DERRIERE LA VITRE DU SILENCE 24

Publié le par ANTONIO MANUEL

 

J’aimerais vraiment ne plus devoir écrire que je viens juste de me goinfrer et de vomir aussitôt après. Rêve d’une minceur esthétique et métaphorique : mincir à la place de sourire, à la vie, à ma vie…Comme dans les livres sacrés de l’Inde : accepter ce qui est, ce qui advient, en rire ! Mincir à perte de vue, à perte de vie, ne plus s’alimenter, cesser de me remplir comme un vieux congélateur au fond du bac immense duquel on trouve toujours de quoi manger.

 

Le vent souffle aujourd’hui, à cent kilomètres par heure. Sentir le vent opposer sa résistance contre mon corps me plaît. Impression d’exister dans cet affrontement du corps à l’un des éléments à l’origine du monde. Le soleil trône quelque part dans le grand ciel bleu. Je ne le vois pas de ma fenêtre mais la lumière qui éclaire tout m’indique qu’il en est ainsi.

 

Dans un quart d’heure, j’ai rendez-vous chez mon généraliste. Renouveler mon ordonnance, prolonger mon arrêt-maladie puisque je dois voir ma gastro-entérologue lundi prochain  - il ne lui restait plus un seul créneau de libre cette semaine pour me recevoir – et que mon arrêt-maladie expire dimanche, lui dire que j’ai repris le Prozac depuis six jours et me plaindre de ces crises de boulimie à répétition qui m’ont fait prendre plus de sept kilos même s’il m’a déclaré, lors de ma dernière consultation, préférer me voir grossir et ne plus saigner, ne plus souffrir que me découvrir le visage pâle et émacié en venant me chercher dans sa salle d’attente. Et cette fausse monnaie en échange de tant de nourriture incapable définitivement de nous combler ! Ruine du corps et de l’âme. Une faim qui nous conduit tout droit à la plus sure indigence matérielle ! Lassitude de longer les rayons de l’hypermarché sans but véritable. Chercher agacé de quoi sustenter cette faim d’autres denrées que celles qui sont  exposées là  et périssables. Lesquelles parviendront-elles, durant les quelques minutes du début de leur consommation, à me faire croire qu’enfin la paix va envelopper mon âme ? Nauséeuse certitude que la nourriture avalée n’est pas celle qui saurait me combler et pourtant j’y retourne encore dans les rayons de l’hypermarché parmi les viennoiseries, les légumes , les fruits, les laitages, les biscuits, le chocolat, les confitures et les compotes , les céréales du petit déjeuner, au cœur de cet amas de nourritures parées comme pour une nuit de noces, disposées à satisfaire toutes les orgies, nouvelles bacchantes qui célèbrent les fêtes d’une faim sans mystères. Et toutes les ménagères s’animent de  cette fièvre de nourritures qu’il faut bien acheter pour s’alimenter, conserver, nettoyer, cuisiner afin de consommer ce qui doit circonscrire la faim dans les limites des repas et la suspendre provisoirement car la faim ne peut connaître l’anéantissement que s’il s’agit de celui du corps dans son intégralité, la faim doit renaître toujours tant que la vie n’a pas quitté le corps. Société d’une consommation sans état d’âme : manger pour ne pas mourir, pour ne pas vieillir, pour ne pas grossir, pour ne pas être malade et en fin de compte devenir obèse car manger fait nécessairement grossir, rend malade et fait vieillir avant de tuer insidieusement. On enseigne aux enfants dans les écoles les différentes classes des aliments et ceux qu’ils doivent privilégier pour conserver une bonne santé. Mais ce ne sont pas des fruits que les mamans pressées apportent après la classe, ce ne sont pas des fruits qu’ils ingurgitent au Mac Do le samedi quand ils ont été sages ou bien après les courses du matin qui n’ont pas permis de préparer un plat équilibré pour contenter toute la famille. Ca ne fait rien, ils sont ravis de ce repas qu’on leur a présenté comblant de joie les petits enfants américains dans la publicité. Et puis, il ne faut pas oublier qu’on leur apprend l’anglais en primaire désormais et qu’un « happy meal », ils savent très bien que ça désigne un hamburger, des frites, une boisson et un dessert qui suffisent pour les contenter car avec il y a le petit cadeau du clown Ronald !

 

Fermer les yeux : ne plus penser, imaginer que je me couds les lèvres, que je supprime du schéma dessiné par mon corps tout l’espace de l’abdomen…Un corps délivré de la corvée de l’alimenter, un corps mort par nécessité, un corps apaisé…

 

Le médecin n’a pas trouvé que j’avais grossi malgré les huit kilos supplémentaires. Il m’a conseillé la prise du prozac pour parer les crises de boulimie, oubliant sans doute les mises en garde de la psy en ce qui concerne les risques de saignements, et m’a conseillé de diminuer la cortisone de vingt milligrammes pendant dix jours avant de poursuivre la diminution de dix milligrammes par semaine. Il a pris connaissance du contenu de la lettre que lui avait adressée la gastro-entérologue après la coloscopie et parce que je le mettais au courant de la situation depuis lors, il manifesta sa perplexité face à une spécialiste qu’il estimait manquer de rigueur. Il me rappela finalement le livre qu’il souhaitait me prêter, qu’il n’avait hélas pas retrouvé dans sa bibliothèque l’ayant, comme je le faisais moi-même autrefois  trop souvent, confié à quelqu’un qui ne le lui avait jamais rendu : un ouvrage de vulgarisation scientifique auquel il semblait particulièrement tenir mais dont j’ai oublié la teneur précise évoquée lors de ma dernière visite : une interprétation du big bang me semble-t-il et l’explication de la naissance de la première cellule vivante.

