DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 26

Publié le par ANTONIO MANUEL

Ma présence cet après-midi dans le cabinet de ma gastro-entérologue me rappelle ce qui a motivé l’écriture de ce texte. En effet, de nouveau dans son discours le spectre du cancer comme conséquence inéluctable de l’évolution de la maladie et l’hydre de la colectomie au terme du processus. Elle me dit qu’elle a réfléchi, qu’elle s’est attardée sur mon cas et que finalement l’Imurel pourrait être avantageusement remplacé par le Remicade qui me ferait encourir moins de risques du fait du remaniement important des cellules de ma muqueuse intestinale et de sa détérioration eu égard à la dernière coloscopie, distante seulement d’un an. Les effets indésirables de l’Imurel  s’énumèrent en un long paragraphe dans la prose médicale mais ce qui déplaît à mon généraliste avec qui elle s’entretient, à ma demande, au téléphone, c’est le cancer du poumon qu’il redoute environ cinq ans après un traitement continu par cet immunosuppresseur. Du moins, elle me le confiera après, m’expliquant que les réticences de mon médecin de famille sont à mettre sur le compte du décès, dont il s’est ouvert à elle, des suites d’un cancer, d’un être proche traité par immunosuppresseur. Elle m’avoue qu’il ne sera pas facile de le convaincre du bien-fondé du changement de traitement qu’elle préconise. Elle concède qu’elle aussi, probablement, dans dix ou vingt ans, aura des difficultés à prescrire un médicament de dernière génération confiante en la relative efficacité de ceux, plus anciens, avec lesquels elle aura soigné ses patients, avec un certain succès, pendant de longues années. Mais elle veut que je bénéficie des dernières avancées de la science et me propose de prendre rendez-vous pour moi avec un grand professeur spécialisé dans le traitement de la recto-colite hémorragique travaillant dans le Centre Hospitalier Universitaire voisin. Son diagnostic suscitera certainement la confiance de mon généraliste dans l’hypothèse où il se défierait de sa jeunesse et donc de son manque de recul par rapport aux effets à long terme de certains médicaments. Quoi qu’il en soit, elle a la certitude qu’il conseillera le Remicade, administrable sous perfusion et dont les effets plus ou moins gênants, de cet immunosuppresseur sélectif, de cet anticorps issu des biotechnologies, dont elle loue l’efficacité anti-inflammatoire,  occupent selon les sources médicales de quatre paragraphes à plusieurs pages. Et comme je me plains de ces douleurs intercostales soudainement réapparues, elle incrimine la cortisone, de même pour les brûlures d’estomac dont le Mopral ne vient plus à bout et les reflux gastro-oesophagiens dont je souffre ces derniers temps. Vous voyez constate-t-elle, tout en me prescrivant un antiulcéreux plus puissant, que la cortisone n’est pas sans avoir des effets non souhaités sans parler du risque de vous briser un os à la moindre chute parce qu’elle vous a provoqué une ostéoporose ! Je sors de son cabinet l’esprit passablement embrouillé par toutes les informations reçues en un temps si bref et que je sais être vitales pour moi. La réserve de mon médecin traitant m’inquiète et l’enthousiasme excessif de ma gastro-entérologue aussi. Je ne sais plus entre quelles mains remettre mon sort. Pour apaiser mon inquiétude, je pense au récit que je vais faire de ma consultation chez ma spécialiste et aux indéniables vertus thérapeutiques de l’écriture. Savoir que je peux mettre en mots l’expérience, pour moi inédite, que je traverse est un soulagement. La certitude d’être lu, que l’angoisse de la situation dans laquelle je me trouve, indécis et incrédule, sera partagée par ce lecteur virtuel qui me comprend si bien - qui « (…) m’aime et me comprend » - me réconforte. Et puis il y a l’espoir aussi de cette prise en charge multidimensionnelle que propose DAVID SERVAN-SCHREIBER pour maintenir éloigné le cancer : cette foi en ses propres capacités de guérison qui compense le sentiment d’impuissance que suscitent en nous les spécialistes qui misent uniquement sur les données scientifiques récentes dont ils disposent, nous réduisant à n’être que soignés/soi-nié…
Heureusement, ai-je presqu’envie d’écrire, il y a la boulimie. Boulimie dont j’ai fait part à ma gastro-entérologue, répondant par la négative à sa question répétée de savoir si je me faisais vomir. Le ton de vive désapprobation sur lequel elle me la posait m’interdisait tout aveu…La boulimie et son innocuité, le caractère inoffensif de la boulimie, sa familiarité, son côté presque rassurant parce qu’on a toujours l’impression qu’à tout instant on peut la contrôler. Même si c’est faux, même si c’est une maladie qui charrie son lot de dysfonctionnements physiologiques, ses symptômes, sa souffrance, même si en vérité elle nous échappe comme m’échappe l’évolution de ma recto-colite hémorragique. Le fait est que si je m’abstiens de manger, si je reste à jeun, la faim ne se manifeste pas, patiente comme une araignée dissimulée, surveillant sa toile. Je me sens ivre et libre, engagée dans un processus d’amaigrissement que je perçois comme une voie susceptible de me conduire vers ce poids idéal sur lequel la faim n’aura plus aucune incidence. Je crois m’émanciper de la tutelle de la faim : je suis dans l’illusion qu’il est possible de vivre sans s’alimenter…Tout cela parce que ce matin j’ai commencé un régime hyperprotéiné et que je sais que dans trois ou quatre jours je ne souffrirai plus de la tyrannie de la faim. Trois ou quatre jours à résister à la fallacieuse euphorie de la boulimie et puis regagner cet univers, que je connais si bien pour l’avoir déjà plusieurs fois habité, où manger consiste à préparer un milk-shake parfumé à la fraise ou au caramel et à le consommer lentement. Un yaourt et un fruit parachèvent ce repas parfait pour moi qui ignore toujours quelle quantité m’est nécessaire pour être rassasié. Exquise sensation d’avoir pactisé avec la faim car le miracle de cette alimentation, consistant en un apport exclusif en protéines associé à une restriction presque totale des sucres et des graisses, réside dans les modifications de notre métabolisme aboutissant à la production d’énergie et de corps cétoniques qui procurent une impression de satiété. Régime tant de fois suivi avec des succès variables mais dont la perte généralement rapide et considérable de poids, tandis que les muscles se renforcent et que la masse graisseuse diminue, laisse toujours après coup rêveur : souvenir heureux d’un corps tellement aminci qu’on doit changer toute sa garde-robe ! Les photos témoignent des kilos perdus, repris depuis, en ce temps là où la nourriture, la vraie, celle que l’on achète ailleurs qu’au rayon diététique des hypermarchés ou dans les parapharmacies, la viande du boucher, le poisson, les œufs, l’huile, les féculents, les céréales…le temps où cette nourriture n’existait plus, ne revêtait plus le moindre attrait à nos yeux, uniquement préoccupés que nous étions à varier les parfums et les formes des substituts composant tous nos repas. Car il va de soi que l’on ne s’est pas contenté de respecter les principes de cette diète qui exige d’abord de n’être suivie que sur une assez courte durée et ensuite que soit pris au moins un repas d’aliments variés et équilibrés chaque jour en plus des deux substituts préconisés. Non, bien sûr, on a sauté sur l’occasion de remplacer tout aliment ingéré par son ersatz protéiné ! La boulimie a rapidement cédé la place à l’anorexie : chaque jour voyant le nombre de succédanés de repas baisser jusqu’à ne plus en consommer qu’un seul quotidiennement. Jouissance de la minceur extrême, du flottement des textiles autour du corps. Jouissance de sentir en se lavant, sous la main pleine de mousse, les formes s’affiner, les arrondis disparaître au profit des angles et des saillies. Estomper progressivement le dessin de cette enveloppe corporelle, qu’elle soit comme une épure, un simple schéma anatomique sexuellement indifférencié. Penser en marchant dans la rue à la posture indienne du roi de la danse et sourire de la grâce et de la légèreté que le régime nous a conférées. Choisir obscurément de ne plus être qu’un mouvement, l’énergie éthérée d’une force qui va vers son évanescence. La mort journellement présente dans son apparat diaphane et morbide de minceur. Tellement plus acceptable sous ces traits de fantasme sublimé que dans les mots crus d’un médecin qui imposent à votre conscience l’image intolérable de la maladie et son cortège de symptômes répugnants – bien loin des évanouissements gracieux, des malaises courtois et des toux distinguées des héroïnes des romans de gare, les hommes ne pouvant mourir qu’en combattant les méchants, disparaissant violemment d’un coup d’épée, de poignard ou de feu pourvu que cette disparition soit digne et sobre, autrement dit virile – comme prélude à une fin dégradante. Il n’y rien de romanesque, en effet, dans la généralisation par métastases d’un cancer du rectum ou du colon, ni même dans son ablation pure et simple. Le médecin est du côté du principe de réalité, le patient se réfugie inconsciemment dans le principe de plaisir, sa seule issu face à l’écroulement des mythes sur les fondations desquels reposait sa vie quotidienne. La magie de l’enfance que l’on n’a jamais complètement quittée élabore une fantasmagorie qui nous met à l’abri de la cruauté du réel.  
 
