DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 27

Publié le par ANTONIO MANUEL

Je ne veux pas quitter ce monde de transition de mes années universitaires, ce sas d’entrée dans la vie adulte. Me souvenir est un acte d’allégeance envers mon passé. Fidélité à l’égard d’un passé sans doute idéalisé mais qui reste dans ma mémoire comme les jours, les mois et les années les plus heureux de toute mon existence. Je me rappelle avec émotion l’entrée de l’université, son grand hall au pied du large escalier qui permettait l’accès aux différents étages correspondant chacun à un des nombreux cursus proposés. A chaque extrémité des longs couloirs sur lesquels s’ouvraient les salles de cours, des toilettes aux portes aux verrous arrachés, des inscriptions obscènes sur les murs et cette odeur puissante d’ammoniaque exhalée par l’urine. Au rez-de chaussée, quatre portes vitrées donnaient sur un escalier extérieur au bas duquel sur la gauche une sorte de serre de construction récente abritait la cafétéria. Il était raisonnablement impossible de s’y installer pour réviser ou faire un devoir à rendre et pourtant nombreux étaient les étudiants qui travaillaient dans l’urgence et le brouhaha insupportable. Je pensais qu’ils n’étaient pas sérieux et qu’ils n’obtiendraient de cette façon probablement pas leurs diplômes et j’avais raison pour plus de cinquante pour cent des inscrits en première année de D.E.U.G. qui se retrouvaient au bout des trois ans réglementaires, quatre sur dérogation, à la porte de l’université sans autre diplôme que le baccalauréat qui leur avait permis d’accéder à une formation universitaire. Le souvenir de mes premières semaines en cité universitaire n’est pourtant pas des plus réjouissants. C’était la première fois que je quittais mes parents pour vivre à une centaine de kilomètres de l’appartement familial dans quelques mètres carrés parmi des étudiants pour la plupart étrangers et beaucoup plus âgés que moi. Du moins c’était le cas dans ma cité universitaire qui était, par ailleurs, vieille, laide et sale. Les conditions de travail étaient rendues très pénibles par la musique qui braillait jusque tard dans la nuit ou les éclats de rire et les conversations à voix fortes qui duraient jusqu’au petit matin. Je finis par apprendre à me concentrer sur ma lecture ou ma dissertation en cours en faisant abstraction de l’effervescence continuelle qui régnait dans ce qui pour certains étaient leur seul lieu de résidence. Ils y vivaient donc du début à la fin de l’année civile, ayant obtenu l’autorisation de conserver la jouissance de leur chambre durant les vacances scolaires estivales. Les douches et les toilettes au bout du couloir à traverser, par conséquent, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit et les étrons en un tas énorme plusieurs fois découverts dans le bac d’une douche en poussant la porte, en sous-vêtements, la serviette sur l’épaule et le savon à la main, réprimant une nausée à la vue et à l’odeur de cette merde déposée là comme une marque d’agressivité et de mépris par un courageux et répugnant anonyme, tout cela n’avait rien d’engageant. C’est dans les toilettes du bâtiment que j’occupais qu’avait été retrouvé durant des congés scolaires le cadavre d’un nouveau-né dont on avait voulu se débarrasser en tirant la chasse d’eau…

 

P. une ancienne camarade de classe que j’avais retrouvée par hasard et qui m’avait sollicité pour la dépanner en la logeant gracieusement de façon provisoire, partagea ma chambre une ou deux semaines. Je n’étais plus seul et la vie estudiantine m’apparut moins austère. Je dois dire que son départ me soulagea et me paniqua à la fois. Soulagé, je le fus car P. n’était pas une fanatique de l’hygiène corporelle et supporter toutes les nuits les effluves malodorantes de la transpiration dans laquelle elle avait macéré toute la journée n’était pas des plus agréables ! Paniqué, je l’ai été à l’idée de devoir affronter seul brutalement l’épreuve de cette vie nouvelle et quasi autonome. Plusieurs jours durant, la solitude de mes quelques mètres carrés d’habitation m’angoissèrent, réveillant les blessures non cicatrisées des séparations de mon enfance. Puis la lecture, les cours à retravailler, l’écriture des commentaires de textes et l’élaboration ardue des plans détaillés des dissertations, édifièrent une forteresse de culture et d’érudition qui résista à l’assaut de la solitude et dressa un rempart contre les pensées extravagantes et affolantes qui se nourrissent de l’oisiveté intellectuelle de la nuit. Je lisais jusqu’à ne plus pouvoir garder les yeux ouverts et m’endormais un roman à la main.

 

Durant toute ma première année de D.E.U.G, je fus un étudiant exemplaire, appliqué, assidu, studieux. J’obtins brillamment toutes les unités de valeur, ainsi qu’étaient désignés par l’administration les différents cours, nécessaires au passage en seconde année. J’étais fait pour les études et étudier la littérature me passionnait. J’admirais le savoir et le langage précis, l’élégance du vocabulaire appartenant au registre soutenu des enseignants. Ils étaient mes modèles et pour rien au monde je n’aurais risqué de les décevoir. Je travaillais avec plaisir et dévotion, déjà persuadé sans doute que ma vocation résidait dans l’étude approfondie des techniques, des pratiques et des productions de la littérature. Je subodorais que derrière cette ferveur se dissimulait une attente autre, l’inconscient désir de donner un nom à la douleur causée par la disparition de ma grand-mère, à l’angoisse viscérale d’être séparé de ma mère, le besoin de donner un sens à ce qui se dérobait à toute appréhension mais imposait pourtant ses limites à la condition humaine. Cela qui justifiait la quête éperdue de la littérature mais aussi celle de la science, de la théologie, de la philosophie, enfin de toutes les tentatives humaines de jeter une lueur sur l’ombre du néant.