 

C’est la fin de l’après-midi. En rentrant, après ma consultation chez le médecin, peut-être parce qu’il m’a dit ne pas avoir trouvé que j’avais grossi, certainement sans rapport avec cela que j’utilise comme un prétexte bien à propos, j’ai mangé deux plaques de chocolat : l’une au lait, aux raisins et aux noisettes et l’autre au chocolat blanc, avec des noisettes, de la crème de nougat et de la nougatine. La simple énumération de leur composition me donne la nausée… J’ai dû interrompre la rédaction de ce texte pour vomir dans les hoquets douloureux et la difficulté de cette régurgitation tardive de substances particulièrement sucrées, grasses et indigestes. Ma gorge est toute enflammée, particulièrement irritée par le raclement que lui imposent les spasmes engendrés par la nausée. Je rêve d’une vie sans vomissures où je me nourrirais sainement et de façon frugale comme les yogis indiens dont l’alimentation uniquement végétarienne se compose de fruits et de graines répartis sur plusieurs  repas légers dans la journée. Je sais que c’est un rêve même s’il m’est déjà plusieurs fois arrivé par le passé et sur d’assez longues périodes de plusieurs mois ou bien de cesser progressivement toute alimentation  solide jusqu’à ne plus boire que du thé à longueur de journée ou bien de restreindre mon alimentation à la stricte consommation de substituts de repas hyperprotéinés. Dans les deux cas, j’avais énormément maigri, plus bien sûr lors du jeûne hydrique où j’avais frôlé l’hospitalisation afin d’être nourri par perfusion que lors de la diète hyperprotéinée qui m’avait permis de perdre environ une quinzaine de kilos et fais passer de la taille 40 à la taille 36. Je pesais alors 54 kilos pour  un mètre soixante-seize. Mais bon, tout cela appartient au passé. Sous le pont Mirabeau a coulé la Seine, et je me retrouve avec une dizaine de kilos excédentaires, une faim permanente, despotique et mortifère, des crises de boulimie à foison pour la satisfaire en vain, un rituel de purification inutile et morbide et une dizaine d’années de plus. J’ai un peu honte en me relisant de cette obsession ridicule à cent lieux de ce que devraient –être mes préoccupations existentielles. J’adoucis mon jugement en pensant que c’est peut-être justement pour éviter la confrontation avec ce questionnement existentiel et métaphysique que je me recentre sur mon corps, sur des besoins primaires comme la faim qui me ramènent à l’essentiel après tout, cette pulsion orale primordiale sans laquelle, petits d’hommes, nous serions morts…de faim. Eviter l’angoissante question du devenir, de notre destin sur terre…Ne pas être contraint d’affronter la guerre, la quête vitale de nourriture, la sécheresse, la pauvreté, le froid du dehors lorsqu’on est sans domicile, le danger extérieur tangible, favorise la propension du mental à s’inventer des manies pour se détourner des interrogations métaphysiques sans réponses  préconçues vraiment satisfaisantes. Comme le raconte FRANCOISE DOLTO, pendant la seconde guerre mondiale les hommes ne souffraient pas des névroses qui ruinèrent leur vie en temps de paix car la peur ne se trouvait pas au-dedans mais était à l’extérieur bien réelle. Je ne vais tout de même pas m’expatrier, m’enrôler dans l’armée, intégrer une O.N.G. quelconque œuvrant dans un pays en guerre afin de me débarrasser de ma faim ! Je n’ai même pas envie de pratiquer ma séance de yoga ce soir, je préfère votre compagnie et notre musard bavardage. Il est agréable de ne rien faire d’autre que « perdre son temps à des riens », comme il est écrit dans le Petit Robert à propos du verbe « muser » ou « musarder ». S’attarder, flâner, traîner dans les chemins buissonniers de la conscience. Le jeu en vaut peut-être la chandelle et les gains remportés suffiront alors largement à payer celle qui éclaira notre flânerie. Car quel bien pourrait-être plus précieux que celui d’une terre qu’on remue, que l’on creuse, que l’on fouille, que l’on bêche, que l’on retourne de telle sorte qu’elle nous fait don de sa riche fécondité ? N’est-ce pas cela à quoi nous nous livrons ensemble, cette fouille du plus profond de nos entrailles pour y mettre à jour le trésor caché dedans ? 

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R
bonjour,<br /> je tiens a te dire que je te soutiens sincerement dans cette epreuve.et je trouve ce texte magnifiquement bien écrit et vraiment agreable a lire.j'en ai lu une partie et je lirai la suite car c'est passionnant.<br /> merci en tout cas de partager avec nous tes pensées et sentiments.<br /> cordialement, a bientôt.
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R
bonjour, je trouve ton texte très beau et on reste toujours sur sa faim et ta fin n'est que le commencement de ta quête vers ce que tu désirerai le plus. tu es un diamant brut et à travers tes textes on découvre ce diamant, ce trésor de tes qualités litteraires et humaines.
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J
Cher Antonio (puis-je?), <br /> Ta dernière phrase m'apaise comme un beaume. Ce trésor caché en toi, je te remercie de nous le faire découvrir. Tu me rassures aussi sur ce besoin irrépressible que j'ai de perdre mon temps.
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F
Salut,<br /> Je suis pas psy mais essaye autre chose que le prozac,<br /> j'ai une amie de ma soeur qui en prend et n'arete pas de<br /> manger.<br /> Courage<br /> François
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J
Bonjour Antonio!que te dire ,depuis 1 mois je lis tes textes chaque matin même en racontant tes crises tu sais mettre de la poésie .En espérant que tu passe un bon WE je te dis a demain .Je t'embrasse .Jeannette
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