DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 25

Publié le par ANTONIO MANUEL

Cela fait un mois maintenant que j’ai débuté la rédaction de ce texte qui fait aujourd’hui plus de quatre-vingt pages. Je ressens toujours la même appréhension avant de m’installer face à l’écran : la peur de ne savoir pas dire ce qui m’importe par-dessus tout et que l’écriture est seule à me permettre d’entendre à demi-mots. Alors qu’à l’intérieur de moi une effervescence se fait sentir, une impatience extrême que je ne peux contenir, j’ai peur que la page reste blanche, que les mots se refusent à me laisser entrevoir la lumière qui point au ras du texte. Désormais je rejette les descriptions de ces crises inhumaines qui continuent leur multiplication et me laissent le souvenir cuisant de reflux gastro-oesophagiens  qu’il me faut trois sachets de Gaviscon pour apaiser. Je pensais être descendu très bas le soir où en promenant mon chien, en pleine poussée de recto-colite hémorragique, j’ai dû me précipiter derrière un buisson providentiel, tant les spasmes intestinaux et la tension au niveau du rectum étaient douloureux, afin de me délivrer des mucosités sanguinolentes que mon sphincter ne pouvaient plus retenir. Mais la nature ignoble de la boulimie qu’accompagne l’urgence de se remplir des aliments les plus indigestes et néfastes pour la santé, avec cette précipitation de loup devant préserver de la meute sa part de chair pour survivre, de hyène montrant les crocs en dévorant une charogne comme si ce que je mange seul et que personne donc ne peut m’enlever risquait de m’être retiré ou plus justement comme si la jouissance liée à la consommation en excès de cette infâme nourriture pouvait disparaître avant que le dégoût ne lui succède, avant que l’orgie n’ait atteint son terme : l’épuisement des aliments. Abjects aussi les doigts enfoncés jusqu’au fond de la gorge avec la volonté désespérée de rendre tout ce que je n’ai jamais voulu qu’on me fasse ingérer, cette morale inadaptée, ces préceptes désuets, ce regard affolant sur le monde qui m’efface de la surface du globe. Répugnants les efforts répétés, de plus en plus pénibles parce que le réflexe de vomir s’émousse, pour que la nausée expulse en saccades des aliments à peine mâchés, réduits en une pâte immonde ou bien liquéfiés par la boisson avalée pour favoriser leur excrétion difficile. Vouloir nier par le silence ce qui s’accroît, se multiplie et finit par envahir ma vie équivaut à laisser résonner dans les profondeurs de mon âme ce mal qui la corrompt comme une gangrène. Moi aussi, comme dans les romans de la collection Harlequin, j’aimerais parler de fleurs, de jardins splendides suspendus, d’intérieurs somptueux, de jeunes filles minces au teint superbe, aux yeux pervenche, mannequins, journalistes ou décoratrices, évoluant au cœur d’ une grande ville moderne, débordées par une vie pleine et trépidante dans l’attente de celui qui reste le prince des contes d’autrefois même s’il a troqué son fier destrier contre une berline luxueuse. Attente comblée, contrat oblige, passé entre l’éditeur et l’écrivain, la collection et ses lectrices. Mais moi, je ne suis lié par aucun contrat sinon celui auquel la sincérité de ma quête m’astreint, cette fidélité, nécessaire, à soi-même si l’on espère un jour apercevoir le chemin qui nous ramène à soi. Je ne peux ignorer la boue où mes pieds s’enfoncent et mes mollets, pas plus que l’odeur putride qui monte de ce cloaque qui recueille les eaux usées de la mémoire et tous les excréments du passé. Je ne peux ignorer cette faim anarchique qui se moque de l’heure, du repas pris il y a quelques minutes, des règles apprises enfants concernant le rythme du déjeuner, du goûter et du dîner, qui me tourmente et que j’endure jusqu’à ce qu’une faiblesse ne me fasse défaillir et que je sombre dans le tunnel à sens unique de la boulimie.
