Jeannette.
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J
Militaire: Variété d'homme amoindri par le procédé de l'uniforme qui est une préparation à l'uniformité totale du cercueil.<br /> Boris Vian (Textes et chansons)
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