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F
Bonjour,<br /> Personellement, pour les personnes qui ont des troubles alimentaires, je conseille pas les régimes, ça ne fait qu'envenimmer les choses.<br /> Moi aussi suite a mes problêmes, s'est déclenché un ulcère, le mopral me fait rien, je prend innexium, c'est long mais efficace.<br /> Ca fait sept ans que je suis malade et des medecins j'en ai vu, quand j'avais 18 ans , j'ai attrappé une galle norvègienne, j'étais un monstre des pieds à la tête et lâ aussi j'en ai vu j'ai vu des dermattos qui m'ont dis que j'aurais ça toute ma vie puis 2 ans aprés j'ai guérri ..<br /> La détresse moral est terrible, desfois pire que la douleur physique et on seul dans sa tête, on nait seul et on meurt seul, comme dit la chansson, on à jamais fais de cercueil à deux places ....<br /> Je m'embrouille, aujourd'hui j'ai plus ma galle !!! mais d'autres patologies .... Il faut s'acrocher et ne jamais désespérer et je peux te dire que c'est dur ...<br /> Garde courage<br /> françois
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J
Bonjour Antonio!je ne peu que t'encourager a suivre ce régime ,et que tes mèdecins ce mette d'accord pour le traitement .On est lâ pour te soutenir.Amitié.Jeannette
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R
Bonjour antonio, à chaque lecture, je suis touché par cette émotion que dégage ta façon d'écrire : c'est beau et comme dirait un ami qui m'est proche d'une grande qualité littéraire. Face à la maladie, on essaie de se remettre toujours à ceux qui savent mais savent ils vraiment que chaque cas est spécial et que l'on ne peut pas généraliser ! ces médécins sont dans la relation voir = savoir = pouvoir comme le décrivait michel foucault à propos de la prison. je te souhaite plein de bonheur avec les gens qui t'aiment. Merci pour ces moments de délice d'écriture et bon courage
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