Tout est à recommencer sans cesse : aussi bien les tentatives pour dompter la faim que celles destinées à la noyer sous un flot continu de mots. Chaque jour s’atteler à la tâche de traquer la bête immonde du faisceau clair de l’écriture, chercher à déceler ses failles pour y planter le piolet du langage et me hisser ainsi gravement à un degré au-dessus du précipice où fermentent les miasmes de la boulimie. Retomber chaque jour dans la fange où se débattre n’a pour effet que de se souiller davantage. Et pourtant le lendemain récidiver, tenter une nouvelle fois de vaincre le cancer de la maladie qui a pris la forme d’une faim insatiable mais qui aurait pu tout aussi bien prendre les symptômes d’une pathologie autre. D’ailleurs y a-t-il vraiment une différence essentielle entre ma recto-colite hémorragique et ma boulimie ? Ne sont-ce pas des dysfonctionnements rivaux concourant à la même mise en garde de la présence d’un danger ? Présence détectée d’un monstre qui, comme l’indique l’étymologie du terme, a pour vocation d’avertir et de montrer ce qui perturbe l’ordre d’une organisation donnée. Il y a péril en la demeure et les syndromes sont les signaux qui précèdent l’affaissement des murs de soutènement. Là où le système fait obstacle c’est que le message émis par des voies extra-linguistiques apparaît comme amphigourique : confus et incompréhensible. Comment interpréter la faim inextinguible ou la douleur et le sang des viscères s’automutilant ?
« (…) tout est une voix et tout est un parfum ; » assure VICTOR HUGO, « Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un ; / Une pensée emplit le tumulte superbe. / Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe. » Mais le corps fait écran à la clarté radieuse de la voix qui nous dit le secret de la vie. Le « corps (…) résiste à la lumière ; » et la parole amie se couvre de silence ravalée par le gouffre immense de cette « bouche d’ombre ». Faire jaillir de l’obscurité de cette caisse de résonnance sourde la précieuse étincelle qui flambe et illumine la nuit, les mots dont la matière épaisse de lave incandescente empêche la saisie, l’intelligence audible. Mettre un terme à l’appréhension du corps comme une présence ennemie. Faire de la chair de cette enveloppe en laquelle Dieu autrefois s’incarna la manifestation visible de l’imperceptible énergie qui fut insufflée en toute vie. Ne plus considérer le corps comme un adversaire supérieur dont il faut juguler la démence des troubles qui restent inexpliqués. Apprivoiser son ardeur et prêter une oreille fine à ses sons inarticulés. Notre corps est la proie d’un monde extérieur qui le contraint et le réprime. Nous sommes mis en demeure d’approcher le mirage que représentent les modèles des couvertures des magazines dont l’image est retravaillée. La publicité nous harcelle d’injonctions péremptoires et contradictoires : manger des fruits et des légumes variés, fuir la sédentarité, éviter les mets trop gras, trop sucrés, trop salés et dans le même temps acheter la dernière friandise enrobée de chocolat au lait ! Rester jeune, surveiller son poids, consommer des yaourts au bifidus, de la margarine aux omégas 3, des céréales spécialement conçus pour satisfaire l’appétit et la gourmandise tout en favorisant l’amincissement ; profiter des heures de sommeil pour optimiser l’efficacité d’une crème de nuit contre les rides, pour prévenir l’altération de l’ovale juvénile du visage, crème nourrissante, lissante et garantie d’un teint au réveil plus éclatant que la veille ! Se plier au diktat de la mode, de la représentation fantasmée d’un corps qui ne peut être que celui d’une nymphe ou d’un éphèbe car les hommes ne sont plus épargnés par les messages publicitaires qui interfèrent profondément avec les revendications du corps telle que la nature le conçoit. Entre les exigences lointaines de bienséance, de propreté et les impératifs répétés d’une apparence à laquelle se conformer est impossible, le corps maltraité se mutine et commence à dysfonctionner.
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F
décrire encore et encore, avec force détails les troubles, ne mène nulle part. <br /> <br /> Ne pas laisser son esprit errer dans la passé, se raccrocher à des éléments du présent, concrets, qui n'ont rien à voir avec les troubles ni avec l'intellect (travaux manuels) pour être dans l'instant, est très important.
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J
Antonio,comme toujours tes écrits me boulverse et me touche .Je ne peu que t 'encourager dans la recherche au fond de toi de tes douleurs physique et morale.Amicalement Jeannette
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O
Bonjour,<br /> <br /> Je viens de découvrir ton site ... Je ressens bcp d'émotion en te lisant.<br /> Je voudrais juste te dire qu'il y a qq années, j'étais dans un état de détresse important. Et puis, tout doucement, j'ai commencer à mettre mes problèmes au main de Dieu. J'ai appris à faire confiance à une puissance supérieure capable de m'aider en lui confiant mes faiblesses, et ma volonter de guérir<br /> <br /> Ca n'a rien à voir avec une secte ! C'est un dialogue entre moi et ma puissance supérieure. <br /> <br /> Il existe aussi des groupes de paroles : outre-mangeur anonyme; émotif anonyme. Une petite recherche sur internet pourrait te renseigner s'il existe un groupe tout prêt de chez toi. Ces groupes de paroles m'ont aidé bien d'avantage que psy et médicaments pour retrouver l'envie de vivre, et sainement.<br /> <br /> Je t'envoye plein d'énergie !
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