 

Cependant, j’avais dix-neuf ans et j’étais toujours vierge. C’est pourquoi, bien que je continue à travailler avec un zèle incontestable, je m’informai des lieux où se retrouvaient les homosexuelles entre eux et appris le chemin menant à la seule discothèque homosexuelle de la ville, située à la périphérie comme une verrue que l’on veut cacher. L’odeur forte et enivrante du chèvrefeuille en fleurs s’échappant d’un jardin le long du trottoir joignant la cité universitaire à la faculté se mêle dans mon souvenir aux parfums capiteux, ambrés de mes premières amours.

 

Le premier baiser que j’échangeai avec un homme ne m’apporta qu’une déception alliée à un vague dégoût : il ne me plaisait pas et si je l’avais laissé m’embrasser dans la voiture sur le parking de la discothèque, c’était parce qu’il était le premier garçon à en manifester le désir dans des conditions où ce dernier était réalisable. Il devait être passablement plus âgé que moi, assez petit, plutôt rond, blond, les yeux clairs, autant de caractéristiques qui ne correspondent absolument pas au portrait physique de l’homme idéal tel que je me le représente. Je m’étais rendu en boîte après de longues hésitations tant j’appréhendais cette expérience que j’attendais depuis toujours : serrer dans mes bras un garçon par lequel je serais attiré sexuellement et réciproquement. Je ne sais pas s’il est aisé de se rendre compte de l’importance de cette première fois pour un homme homosexuel qui a patienté au moins dix longues années avant de pouvoir satisfaire ce rêve. Pour les hétérosexuels, la plupart du temps l’échange du premier baiser a lieu assez tôt, approximativement entre treize et quinze ans. Il m’a fallu attendre d’avoir presque vingt-ans pour ce faire ! J’ai oublié la seconde, la troisième, la quatrième fois où j’ai renouvelé l’expérience et les autres. J’ai conservé le souvenir de quelques garçons dont la personnalité a été pour moi plus prégnante que celle des autres : le fruit de l’interaction entre deux individus dont la chimie réalise une fusion mystérieuse ou bien la rencontre prédéterminée de deux êtres que leur éducation, l’histoire de leur vie, du fœtus qu’ils furent jusqu’à l’instant précis de cette rencontre, ont poussé l’un vers l’autre…Ce qui demeure constant au-delà de la singularité de chacune de ces rencontres, c’est l’omnipotence du désir, sa force d’aimantation, la puissance de cet instinct qui nous dicte nos gestes et les baisers fougueux et interminables, substituts provisoires de la relation strictement sexuelle, les lèvres et la bouche de l’autre devenant le lieu d’une exploration métaphysique, l’occasion de chercher les réponses aux questions qui depuis toujours nous brûlent par leur permanente actualité et l’absence, justement, ardente, pressante d’éléments à même d’y répondre. Le corps de l’autre comme le terrain d’une chasse effrénée qui se poursuivra, on le devine, toute notre vie, où il s’agit de suivre la piste du désir afin de débusquer en l’autre aussi l’Eros-animal traqué et de comprendre dans sa contemplation extasiée ce qui me lie à lui, autrement dit ce qui m’inféode à moi-même. C’est une question d’identité à laquelle me soumet la rencontre de l’autre, figure inversée du double qui m’habite. Le flairer, le lécher, inspecter le moindre recoin de sa peau, la forme de ses yeux, la largeur de ses mains, absorbé dans l’observation stupéfaite de son sexe érigé, accoler nos deux corps, vouloir devenir un, est une démarche herméneutique qui cherche à décrypter en l’autre les signes d’un langage qui nous est étranger.  

 

 

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R
un petit coucou du matin avant d'aller affronter le froid et retrouver ce boulot que j'aime. hier, c'etait l'anniversaire de ma rencontre avec l être aimé : 6 mois et il y aura plein d'autres mois et années . Je voulais te faire partager ce bonheur que l'etre aimé a oublié et te dire que le passé c'est bien mais il y a aussi le présent et ceux qui t'aiment ! écrire et se souvenir; écrire et se soigner, écrire pour vivre, écrire pour exister. tu as choisi ce mode de communication qui te vas si bien et pour lequel, tu manies le mot et le verbe d'une grande qualité.je t'embrasse et au plaisir de te retrouver avec toute ma tendresse
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J
Cher Antonio!Tu nous raconte ces jours heureux ou malheureux de tes années universitaires ,mais que l'on soit Homo ou Hétéro c'est pareil la recherche de l'Amour ,les premières expériences souvent décevente la recherche de l'être aimé c'est le rêve de chacun d'entre nous.Et toi tu étais en plus un élève studieux.Continue a nous raconter.Amitié.Jeannette.
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